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CHAPITRE VIII : LE CORPS DE BÉGON ARRIVE À METZ ET EST RECONDUIT À BELIN.
Écrit par Paulin Paris   

LE CORPS DE BÉGON ARRIVE À METZ ET EST RECONDUIT À BELIN

 

  Pendant que la sage Emperière fajsait célébrer secrètement dans Paris un riche service pour Bégon, le bon abbé Lietris sortait de Valentin avec le corps du noble marquis. Après avoir traversé les Ardennes, il entrait dans l'Argonne, et de là parvenait en Loheraine. Le cortège s'arrêta une nuit à Gordes, riche abbaye fondée par Tierri des monts d'Aussai dans les temps anciens. On leur y fit bon accueil, et le lendemain, après avoir entendu la messe au point du jour, ils remontèrent et continuèrent à suivre le chemin de Metz avec leur douloureux fardeau.

 

   Ce jour-là, on célébrait dans la ville la fête de saint Etienne le martyr. Garin le loherain et la courtoise Aélis sortaient du moutier, le Duc accompagné de sept vingts chevaliers, la Duchesse au milieu de quatorze nobles dames, vêtues de vair et de gris, de beaux samits et pourpres de soie. Devant Garin marchait son fils, l'enfant Girbert, entouré de vingt damoiseaux. Quand ils rentrèrent au Palais, les timbres et les clochettes résonnaient sous les voûtes, les jeunes varlets accordaient leurs voix aux violons pour noter et chanter de beaux airs poitevins ; tout autour d'eux semblait respirer la joie.

 

— Sainte Marie ! s'écrie tout à coup le duc Garin, sauvez mon corps et celui de mes amis! Je me sens prêt à tomber, je suis éperdu comme si la foudre venait d'éclater sur moi. Dieu ! Si c'est signe d'un bien qui m'arrive, je vous en rends grâce; et si c'est la menace d'une mauvaise heure, puisse votre bonté m'en préserver !

 

— Cher sire, dit la franche Aélis, en s'approchant de lui, il faut faire une croix sur votre visage pour ôter à l'ennemi toute prise sur vous.

 

— Vous dites bien, dame, répondit Garin ; et aussitôt levant la main, il se signa de par Dieu.

 

   Puis il alla s'asseoir dans la cour, sous un orme; toujours frappé de sinistres pensées, au milieu de ses hommes et des nobles dames aux beaux et gracieux visages. Devant lui se perdait le grand chemin ferré ; il se mit à le regarder, et bientôt il put distinguer une longue file de voyageurs qui commençaient à traverser le pont.

 

— Je vois, dit-il, des gens qui semblent étrangers. Attendons-les, si vous le trouvez bon, seigneurs chevaliers ; peut-être nous apporteront-ils quelque nouvelle.

  

 Ces étrangers étaient les compagnons de l'abbé Lietris, que le duc Garin reconnut bientôt :

 

— Ah! Lietris, soyez le bienvenu ! d'où venez-vous, bel ami, et pourquoi venez-vous ?

 

— Nous venons de Saint-Amant, notre pays ; nous sommes depuis quinze jours en voyage. 
 
— Et l'homme étendu dans cette bière, est-il blessé, navré ou mort ?

— II est mort, répondit l'Abbé, et c'est votre frère, Begon de Belin. On nous l'a frappé et tué dans la forêt du puissant Fromont. 
 
   Le bon Duc avait à peine entendu ces mots qu'il s'était élancé devant lui vers la bière ; il tranche le cuir de cerf bouilli, écarte à la hauteur des yeux la toile fine ou chansil, et regarde en pleurant le bon Duc dont les yeux étaient troubles, le visage ténébreux, les bras raidis et le corps abandonné. Le Loherain sentit fléchir ses jambes, il tomba; et quand on parvint à le relever, ce fut pour l'entendre exhaler des cris de désespoir,

 

— Ah! Begon mon frère, chevalier franc, hardi, courageux, si terrible pour nos ennemis, si doux, si vrai pour nos amis ! À la mâle heure fûtes-vous ! Terre, ouvre-toi pour me recevoir ! Pourrai-je donc vivre après Begon ! 

  

   La clameur se répand bientôt dans la ville : on apprend la mort du duc Begon, et la foule autour de la bière croît de moment en moment :

 

— Ah! cher frère, disait Garin, comment Fromont a-t-il pu vous meurtrir? Il se disait votre ami ; nous avions eu longtemps guerre ensemble, mais nous avions fait la paix, nous l'avions jurée devant le roi Pépin ; et maintenant voilà qu'ils vous ont tué ! Ne plaise au Dieu qui fut mis en croix que jamais accord soit fait entre nous ! II me faut la vie du vieux Fromont, il faut qu'entre la barre et le pont tournant de sa dernière forteresse, j'aille le fendre de mon branc d'acier et lui arracher le cœur.

