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GARIN LE LOHERAIN Livre V: La mort de Begon
Écrit par Paulin Paris   

LIVRE V

 

LA MORT DE BEGON

 

 

I

 

Départ de Belin

 

   Un jour était Begon dans le château de Belin avec belle Béatris, la fille au duc Milon de Blaives. Il lui baisait la bouche et le visage ; la dame lui souriait doucement. Dans la salle devant eux jouaient leurs deux enfants : l'aîné, dit le livre, se nommait Garin et avait douze ans; le second, Hernaudin, n'en comptant que dix. Six nobles damoiseaux partageaient leurs ébats, courant, sautant, riant et jouant à qui mieux mieux.

Le Duc les regardait : il se prit à soupirer ; belle Béatris s'en aperçut :

— Qu'avez-vous à penser, sire Begon ? dit-elle, vous si haut, si noble, si hardi chevalier. N'êtes-vous pas un riche homme dans le monde ? L'or et l'argent remplissent vos écrins, le vair et le gris vos garderobes : vous avez autours et faucons sur perches ; dans vos étables, force roncins, palefrois, mules et chevaux de prix. Vous avez foulé tous vos ennemis; à six journées autour de Belin, il n'est pas un chevalier qui manquerait de venir à vos plaids. De quoi pouvez-vous prendre souci ?

   Le Duc répondit :

— Dame, vous dites vrai; mais vous avez mépris d'une chose : la richesse n'est pas dans le vair et le gris, dans les deniers amassés, dans les chevaux de prix ou les grands palefrois. Elle est dons les amis, dans les parents : le cœur d'un seul homme vaut l’or de tout un pays. Eh ! Ne vous souvient-il pas du jour où je fus assailli dans les Landes, quand ils voulaient vous enlever à moi ; quand ils me laissèrent couvert de blessures, et puis me vinrent assiéger dans Belin ? Sans les amis que j'avais alors, ils m'auraient déshonoré, réduit à l'état le plus chétif. Dans ce pays de Gascogne où le roi Pépin m'a établi, je n'ai d'autres parents que le vilain Hervis et son fils Rigaut : j'ai dû renoncer à tenir les plaids de Mauvoisin, pour n'avoir pas de ce côté un ami sur qui je puisse m'appuyer. Je n'ai qu'un frère, le loherain Garin, et il y a bien sept ans et demi que je ne l'ai vu. Voilà, dame, pourquoi j'ai le cœur dolent. Mais je veux aller vers mon cher frère ; je le verrai, la courtoise Aélis votre sœur, et leur enfant Girbert que je ne connais pas. On m'a dit des nouvelles du bois de Pevele et de Vicogne, dans les alleus de Saint-Bertin. Il y a dans cette terre un sanglier, le plus fort dont on ait jamais ouï parler; je le chasserai, et s'il plaît à Dieu et que je vive, j'en porterai la tête au duc Garin, pour lui donner occasion d'être émerveillé.

— Ah ! sire, répondit la dame, qu'avez-vous dit ! Ces bois sont en la terre de Bauduin le flamand, tué de votre propre main ; le Comte a laissé un fils, maintenant grand et fort. Là sont les marches de Fromont le puissant qui doit vous haïr à mort ; car vous êtes couvert du sang de ses frères, de ses fils et de ses parens les plus proches. Laissez la pensée de cette chasse ; le cœur, qui ne trompe jamais, me dit que si vous y allez, vous ne me reviendrez pas.

 — Voilà merveilleuses paroles, reprit Begon ; je vois que vous en croyez les sorts et les devins : mais le bien ne vient jamais dans un pays que par les aventures, et, pour tout l'or du monde, je ne renoncerais à l'envie d'aller à la chasse de ce porc tant renommé.

— Alors, dit la dame affligée, que Dieu né d'une vierge en Bethléem vous accompagne et vous défende de péril et de mort !

         Le duc Begon appela Rigaut :

— Vous viendrez avec moi, pendant que votre père Hervis gardera la terre.

         La nuit, le Duc reposa près de Béatris, et grandes furent leurs caresses ; puis arriva le nouveau jour. Les chamberlans entrent ; Begon se lève, il est aussitôt chaussé et revêtu. Il passe le bliaud, le peliçon hermine, les houses étroites et les éperons d'or. Il fait charger d'or et d'argent dix roncins, pour être assuré de trouver partout bon service et bon gîte. Il emmène avec lui trente-six chevaliers, de bons et sages veneurs, dix couples de chiens et quinze valets pour disposer les relais. C'est avec cet équipement qu'il sort de Belin au commencement du jour, recommandant à Dieu la belle Béatriset ses deux enfans, Hernaudet et Garin. Hélas ! Il ne devait jamais les revoir.

