LIVRE IV
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TROISIEME GUERRE
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BEGON ET BÉATRIS ATTAQUÉS PAR LES BORDELAIS DANS LES LANDES
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  Le duc Begon ne se pressa pas de quitter Blaives ; il voulait connaître ses nouveaux amis, il avait à recevoir leur féauté. Béatris, enceinte de Gerin, le portait depuis trois mois et demi, quand le Loherain parla de la conduire à Belin pour la présenter à ses barons de Gascogne. Avant de se mettre en chemin, il eut soin d'envoyer vers ses hommes pour leur donner le temps de se préparer à les recevoir.
  Un truand de Blaives avait été témoin des grandes noces de Begon et de Béatris : maudit soit-il du Dieu qui fit le ciel et la terre ! car par lui fut renouvelée la guerre qui fit tant de victimes et ne devait jamais finir. Le pautonnier s'en vint à Bordeaux, et se présentant devant Tiebaut, frère d'Estourmi, comme il jouait aux échecs avec Berengier d'Aulri :
— Par Dieu ! lui va-t-il dire, laissez là votre jeu de malheur ; vous avez perdu une autre partie ; la belle Béatris que vous demandiez à femme, Begon de Belin, le meurtrier d'Isoré, l'a gagnée ; j'arrive des noces, et j'y vis le roi Pépin qui avait brassé le mariage. Écoutez encore : le duc Garin a conquis la sœur de Béatris, la bien faite Aélis ; Milon a revêtu les noirs draps et les deux frères ont hérité de la terre.
  Tiebaut, aux paroles du pautonnier, ne put répondre un mot : dans sa colère, il jeta l'échiquier dont les pièces se répandirent sur les carreaux, se leva et alla violemment ouvrir la fenêtre.
— Qu'avez-vous, neveu ? va lui demander Aimon de Bordeaux.
— J'ai que j'enrage d'être devenu l'homme de Begon ; car tout l’or du monde ne me ferait pas aimer le meurtrier d'Isoré et de nos autres amis. Ah ! si nous pouvions avoir sa vie en échange, nous n'aurions pas grand souci des autres. Savez-vous, mon oncle, ce que nous devons faire ? Il faut mander vos hommes et notre parenté ; c'est trop de honte pour eux d'être soumis au chétif étranger que nous aurions dû tuer, il y a plus de deux ans; nous en serions déjà réconciliés avec Pépin.
— Vous avez raison, répond le comte Aimon ; il ne faut que l'épier, quand il repassera de Blaives à Belin. Vous le tuerez, j'emmènerai Béatris, et si les Francs arrivent pour le venger, nous avons assez de gens pour défendre nos marches ; avant de leur laisser prendre nos châteaux, nous entendrons à la paix avec nos grands amis, et nous reprendrons les honneurs dont il était en possession.
— C'est, dit Tiebaut, ce que nous avons de mieux à faire.
  Ils envoient vers Blaives un espion qui les avertira du départ de Begon ; et cependant Tiebaut dispose sur le chemin deux cent quatre-vingts de leurs amis.
  Le Loherain quitte Blaives, laisse Bordeaux à gauche et s'engage dans les Landes, escorté de quatre-vingts chevaliers. Do le veneur, Hervis son frère, Foucher le maire, le preux Jocelin et Ori de Chartres entouraient la belle Béatris.
  Bientôt ils voient arriver un pèlerin que les gens de Tiebaut avaient battu et dépouillé :
— Sire, dit-il au duc Begon, au nom du Saint-Esprit et de saint Jacques que je viens de requérir à pied, faites-moi le bien dont j'ai grand besoin !
  Begon, touché de compassion, lui tend un denier d'or, autant lui en donne la franche Béatris, la plupart des chevaliers suivent leur exemple :
— Ah! dit le pèlerin, me voilà de pauvre devenu riche ; mais, seigneurs, êtes-vous sur vos gardes ?