   L'Abbé put alors parler :

 

— Sire, pour l'amour de Dieu, écoutez-moi. Fromont n'est pas le vrai coupable ; prenez le bref qu'il vous adresse, lisez et voyez si vous devez le haïr.

  

Le Loherain savait de lettres : on l'avait mis à l'école quand il était petit, jusqu'à ce qu'il sût et latin et roman. Il prend donc le bref, en brise la cire, étend le parchemin, et quand il a vu ce qu'il contenait, il se relève, essuie son visage et appelant ses amis :

 

— Écoutez-moi, petits et grands ; vous allez savoir ce que le puissant Fromont nous mande : II a dans sa chartre les meurtriers de mon frère, et il est prêt à me les rendre, dit-il, pour en faire ce qu'il me plaira. Il jurera dix ou vingt fois qu'il n'a voulu ni consenti le crime ; qu'il n'était pas présent quand il fut accompli. Il me donnera plus d'or et d'argent que quinze roncins ne pourraient en porter : il fera chanter dix mille messes par saints abbés et moines bénis, pour que Dieu reçoive à merci l'âme de mon frère; et s'il fait tout cela, je ne dois pas cesser d'être son ami. Francs chevaliers, conseillez-moi, dites comment je dois recevoir ces offres.

  

   Garin se tut, mais au diable qui trouva pour lui répondre un seul mot, à l'exception du jeune enfant Girbert ; il avait à peine quinze ans, mais il était sage et bien appris :

 

— Père, dit-il, il ne faut pas vous laisser surprendre : il y a loin des paroles aux faits. On peut bien coucher sur parchemin des mensonges; mais si Fromont a fait mettre ici la vérité, et si le bon Abbé en porte témoignage, il est juste de continuer à le tenir pour votre ami. S'il en est autrement, pourquoi demeurer ? Que tardons-nous à venger le bon Duc? Sire père, je vous prie de m'adouber, le cœur qui ne me trompe pas me dit que bientôt nos amis pourront avoir besoin de moi.

 

— Sire fils, répondit le duc Garin, j'y consens ; mais avant tout, Abbé, dites-moi si vous venez avec nous, et si vous ne m'aiderez pas à garder le corps de mon frère. Nous le porterons au château de Belin, nous le présenterons à sa femme épousée, la belle Béatris, et à ses deux enfans Hernaut et Gerin, car je ne dois rien entreprendre sans lui en donner avis.

 
— Je ferai, dit l'Abbé, tout ce que vous voudrez.

  

   Le loherain Garin manda le clergé, fit disposer cierges, encensoirs et grand luminaire. On vit arriver les prêtres dans leurs saints habits, les clercs écoliers tenir leurs psautiers et chanter les vigiles pour le bon duc Begon ; le corps fut ainsi veillé toute la nuit, et le lendemain au point du jour, Garin et Lietris donnèrent le signal du départ et ne s'arrêtèrent pas avant Châlons, où leur oncle, le bon évêque Henri, les hébergea, en mêlant sa douleur à leur douleur. De Châlons ils se rendirent à Melun, le château seigneurial, où la belle Heluis vint à leur rencontre et les hébergea en grand honneur ; elle les accompagna jusqu'à Peviers : le lendemain ils partirent pour Orléans où les reçut l'Empereur et la Reine qui demenait encore grand deuil. Le lundi ils se remirent en route et gagnèrent le fleuve Gironde, qu'ils traversèrent au port Saint-Valentin, en laissant Bordeaux à gauche pour se rendre à Belin.
   La duchesse Béatris connoissait déjà son malheur ; elle vint au-devant d'eux, avec ses deux enfans Hernaudet et Gerin. Elle courut à la bière, se laissa tomber sur le corps de son seigneur, lui baisa cent fois les yeux, les lèvres et le visage :

 

— Vous fûtes à mâle heure, franc et gentil chevalier ! Comment pourrai-je soutenir une aussi grande affliction ! La mort du bon Duc sera la ruine du pays ; nos chevaliers s'en iront en contrées lointaines, ne pouvant plus rien attendre de moi. À peine aurai-je la force de vivre. C'est vous surtout, enfants, que je plains : vous voilà orphelins, vous n'avez plus de père ; vous avez tout perdu.

 

— Contenez-vous mieux, dame Béatris, dit .alors Garin, vous dites là de dures et trop folles paroles. Aisément, trouverez-vous noble chevalier qui sera bien heureux de vous épouser pour entrer dans votre puissant lignage et pour tenir votre terre ; il en sera riche d'or et d'argent ; moi, je ne dois jamais oublier qu'Hernaudet et Garin sont mes neveux, les fils de mon cher frère ; pour eux il me faudra soutenir les grandes guerres, veiller les nuits, sortir armé dès le matin. Plus j'aurai d'argent et d'or, plus j'aurai de tristesse au cœur.