 

II

 

VOYAGE — ARRIVÉE A VALENTIN — LA FORÊT DE VICOGNE

 

         Begon passa le fleuve de Gironde et trouva au port de Clarentin le saint ermite qui depuis fonda l'abbaye de Grantmont. Il se confessa à lui, et quand il eut ouï la messe de grand matin, il se remit à la voie jusqu'à Orléans. Il revit avec joie Hernaïs, son neveu, et la très-belle Héloïs, sa sœur. Le roi Pépin, alors dans sa chambre d'Orléans, lui fit grand accueil et l'obligea à demeurer trois jours auprès de l'Emperière. Deux journées lui suffirent pour gagner Paris. À la fin de la troisième il était à Senlis, et le lendemain de grand matin il poursuivait son voyage, entrait par Coudun dans le Vermandois, passait la Somme à Clery, traversait le pays de Cambrai et Ostrevant, et ne s'arrêtait que devant Valentin. C'est un château bien éloigné des Landes, et bâti sur l'Escaut. Il alla demander hôtel à Berengier le gris, le plus riche bourgeois de la terre, auquel il fit entendre qu'il désirait être bien servi. Le prudhomme fit couvrir les tables de perdrix, de malarts et de jantes, d'agneaux, de grues, de poussins et de chapons. Après souper, on parla de dresser les lits. L'hôte, courtois, discret et bien appris, vint s'asseoir sur la couche, près de Begon. On demande le fruit qui sur-le-champ est apporté, et Berengier, regardant le Duc avec attention :

— Sire, lui dit-il, à votre visage, à la disposition de votre corps, vous me rappelez le loherain Garin, qui vient assez volontiers dans ce pays. Il prend hôtel chez moi, et que Dieu lui rende tous les biens qu'il m'a faits !

— Sire Berengier, répondit le Duc, je ne vous en mentirai pas : je suis le frère de Garin le loherain. Le même père nous engendra, la même mère nous a portés et nourris. Je suis retenu dans une terre lointaine, entre le fleuve Gironde, dans les alleux de Belin : c'est l'Empereur qui m'en donna les honneurs. Mais depuis le grand siège qu'on tint devant Bordeaux, il y a plus de sept ans, je .n'ai pas revu mon frère, et c'est pour aller le trouver que je me suis mis en voie.

— Ainsi, reprit Berengier le gris, c'est vous qui avez tué le flamand Bauduin ! Mais vous comptez en cette terre de bons amis, vos deux neveux, le comte Huon de Cambrai et le comte Gautier, de qui nous dépendons. Ah ! S'ils vous savaient ici, ils arriveraient aussitôt.Je le sais bien, dit Begon; mais j'ai dans le cœur une autre pensée. On m'a parlé du bois de Pevele et du grand sanglier qui s'y tient ; j'ai résolu de l'aller chasser et d'en rapporter la tête à mon cher frère, le duc Garin.

— Sire, reprit l'hôte, je sais où il repose et le couvert sous lequel il vient s'abriter. Je puis demain vous conduire à son gîte.                     

— Begon, transporté de joie à ces paroles, détachant le manteau zibelin nouvellement fourré qui lui venait d'Esclavonie, et dépliant un peliçon d'hermine : Tenez, bel hôte, et vous viendrez avec moi.

Berengier prit en s'inclinant le don, et retournant vers sa femme :

— Voyez le beau présent, lui dit-il; il y a grand avantage à servir prudhommes.

         Quand reparut le jour, les chamberlans entrèrent pour servir le Duc ; ils lui présentent une cotte de chasse et des houses serrées. On lui attache les éperons d'or; il monte le coursier de race, dernier présent du roi Pépin à son passage à Orléans. Il suspend un cor à son cou, saisit dans son poing le fort épieu et part avec Rigaut et les trente-six chevaliers, que précédaient les veneurs et les dix meutes de chiens.Ils passent ainsi l'Escaut, entrent dans la forêt de Vicogne, conduits par Berengier le gris ; bientôt ils furent près de l'endroit où gîtait le porc sanglier.  