— Pourquoi le demander, pèlerin ? dit Begon.
— Parce que, non loin d'ici, j'ai rencontré plus de deux cents fervêtus, montés sur vigoureux auferans. Les gloutons, Dieu les confonde ! ils m'ont battu, enlevé mon pain, mon vin, mon barillet et mon hanap !
  Begon sourit, mais faisant approcher Hervis :
— Que veut dire cet homme ? Saint Martin! Ai-je à me garder dans mon pays ?
— Par ma foi, sire, les Bordelais vont apparemment nous disputer la voie ; ils ont toujours été les ennemis de leurs voisins : sur tous je me défie de Tiebaut du Plessis, lequel a plus d'une fois recherché la main de ma dame Béatris, et toujours a été éconduit : il l'enlèvera, s'il peut. Le mieux donc est de laisser la voie ordinaire et de couper par ces sables arides ; je puis ainsi vous mener droit à Belin, sans mâle encontre.
— Ne parlez pas ainsi, dit Begon ; les Bordelais et Tiebaut du Plessis sont mes hommes, saisis de mon fief; avant de me dresser un aguet appensé, ils se laisseraient écorcher. Mais s'ils tentaient pareille trahison, ils y perdraient leur héritage, ils finiraient au fond de ma chartre leur misérable vie. À Dieu ne plaise que pour eux je laisse mon chemin ! Nous les recevrons s'ils nous attaquent, et, croyez-moi, bientôt le plus gaillard d'entre eux aimerait mieux être à Paris que dans les Landes. À pied, mes chevaliers! armons-nous ; seraient-ils cinq contre un, encore leur marcherions-nous sur le ventre.
  Pendant que la belle Béatris étonnée fait le signe de la croix, le Duc quittait son palefroi, laçait une chausse de blancheur éclatante, vêtait le haubert, posait le heaume sur son chef, montait un destrier grand, fort et rapide, nourri en Espagne, et dont une forte couverture défendait le cou, la croupe et le poitrail.
— Suivez-moi, dit-il à ses chevaliers, vous, Do, gardez Béatris, je vous la confie ; toi, Rigaut, mon enfant, porte mon écu.
  Après avoir traversé une vallée boisée, Begon, devançant l'avant-garde, gravit un tertre et reconnait, à petite distance, des chevaux qui piaffaient d'impatience :
— Rigaut, dit-il, va prévenir mes gens de hâter le pas et de marcher en bon ordre. Rigaut presse son cheval des éperons et arrivant à son père :
— Il faut vous hâter, les Bordelais sont en aguet.
— Dieu! dit le bon vilain, que n'ai-je la force de porter des armes! je ferais aussi bien que vous.
  Il prit cependant une forte hache et se mit au milieu de nos fervêtus qui, l'épieu au poing et l'écu suspendu au cou, furent bientôt à portée des Bordelais.
  Begon s'avança fièrement vers eux :
— Dites-moi, chevaliers, pourquoi gardez-vous ces passages ?
— Vous allez l'apprendre, répond Tiebaut ; à la mâle heure avez-vous requis la belle Béatris ! ah ! fils de putain ! comment osas-tu rentrer sur nos terres, après avoir mis à mort Isoré ? C'est à toi maintenant de mourir.
  Begon ne demande pas quel est celui-ci, celui-là : il s'élance sur le premier et le jette sans vie à bas du cheval ; il désarçonne le second, il éventre le troisième. Arrivent le vilain Hervis, Do le veneur, Simon, Landri, Foucher le maire ; tous luttent à qui mieux mieux contre les traîtres. Quand Béatris entend le choc des écus et le cri des mourants, elle tressaille, et, pour la première fois, elle sentit remuer dans ses flancs le damoisel Gerin.