 

— Grands mercis, mon oncle, s'écria l'enfant Hernaudet; et que n'ai-je dès aujourd'hui un petit haubergeon, je vous aiderais à maintenir la guerre.

  

   Le Duc le prit entre ses bras, lui baisa la bouche et le visage :

— Cher enfant, dit-il, tu es trop petit encore ; mais par Dieu, de la bouche et des yeux tu ressembles bien à ton père, le bon Duc à qui Dieu fasse merci !

 

   Le moment était venu d'inhumer le duc Begon. On le déposa sous les dalles de la chapelle qui est au delà de Belin; c'est là que le visitent encore les pèlerins qui vont requérir saint Jacques en Galice.

 

  Ils revenaient au château de Belin quand arrive Rigaut, le fils du vilain Hervis. On reconnait aisément en lui le haut baron qui avait guerre à soutenir ; il monlait un destrier nourri en Espagne, il avait l'épée ceinte au senestre côté, Je chapeau de fer en tête, le blanc haubert sur la poitrine et le roide épieu fourbi dans son poing. Quatre-vingts chevaliers, sept vingts arbalestiers et mille sergents formaient sa compagnie. De près le suivait Morant, son frère, et pour les regarder, bourgeois et bourgeoises s'étaient mis aux fenêtres. Quand ils furent entrés, ils occupèrent toutes les maisons de la ville.

 

   Rigaut venait de faire le dégât sur la terre de ses mortels ennemis. II avait tué Simon et Landri, deux neveux du traître Tiebaut. Le loherain Garin venant au-devant de lui :

 

— Soyez bien venu, beau neveu ! lui dit-il, vous semblez bien homme qui maintient grande guerre.

 

— Je suis tel, en effet, bel oncle. Les gloutons ont tué mon frère Tion, mais j'ai pris sur eux ma revanche. J'ai vu tomber morts plusieurs de leurs bons chevaliers ; j'ai ruiné leurs maisons, saisi leurs châteaux. Et vous, oncle Garin, que faites-vous ? Par saint Denis ! Comment n'êtes-vous pas déjà sur leurs terres ?

 

— Neveu, répond Garin, j'ai pris jour pour recevoir les offres de Fromont ; il faut savoir écouter, si l'on veut bien achever.

 

— Par Dieu ! répond Rigaut, au point où nous sommes, il ne s'agit de donner jour que pour passer dans leurs corps nos brands d'acier. Mais qu'avez-vous fait de Begon de Belin, mon très-cher ami ?

 

— Beau neveu, je l'ai fait mettre en terre; il repose dans la chapelle au delà de la ville, sur le bord du chemin. Trois prêtres y sont à jamais attachés ; grâce à de bonnes rentes, ils chanteront et prieront jusqu'au jour du Jugement, pour que Dieu prenne à merci l'âme de mon cher frère !

 

— Hélas! dit Rigaut, j'ai regret de n'avoir pas été présent quand on l'inhuma : il me semble, en vérité, que je ne l'ai jamais vu.

 

   Sur-le-champ il prend le chemin de la chapelle, Béatris et la foule des chevaliers le suivent. Il donne des ordres ; on ouvre la terre; on en tire le corps du bon Duc. Rigaut-ouvre le cercueil, prend Begon entre ses bras et perd connoissance en le pressant contre son cœur. Grand alors fut le deuil renouvelé, déchirants les cris qui partaient de tous les côlés. Il fallut emporter pâmée la belle Béatris.

 

   Et le lendemain on tailla dans le marbre noir un cercueil, on y étendit doucement le bon Duc, après avoir enveloppé de nouveau son corps dans un riche paile d'Andres.

 

   Puis quand on l'eut rendu à la terre, on dressa un tombeau peint en or, surmonté d'une image en pierre à la semblance de Begon. Les lettres tracées à l'entour dirent :

 

CI GIST BEGON, LE MEILLEUR DES CHEVALIERS.

 

Ainsi se termine l'histoire de Bégon de Belin, principalement en ce qui concerne Belin et son château.

La geste des Loherains n'est pas terminée, la vengeance est en route...

Qu'adviendra-t-il des enfants de Bégon? Que deviendront la belle Béatris sa veuve et son frère Garin? Il y a quelques réponses à ces questions dans le Livre VI, que je ne vous scannerai quand vous aurez lu les 267 pages précédentes, et si vous m'en faites la demande en écrivant à Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

 

 

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