 

III

 

LA CHASSE — MORT DU SANGLIER

 

        Aussitôt commencent les abois et le glapissement des chiens. On les découple, ils s'élancent à travers la ramée et arrivent aux sentes dans lesquelles fouillait et vermillait le sanglier. Un des .breniers, ou valets de chiens, délie Blanchart, le bon limier, et l'amène au Duo qui lui passe la main sur les flancs, lui tape la tête doucement et les oreilles, puis le met sur la trace reconnue. Blanchart disparait et atteint rapidement le lit de la bête. C'étaitune place resserrée entre deux troncs de chênes déracinés, abritée par une roche et mouillée par un filet d'eau coulant d'une source voisine. Le porc, dès qu'il entendit la voix du limier, se dresse, écarte ses énormes pattes, se vide et, dédaigneux de la fuite, tourne sur lui-même jusqu'à ce que, trouvant à portée le bon limier, il le saisit et le jette mort à côté de lui. Begon n'eût pas donné Blanchart pour cent marcs de deniers : dès qu'il n'entendit plus sa voix, il accourut l'épieu au poing ; il etait trop tard, le porc était allé reposer. Plus loin, les chevaliers descendirent de cheval et mesurèrent ses ongles : le sabot avait une grande palme de long et de large.

— Quel infernal démon ! disaient-ils; il n'y a pas danger qu'on en prenne un autre pour lui. Ils remontent, commencent la chasse ; bientôt la grande forêt retentit du son de leurs cors et de l'aboi des chiens.

         Le sanglier prévoit qu'il ne pourra lutter contre tant d'ennemis. Il va donc se réfugier vers Gaudemont, c'était l'endroit de la forêt qui lui servait de couvert. Pressé jusque-là par les meutes, il fait ce que peut-être jamais autre porc n'osa tenter : il abandonne le couvert, entre en pleine campagne, traverse le pays de Pevele parsemé de bois et de fermes isolées, et fait bien ainsi quinze lieues, droit devant lui, sans prendre un instant d'arrêt, sans faire un seul détour. Les chevaux ne sont plus de force à le suivre ; les mieux éprouvés se voient retenus à travers les étangs, les marais, les moulins ; le bon cheval de Rigaut lui-même tombe de lassitude au milieu d'un bourbier. Puis le jour baissant, la pluie commençant à tomber, ils prirent le parti de se laisser reconduire à Valentin par leur hôte, dant Berengier le gris ; le manger les y attendait. Ils s'assirent devant la table, tout en regrettant vivement Begon de Belin qu'ils avaient laissé dans la forêt.

         Nous vous avons dit que le Duc montait un cheval arabe, présent du Roi. Il n'y avait pas au monde un coureur plus infatigable : quand tous les chiens refusaient de marcher, Baucent semblait aussi reposé que le matin en sortant de Valentin. Il suivit donc le porc dans sa fuite rapide. Begon voyant ses trois lévriers harassés, les monta devant lui et les tint entre ses bras, jusqu'à ce qu'il les vit reprendre avec leurs forces une ardeur nouvelle. Peu à peu, les autres chiens rejoignirent, si bien qu'enfin il put les mettre à l'entrée d'une clairière qui leur rendit les traces du sanglier. En un instant la forêt retentit de leurs abois violents et multipliés.

         Ainsi chassé de Vicogne en Pevele et de Pevele en Gohière ou Gohelle, le porc avait fini par s'acculer devant un buisson, pour y attendre ses ennemis. Il commença par se rafraîchir dans une mare d'eau; puis levant les sourcils, roulant les yeux et rebiffant du nez vers les chiens, il fait une hure, s'élance et les éventre ou broie l'un après l'autre, à l'exception des trois lévriers que Begon avait portés, et qui plus dispos parvinrent à se garder de sa dent terrible. Begon arrive et, tout d'abord, voit ses chiens étendus morts l'un près de l'autre : Ah ! Fils de truie, s'écrie-t-il, c'est toi qui viens d'éventrer mes chiens, qui m'as séparé de mes hommes et qui me conduis à présent je ne sais où. Tu vas passer par mes mains. Il descend du destrier ; à la clameur qu'il pousse, le porc, malgré buissons et fossés, fond sur lui avec la rapidité d'un carreau barbelé. Begon le laisse arriver de pied ferme, et de l'épieu qu'il tient dressé devant lui l'atteint au poitrail ; le fer traverse le cœur et ressort par le joint de l'épaule. Le porc mortellement frappé fait un mouvement de côté, s'affaisse et tombe pour ne plus se relever. Begon aussitôt retire l'épieu de la plaie d'où jaillissent des flots noirs de sang, que les chiens lapent avant de se coucher côte à côte, autour du sanglier.