  Les Bordelais ne soutinrent pas longtemps le premier effort de nos chevaliers; plus de vingt étaient morts, plus de quarante abattus ; Pinçon, Tierri n'avaient plus qu'un souffle de vie, Begon répandait devant lui l'épouvante en coupant bras, mentons et visages. Mais en ce moment se montrèrent Guillaume de Blancafort, Aimon de Bordeaux et le comte Harduin ; Tiebaut avait grand besoin de leur secours.
  Le combat reprit toute sa violence. Begon, en voyant grossir le nombre de ses ennemis, reprenait de nouvelles forces. Il joint Tiebaut, l'enlève de son beau cheval et le fait retomber les talons en l'air ; il frappe et fait plus de ravage autour de lui que ne ferait un bûcheron dans un jeune taillis. Il immole Elinand et Gautier, pendant que Do le veneur jette sur le sable Manessier qui ne devra plus se relever. Mais ils étaient en trop petit nombre ; les Bordelais, Dieu les confonde ! se réunissent sur Begon, l'entourent, et quatre fers de lance pénètrent dans son corps. Le sang jaillit des doubles mailles du haubert; son cheval s'affaisse mortellement frappé, et tandis que le héros demeure étendu sur la terre, pendant que ses chevaliers lui forment un dernier rempart, les Bordelais saisissent les rênes du palefroi de Béatris, qu'ils emmènent devant eux. Ah! sire Begon, criait-elle, aidez-moi, par le Dieu vivant ! Begon l'entendait sans pouvoir la secourir.
— Hélas ! disait Béatris, ne verrai-je plus votre noble corps; suis-je perdue pour vous, mon cher époux ! ah ! damoisel enfermé dans mes flancs, puisse Dieu vous prêter vie, et vous accorder de nous venger ! Pourquoi l'empereur Pépin ne le sait-il ? il châtierait les traîtres, les meurtriers du meilleur chevalier du monde.
— Ma belle dame, répondait Aimon, laissez là tous vos cris ; vous n'avez rien à craindre, vous êtes avec moi : je vous donnerai à mon neveu Tiebaut du Plessis, il est riche homme et il vous aime au point d'en perdre le sommeil et l'appétit.
— Taisez-vous, traître parjure, répond Béatris, je me laisserai griller et rôtir, avant d'approcher ma chair de la sienne.
— Il le faudra pourtant, dit Aimon, et quoi qu'il arrive.
  En ce moment, voici Do, Hervis, Foucher le maire et le preux Jocelin qui accourent l'épieu tendu. Hervis abat Gosse d'Aunis, Do le veneur fond sur Aimon et l'atteint de telle force qu'il lui rompt le bras et l'étend aux pieds de Béatris.
— O le beau coup! s'écrie la dame.
  Il fallait voir alors le bon vilain Hervis jouer de la grande hache poitevine, et chasser devant lui les Bordelais. Hélas ! que servent leurs grands faits d'armes! ils sont à peine un contre dix. Mais un écuyer, en voyant tomber le duc Begon, avait pressé son cheval des éperons et arrivait au château de Belin. Les chevaliers, les sergents, les belles dames y menaient grande joie, dans l'attente de leur seigneur et de la Duchesse : les valets, couverts de leurs écus, s'essayaient à la joute, ils franchissaient fossés et palissades ; le son des violons et des chalumeaux se mêlait à la voix des jeunes filles formant des tresses et des danses. Quand parut l'écuyer :
— Bel ami, disent-ils, le Duc est-il encore bien loin ?
— Non, mais les Bordelais lui ont dressé un aguet appensé ; mon seigneur est navré ; Dieu sait si vous le reverrez vivant ; on emmène ma dame Béatris.
  Ces paroles mettent fin aux ébats, l'alarme est donnée au château ; les heaumes sont lacés, les hauberts revêtus, les grands chevaux amenés ; on prend les écus, les épieux, les dards tranchants ; les ardents chevaux, le frein abandonné, soulèvent devant eux des nuées de sable, ou font jaillir sous leurs pas le feu des cailloux et des pierres. À leur approche, les Bordelais s'effraient, ils n'osent les attendre et abandonnent la belle Béatris, pour ne plus songer qu'à rentrer dans Bordeaux avec le comte Aimon gravement blessé.