         Vespres descendait et la bruine commençait à lever ; il plouvinait : Begon avait beau regarder, il ne voyait ni château, ni village : d'ailleurs dans le pays il ne connaissait personne ; de quel côté s'aventurer ? Baucent lui restait seul et il avait fait un trop long service pour ne pas être enfin rendu :

—   Baucent, lui dit-il, mon cheval bien-aimé ! Combien vous m'avez été de secours ! Aussi vous donnerais-je volontiers avoine ou blé, si j'en avais ici; mais que je rentre à Valentin, et vous en aurez à volonté ! Le bon duc prend le parti de s'arrêter sous le feuillage épais d'un tremble : pauvre hôtel assurément pour un baron tel que lui. Afin d'avertir ses gens, il porte l'olifant à ses lèvres et donne trois voix prolongées qui résonnent dans toute la forêt, deux lieues à la ronde. Puis il fait un amas de branches sèches, bat le fusil, fait jaillir l'étincelle et allume un grand feu.

 

IV

 

MORT DE BEGON DE BELIN

 

     Or, le forestier chargé par le comte Fromont de la garde de ce bois entendit le son prolongé d'un cor qui semblait rappeler les chiens. Hélas ! Pour un seul glouton combien de malheurs dans le monde ! Celui-ci avance avec précaution et pas à pas vers l'endroit d'où partait la voix. Ilaperçoit de loin le Duc, remarque sa haute taille, sa forte carrure et son fier visage ; il voit combien tout son attirail est riche : ses houses étroites, ses éperons d'or, le cor d'ivoire suspendu à son cou, le large fer de l'épieu qu'il tient au poing, enfin le grand destrier africain qui près de lui hennit de la tête et gratte du pied. La crainte le saisit ; au lieu d'avancer jusqu'au gentil chevalier, il se hâte de retourner à Lens pour donner au puissant Fromont avis de l'aventure.

         Le comte Fromont était assis à table, au milieu de ses barons. Le forestier n'osa tenter d'arriver jusqu'à lui ; mais s'adressant au sénéchal, alors chargé de servir le manger : Sire, lui dit-il à l'oreille, je viens de faire une merveilleuse découverte dans la forêt de Lens : c'est un chasseur étranger, le plus grand, le plus fort et le plus riche homme du monde. Il a chassé le grand sanglier avec trois chiens, et l'a tué de son épieu tranchant. S’il vous plaisait, sire, de me donner de vos gens, Monseigneur aurait les chiens, le sanglier et le précieux cor d'ivoire ; je vous ramènerais le destrier qui vaut plus que nul ne saurait dire, et pour mon droit de forestier, je garderais l'épieu et le harnais. Rien ne peut se comparer à la joie du sénéchal en écoulant le forestier :

— Ah ! frère, dit-il, en lui jetant les bras autour du cou, si tu m'amènes ce destrier dont tu parles, je n'oublierai jamais à qui je le devrai. Et appelant aussitôt six chevaliers de sa maison : Allez, dit-il, avec le forestier, et si vous venez à trouver un homme coupable de quelque délit, tuez-le sur place, je vous serai garant en toute cour, envers et contre tous. Ces mots furent entendus par le traître Tiébaut du Plessis frère d'Estourmi de Bourges.

— Pourquoi tuer le braconnier ? dit-il, il suffira de le prendre et de le ramener fortement lié. J'irai moi-même avec vous.

         C'est ainsi qu'ils prirent tous huit le chemin du bois. Le Duc était demeuré sous le même tremble, les chiens autour de lui, un de ses pieds posé sur le sanglier. Il avait approché de son fusil l'attrait qui avait recueilli l'étincelle, et il avait allumé un grand feu.

— Par les yeux de ma tête ! dit Tiébaut en le voyant, c'est le larron qui depuis longtemps vient chasser dans ces forêts et tuer nos sangliers : avançons sur lui, il ne faut pas qu'il nous échappe.

         Hélas ! le traître avait reconnu le bon et noble duc son seigneur, celui qu'il haïssait jusqu'à la mort, depuis son mariage avec belle Béatris. Ils viennent donc tous les huit à portée de Begon :

— Holà! Veneur, crient-ils, toi qui es assis sur ce tronc d'arbre ; qui t'a permis de tuer ce porc ? Ne sais-tu pas que la forêt est au vieux Fromont, que la chasse est louée à quinze personnes, et qu'il faut leur congé pour venir ici ? Ne fais pas un mouvement : nous allons te lier , te ramener à Lens. Essaie de te défendre, et tu es mort.

— Seigneurs, au nom du ciel ! répondit Begon, je suis chevalier, vous me devez honneur. Si j'ai mépris à l'égard de Fromont l'ancien, je suis prêt à lui en faire satisfaction, telle que la décideront ses hommes de Lens. Mes otages seront mon frère le duc Garin, le roi de France, dant Auberi mon neveu, Béatris ma femme épousée, et mes deux jeunes fils. Ce matin, quand j'allai au gîte de ce porc, j'avais avec moi trente-six chevaliers, veneurs sages et éprouvés, tous garnis de plusieurs fiefs dont ils me doivent l'honneur, en villes ou bourgs, en châteaux ou plessis. Le porc fit ce qu'on n'entendit jamais raconter d'un autre porc : il laissa le couvert, se mit à travers champs et franchit, sans se détourner d'un seul crochet, l'espace de quinze lieues.

— Oh ! Reprennent les gloutons, l'histoire est en effet merveilleuse ! Nomenidant ! Qui jamais vit un porc sanglier faire quinze lieues ? Cela est vrai comme tu es le frère du loherain Garin.

— Ne voyez-vous pas, dit Tiébaut du Plessis, que c'est pour nous échapper qu'il dit tout cela ? Avance, forestier mon ami, prends les couples de ses chiens, et attache avec eux le brenier. Nous les chasserons tous ensemble vers Lens.

— Par celui qui nous jugera tous ! dit Begon, j'ai dit de lâches paroles. Dieu me confonde, si je laisse un de ces gloutons mettre la main sur moi.

         En ce moment, le forestier s'avance et, portant la main sur le cou de Begon, essaie d'en arracher le cor d'ivoire. Le Duc, outré d'un tel affront, saisit cet homme par les cheveux, et de l'autre poing lui assène, un coup sous le menton qui lui brise le maître os de la mâchoire et l'abat mort à ses pieds.

— Vassal, lui dit-il, tu fus bien hardi de porter la main sur moi ! Au moins n'auras-tu plus envie de tou cher au cor d'un noble comte !

— Ah ! disent les sept autres gloutons en voyant tomber le forestier, voilà grande honte pour nous : comment sans lui revenir à Lens ? Le comte Fromont ne voudra plus nous voir, il nous défendra son hôtel.

— Oui, dit Tiébaut du Plessis, nous sommes perdus, si nous ne levengeons.

         Ils se jettent tous sur le héros, le frappent et s'efforcent de le, renverser. Begon, armé du bon épieu fourbi, se tient debout contre le tremble, ne leur laisse aucun avantage. Il fallait voir alors le vaillant chevalier paumoier son épieu, le tourner, le lancer et, pendant que les chiens glapissaient entre ses jambes, défendre à la fois sa venaison, son coursier et lui-même. Trois des sept gloutons tombent morts devant lui : les autres prennent le parti de lâcher pied, et jamais ils ne seraient revenus à la charge si, dans leur fuite, ils n'avaient fait rencontre d'un garçon portant dans ses mains un arc d'aubier et plusieurs flèches à pointe d'acier. C'était le fils de la sœur du forestier.

— Bon valet, lui dirent-ils, Dieu te protège ! Tu n'as plus l'oncle qui t'avait nourri et qui t'aimait tant : un brenier vient de le tuer devant nous ; ne veux-tu pas Je venger ?