  Béatris ainsi délivrée accourt vers son mari ; elle se jette sur lui, le visage inondé de larmes :
— Hélas ! criait-elle, est-il mort, le meilleur chevalier du monde ? Ô Mort ! pourquoi tarder à me reprendre ; c'est grand péché de me laisser, quand tu emportes ce que j'ai de plus cher.
  Elle se laisse alors tomber sans mouvement. Mais le Loherain l'avait entendue ; il fit un effort, il se leva devant elle à demi :
— Sainte Marie ! s'écria la dame, soyez adorée, mon seigneur vit encore !
  Cependant, après avoir poursuivi les Bordelais jusqu'aux portes de la ville, les Gascons reviennent à l'endroit où Begon était couché : ils disposent une litière sur laquelle ils étendent le Duc, et pendant que les uns le conduisent lentement vers Belin, les autres ouvrent la terre sablonneuse, y déposent leurs morts et tracent une croix sur eux comme vrais martyrs, immolés en combattant pour leur droit seigneur.
  Hervis et Do le veneur, retardés par leurs blessures, regagnèrent Belin à grand'peine. Begon fut transporté dans la grande salle au milieu des cris de douleur. On commença par le désarmer ; il avait tant saigné que son corps était devenu blanc comme un linge. Les mires les plus sages, nés et nourris dans Salerne, sont appelés ; ils visitent et reconnaissent les plaies à la tête, à la poitrine, sur tout le corps; puis, se recueillant l'un l'autre :
— Avec beaucoup de soins, disent-ils, il pourra guérir.
  Mais le moyen d'arrêter les sanglots, les douloureuses clameurs de la belle Béatris, des dames, des pucelles et des damoiseaux qui, devenus orphelins, allaient perdre l'espoir d'être chevaliers! L'enfant Rigaut se désolait plus que tous les autres :
— Ah! sire, qui m'avez nourri, disait-il, si jamais je puis porter armes, je demanderai compte aux Bordelais de votre mort. Le bon mire Asselin s'approchant d'Hervis :
— Sire vilain, dit-il, éloignez du Duc tout ce monde, et surtout la belle Béatris ; un si grand bruit tue le malade : confiez-vous à nous, dans quinze jours nous vous le rendrons sain et guéri.
— Sage maître, s'écrie Hervis, puisez dans tous mes trésors, ils sont à vous.
— Non, dit Asselin, je ne prendrai pas un parisis avant de l'avoir remis en santé.
  Ils pansent les plaies, appliquent l'emplâtre et roulent les bandelettes. On laisse Begon dormir; et quand il se réveille, il demande à manger. Alors les sages mires détrempent certaines herbes dont ils connaissent la vertu, et font une potion qu'ils lui passent dans la gorge à cinq ou six reprises.
— Tout va bien, disent-ils, avec le temps il guérira.
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II
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BEGON ASSIÉGÉ DANS BELIN.
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  Le bon duc Begon, ainsi qu'on a vu, n'était pas seul revenu des Landes en mauvais état; Aimon avait regagné Bordeaux avec un bras rompu par l’épieu de Do le veneur.
  Ceux qui guérissent, appelés près de lui, rejoignirent les os, posèrent les emplâtres et comprimèrent le bras à l'aide d'attelles ou planchettes de bois ; mais on le plaignit moins dans la ville qu'on ne regretta les fils, les parents et les amis tués dans la rencontre et qu'on se préparait à ensevelir. Surtout on maudissait Tiebaut du Plessis, auteur de la trahison qui devait renouveler la guerre, et combler la mesure des maux qu'on avait déjà soufferts.