          Grande fut la douleur et la rage du valet à ces paroles ; il tend son arc, place sur la corde le trait d'acier, vise de loin, s'approche peu à peu et lance la flèche qui pénètre d'un pied dans le corps du héros. La maîtresse veine du cœur se brise ; mais aussitôt, rassemblant les forces qui lui restent, il jette à l'archer son épieu tranchant, le lui plonge dans l'échine et le voit tomber mort devant lui. Mais lui-même est atteint d'une mortelle blessure : il le sent, et sans témoigner d'un effroi indigne de gentil homme, il tourne la tête vers orient, et se prend à réclamer le Dieu qui doit tous nous juger :

— Glorieux père, qui dans tous les temps as été et seras, qui sur la croix te laissas tourmenter et ouvrir le côté pour nos seuls méfaits, qui fus posé et couché dans le sépulcre, quand allèrent y prier les trois Marie auxquelles l'Ange dit que vous étiez surrexi. Aussi vrai que cela est, sire, ayez merci de votre chevalier ! Béatris ! Ma chère et bien-aimée dame ! Vous ne me verrez plus jamais sous le ciel. Ah ! Garin mon frère, je n'ai plus besoin de votre aide ; vous, Auberi mon neveu, combien vous allez perdre à ma mort, vous et tout mon baronnage ! mes deux enfants, les deux fils de ma femme épousée, Gerin, Hernaut qui n'êtes pas encore chevaliers ! Oh ! Que le glorieux du ciel soit maintenant votre père !

         Le vassal fait un dernier effort, et réunissant trois brins d'herbe sur sa poitrine, il les conjure par les trois vertus du ciel, les porte à ses lèvres et les reçoit pour corpus Dei. Alors le corps s'étend, et l'âme s'en va ; Dieu reçoive le gentil chevalier, et lui accorde indulgence et merci !

         Les trois gloutons n'attendaient que ce moment pour se précipiter sur lui. Ils le frappent de leurs tranchants épieux qu'ils plongent dans son noble corps jusqu'au fust. Ils pensaient avoir tué un brenier; non ce n'était pas un brenier : c'était le meilleur, le plus preux, le plus loyal chevalier qui jamais fut sous le manteau des cieux ; c'était le Loherain remembré, c'était Begon de Belin.

 

V

 

LE CORPS DE BEGON EST RAMENE A LENS

 

   Les meurtriers eurent bientôt disposé une bière pour y coucher ceux de leurs compagnons que le duc Begon avait tués. Ils chargèrent le sanglier sur un vigoureux roncin, ils prirent le cor d'ivoire, le tranchant épieu, et conduisirent (en dextre lo bon cheval. Pour les chiens, ils ne se laissèrent pas approcher; mais quand le corps de Begon fut seul abandonné dans la forêt, ils revinrent autour de lui, poussant des abois et des hurlements comme bêtes enragées.
   Les gloutons cependant arrivent à Lens. Ils entrent dans le palais, étendent leurs compagnons morts d'un côté, le forestier de l'autre. Le destrier conduit à l'étable, fronce de la tête, hennit et regimbe des pieds, de ses yeux semblent sortir des charbons embrasés. Malheur à qui tenterait de l'approcher ! Le sanglier fut déposé dans la grande salle devant le foyer, et l'on vit bientôt autour de lui se presser écuyers, sergents, clercs et belles dames :

— Regardez, s'écriaient-ils, quel diable d'enfer ! Les dents lui sortent de la gueule un demi-pied ! Bien hardi, vraiment, celui qui osa l'attendre !

   Et cependant le palais retentissait des plaintes et des cris de ceux qui regrettaient le chevalier et les sergents dont on avait ramené les corps. Le bruit arrive jusqu'à la chambre où se tenait le comte Fromont. Il ouvre la porte et sans prendre même le temps d'ôter ses escarpins :

— Quelle diable de noise fait-on ici ? Dites-moi d'où vient ce porc ; et cet épieu à qui l’a-t-on pris ? Voilà un bel olifant; donnez-le-moi.

   Il regarde le cor, il le tourne en tous sens, deux viroles d'or fin en retenaient la guiche, faite d'un riche paile vert. C'est vraiment, dit-il, un objet précieux ; on n'a pas dû le trouver sur un pauvre brenier. Comment est-.il ici ? Je veux le savoir, ou par ma barbe, si vous ne dites pas tout, vous saurez comme on vit dans ma chartre.

— Sire, répondent les gloutons, nous n'avons rien à vous cacher. Nous faisions notre tournée dans la forêt, quand nous avons découvert un orgueilleux brenier qui, à l'aide de ses trois chiens, venait d'abattre un porc sanglier ; nous voulûmes l'amener ici, mais d'un coup de poing il tua votre forestier, puis trois de vos chevaliers. Nous avons vengé vos hommes, et s'il y a péché, c'est nous qui l'avons commis.

— Mais cet homme mort qu'en avez-vous fait ?

— Nous l'avons laissé dans le bois.