  Dès que Begon se crut à peu près guéri, il monta à cheval et visita ses marches, ses châteaux; par son ordre on releva les murs, on creusa les fossés, on doubla les palissades; enfin on fit appel aux bourgeois qui devaient service en temps de guerre. Aimon et le comte Harduin ne s'endormaient pas de leur côté. Ils engageaient quatre mille soudoyers de terres lointaines ; Guillaume de Blancafort arrivait avec ses fidèles ; l'autre Guillaume avec tous ses chevaliers et sergents poitevins ; puis, Amauri de Bourges, Piniaus d'Aix et son frère Landri, Estourmi et le traître Tiebaut du Plessis, son frère. Que vous dirai-je enfin? On put les compter à plus de quinze mille fervêtus.
  Ils ne tardèrent pas à chevaucher vers Belin, et grâce aux fourrageurs, aux boutefeux, les vivres ne leur manquèrent pas. On voyait dans la campagne de grands et nombreux chariots destinés au transport de la proie ; les maisons étaient mises en flammes, les églises forcées, les paysans dépouillés et chassés. Begon revenait de l'église de Saint-Martin où il avait entendu la messe du Saint-Esprit, quand accourut vers lui le vilain Hervis :
— Sire, dit-il au Duc, vous séjournez, et pendant ce temps les Bordelais font le ravage chez vous : regardez les feux qu'ils ont allumés.
— À la male heure soient-ils venus! dit Begon, aux armes, les grands et les petits !
  Il s'arma lui-même aussitôt, vêtit le blanc haubert, laça le heaume au cercle d'or émaillé. Béatris tint devant lui sa bonne épée Froberge au pont d'or, qu'il prit de ses mains par la renge ou ceinturon. On fit approcher le bon cheval, le Duc s'élança de pleine terre sur les arçons; Rigaut tend le fort écu fleuronné d'or, et de la main droite Begon empoigne l'épieu carré dont il avait frappé plus d'un sanglier.
  Puis, il marque la place de ses hommes, leur indique ce qu'ils auront à faire, et recommande à ses bourgeois de ne pas faire de sorties, mais de se tenir en garde le long des murailles :
— Je vais, dit-il, à la rencontre des pillards ; s'ils me chassent et qu'ils me contraignent de retourner, ayez soin de me recueillir : honni qui ne portera pas aide à son droit seigneur!
  Begon fait ouvrir la porte du château, emmenant avec lui cent quarante chevaliers qu'il devançait de toute la portée d'un arc. Dans son ardeur de vengeance, il semblait un lion affamé sortant des bois. Il atteint les boute-feux et jette mort le premier d'entre eux ; au retour, il en abat encore trois ; revient sur les autres et les chasse devant lui comme un loup furieux à la poursuite des troupeaux : pour éviter une mort certaine, les gloutons se rejettent dans les rangs de la grande bataille ; avant qu'Hervis et les autres chevaliers ne l'entourassent, Begon avait abattu sur le sable vingt-six de ces maudits pillards.
  Mais Hervis et Do ont beau le seconder de leur mieux, Aimon ne laisse pas un seul de ses chevaliers quitter son rang et tenter l'aventure. Ils reculent sans qu'on les entame et sans que Begon, avec aussi peu de monde, puisse espérer de s'ouvrir un passage au milieu d'eux. Vainement il tourne, avance, offre la joute, il faut rentrer dans Belin pour en défendre l'approche. Mais Aimon parait un instant au premier rang; Begon fond sur lui, l'atteint de son épieu et le rejette à terre au milieu des siens. Bouchart accourt au secours de son frère. Begon, que n'a pas ébranlé le fer d'un épieu tranchant, coupe avec Froberge une partie du heaume et de l'écu, pénètre dans l'épaule du destrier, qu'il abat mort sur le sable. Bouchart lui-même eût assurément perdu la vie, si l'épée ne s'était un peu détournée.