— C'est déjà là grand outrage, car il doit avoir été baptisé ; les loups ne pourraient-ils le dévorer avant la fin du jour ? Retournez au bois, rapportez-le on le veillera la nuit à grands cierges; on l'inhumera demain dans l'église. Il se peut que je le reconnoisse et que j'aie sa mort à regretter; dans tous les cas, le franc homme a droit à la pitié des francs hommes.

— Nous vous obéirons volontiers, répondent-ils. Mais ils partirent à contre-cœur et pour ne l'oser refuser.

   Ils retournent dans la forêt, retrouvent le chevalier, le lèvent, retendent sur une bière et l'emportent : les chiens suivent tristement, la tête basse. Le corps arrive, on le dépose dans le palais de Lens, puis sur la grande table où l'on apportait le manger de Fromont, les jours de haute fête. Dès que le corps fut étendu, les trois chiens se dressent, se prennent à lécher les plaies encore saignantes, poussent des cris douloureux, des hurlements prolongés. Rien qu'à les voir, on avait peine à retenir ses larmes.

   La foule cependant arrivait : sergents, écuyers, clercs et gentilles dames.

— Quel chevalier ! se disaient-ils l'un à l'autre, quels grands traits, quel beau front, quelle bouche gracieuse ! Ah ! Que venait-il faire dans ce pays ! Comment des gloutons ont-ils osé porter la main sur lui ! Assurément un franc homme aurait pris garde de le toucher. Voyez comme ses chiens l'aimaient ! Oh ! Ce devait être un noble baron.

   Fromont devisait avec Renier, un de ses chevaliers, quand il entendit dans la salle un grand mouvement. Il se lève, on s'écarte devant lui. Il s'avance vers la table, voit un corps étendu, l'examine en tous sens. Le Comte avait souvent vu Begon, il le reconnut à la grande cicatrice qu'il avait au milieu du visage; elle venait d'un coup d'épieu dont lui-même Fromont l'avait jadis frappé sous les murs de Saint-Quentin. À cette vue, le puissant Fromont sentit faiblir ses jambes, il recula soutenu par ses chevaliers, et dès qu'il eut repris les sens :

— Ah malheureux ! S'écria-t-il, qu'avez-vous fait ! Vous aviez, dites-vous, puni un vil brenier d'étrange pays ; c'est un chevalier que vous avez tué, un chevalier sans pair, le plus preux, le plus vaillant, le plus courtois et le mieux appris qui ait encore été sous le manteau du ciel. C'est le duc Begon de Belin, le frère de Garin de Metz, l'époux de la nièce du roi de Saint-Denis, l'oncle de Huon de Cambrai, d'Auberi le bourgoin, de l'allemand Ori, de Gautier de Hainaut, de Jofroi d'Anjou, tous puissants barons, sur les marches de mes terres. Ah ! Pourquoi vos mauvaises mères vous ont-elles engendrés ! C'en est fait de moi, de toute ma race, Je verrai tomber mes châteaux, ravager mes terres, brûler mes villes ; mes chevaliers seront tués sous mes yeux sans que je puisse leur venir en aide ; il me faudra expier le crime que je n'aurai pas commis.

— Sire, dit Manessier, ce n'est pas nous, c'est votre neveu Tiébaut du Plessis qui a commandé de frapper le noble Duc ; sans lui, nous ne l'aurions pas attaqué.

— Mauvais larron, traître Tiébaut ! Que ta tête soit de Dieu damnée ! Dis comment osas-tu frapper le meilleur chevalier du monde ? Mais je sais ce qui me reste à faire. Assurez- vous de tous les meurtriers du Duc et, avant tous les autres, de Tiébaut : je veux qu'on les jette dans ma chartre ; je vais mander au duc Garin que j'ai retenu les meurtriers de son frère et qu'ils lui seront rendus, pour qu'il en prenne telle vengeance qu'il lui plaira ; il pourra les pendre, les brûler, les écorcher vifs ; je le souffrirai sans me plaindre. Je lui jurerai dix ou vingt fois que je n'ai pris aucune part au meurtre, et que je n'étais pas présent quand il fut commis. Je lui ferai offrir une charge d'or et d'argent que ne pourront porter quinze chevaux, j'y joindrai une meute de chiens et quatre-vingts faucons ; je commanderai aux moines bénis dix mille messes pour que Dieu reçoive son frère à merci, et je lui ferai demander de se contenter de ces offres et de continuer à me regarder comme son ami.

   Il mande alors son chapelain, auquel il répète les mêmes paroles en lui ordonnant de les mettre en bref. Puis il fait ouvrir le corps du chevalier ; un riche paile recueille les entrailles, on les porte dans une ouverture creusée devant l'autel du moutier Saint-Bertin. Cela fait, on lave le corps dans un mélange préparé d'eau et de vin ; c'est Fromont qui veut de ses blanches mains le baigner, et qui l'enferme et le coud lui-même d'un fil de soie dans un cuir de cerf. Une riche bière est disposée, on y place le baron entouré de trente cierges flamboyants, avec croix et encensoirs. Le comte Fromont s'assied ; les clercs commencent les vigiles.

   Cependant arrivaient à Lens le jeune Fromondin et son oncle Guillaume, l'orgueilleux de Montclin. En descendant, et comme ils entraient au moutier pour ouïr la messe, ils aperçoivent une biére :

— Quel est, dit Fromondin, l'homme dont on fait le service ?

— Fils, répond Fromont, c'est Begon de Belin, tué par Tiébaut du Plessis, pour un sanglier qu'il venait chasser dans ma forêt.

— Et qu'avez-vous fait de Tiébaut ? Vous l'avez, je pense, détrenché ? Autrement on dira que vous en êtes le meurtrier ; nous en partagerons avec vous la honte. Êtes-vous au moins résolu de l'envoyer à Garin ?

— Je l'ai mis en chartre, dit Fromont, et je compte le rendre au duc de Metz en même temps que le corps de-son frère.

—.C'est bien se presser, dit alors Guillaume; au moins faut-il que nous en parlions avec nos amis; car Tiébaut est notre neveu, fils de notre sœur.

— Je veux bien en conseiller avec eux.

   Assis tous trois au pied de la bière le valet Fromondin regrette Begon comme une mère aurait regretté son fils :

— Vous fûtes à la mâle heure, noble et franc chevalier ! Le meilleur homme qui jamais chaussât éperon ! Armé, vous auriez affronté trente vassaux; mais d'odieux gloutons vous ont surpris, ils vous ont ôté la vie ; rien ne m'en pourra consoler !

   L'abbé de Saint-Amant en Pevele était neveu de Garin, on l'appelait Lietris : Fromont le manda, il se mit au chemin, accompagné de vingt-six chevaliers et de quinze moines bénis. Arrivé dans la salle où la bière était déposée :

— Sire, dit-il à Fromont, vous m'avez mandé, me voici ; quel est celui qui repose sur cette bière ?

— Abbé, répond Fromont, vous allez en savoir la vérité. C'est le comte Begon du château de Belin ; des gloutons l'ont tué clans ma forêt, pour un sanglier qui s'y était réfugié.

   L'abbé à ces paroles sentit fléchir ses genoux, et quand il eut repris ses sens :

— Que diable avez-vous dit, comte Fromont? C'est vous, par saint Denis, qui l'aurez surpris et mis à mort. Begon était mon oncle; je renonce à l'Eglise et je sors de moniage : je vais endosser le haubert ; je vais mander ma riche parenté, Auberi, mon frère, Ori l'allemand, Gautier de Hainaut, Huon de Cambrai, tous mes autres cousins; leurs terres sont proches : ah! fils de mauvaise race ! Vous ne nous échapperez pas ; vous finirez tous de mâle mort.

   Fromont n'écouta pas froidement l'abbé ; la chair lui trembla, le sang courut dans ses veines ; mais parvenant à dominer sa colère :

— Abbé, dit-il, vous ne ferez pas ce que vous dites. C'est nous qui vous crions merci. Comme vous savez, je suis comte souverain : quand on méprend envers vous, vous venez me demander justice et je suis tenu de vous faire droit. C'est vous que je veux avoir aujourd'hui pour juge. Emportez le baron étendu là, sur cette bière : conduisez-le au loherain Garin ; dites-lui que je retiens dans ma chartre ceux qui l'ont mis à mort, et que je suis prêt à les lui rendre, pour en faire tout son plaisir.

— Vous parlez bien, répondit Lietris; si vous faites ce que vous dites, le bon duc Garin et ses amis ne vous accuseront pas.

   Aussitôt on souleva le corps, on le plaça sur deux forts chevaux ; quatre sergents furent chargés de maintenir la bière, et l'abbé se mit au chemin.

 

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