  Le Duc, après cet exploit, s'éloigne fièrement et ramène ses hommes à la porte de Belin. Là , les attendaient les archers qui, faisant pleuvoir une nuée de flèches sur les Bordelais, les avertissent de se tenir à distance, pendant que rentrent les chevaliers du duc Begon.
  La ville et le donjon de Belin étaient bien fermés de fossés ; à l'entour s'élevaient plusieurs petits châteaux ou bretèches palissadées, sur le haut desquels les arbalestiers se tenaient prêts à lancer dards et carreaux devant eux. Justement au delà de leur portée, le comte Aimon fit établir son camp et ceindre la ville et le château. Bientôt s'élèvent tentes et pavillons; les provisions recueillies dans la plaine leur arrivent en abondance : ils n'avaient pourtant pas toutes leurs aises. C'était chaque jour de nouvelles sorties : à telle heure, Begon attaquait le charroi, puis quand les Bordelais arrivaient pour défendre, il était rentré ou faisait le dégât au milieu des tentes mal gardées. Jamais il ne revenait sans ramener quelque chose des proies, sans avoir mis à mort quelques fervêtus. Nul n'osait se désarmer pour se mettre au lit, ou s'asseoir à la table : toujours nouveaux cris, nouvelles surprises. Ah ! Quelle folie pour Aimon d'avoir levé cette guerre, et de pourchasser ainsi sa honte et sa ruine ! Et que sera-ce, quand le roi de Saint-Denis sera informé !
  Un jour Begon, au sortir de manger, passe de la grande salle dans le jardin, accompagné de Béatris. On étend sous lui un paile d'Andres, car il avait le corps brisé par le haubert qu'il endossait tous les jours. Alors il appelle le vilain Hervis, Do, Foucher le maire et Ori de Chartres, et leur proposant de tenir conseil :
— On soulait dire que j'étais le fils d'Hervis de Metz, du bon Loherain qui avait tenu les monts d'Aussai et le val Saint-Dié où gît le pur argent : on disait que j'avais de grands amis ; il n'y parait guère aujourd'hui, quand je suis assiégé par de chétifs garçons qui me devraient le service et qui sont mes hommes ; quand ces gloutons ont conspiré pour m'ôter la vie. En vérité, je ne sais que faire et que devenir; sinon que je mourrai de deuil, si je n'arrive à la vengeance. On l’a dit avec grand'raison : Fol est qui vit loin de ses amis : il renonce à tout honneur, à tout secours.
— Ah! sire, que dites-vous là ? répond Do le veneur, votre frère et le bourgoin Auberi ne vous portent pas secours parce qu'ils ignorent que vous en ayez besoin. Mais envoyez, demain matin ou cette nuit même, vers le roi de France de qui vous tenez Gascogne ; sommez-le de maintenir son aleu ! et s'il y manque, réclamez-vous de vos amis, Ori l'allemand, Gerart de Liège.
— Cela est fort bien dit, répond Begon, mais où trouver le messager qui conviendrait?
— J'en sais un fort bon, sire, dit Hervis, il connaît le pays mieux que personne.
— Eh bien ! dit Begon, faites-le venir.
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III
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MANUEL GALOPIN, MESSAGER DE BEGON.
  Et, sans attendre un moment, le vilain Hervis sortit du jardin pour se rendre à la taverne. Il y trouva Manuel Galopin, près du tonneau, tenant d'une main trois dés, de l'autre devisant avec trois joyeuses filles. Près d'eux, un autre ribaud faisait griller des tripes ; tous cinq jouaient à qui paierait le vin.
— Eh! dit Hervis en entrant, Dieu te sauve, Manuel Galopin !
— Et Dieu te bénisse! répond-il, venez vous asseoir et jetez pour le vin.
— Je ne suis pas venu pour cela ; mais pour vous dire que le duc Begon, votre cousin germain, vous mande.
— Lui mon cousin ? Je le désavoue ; je n'ai besoin d'aussi riches parents. J'aime mieux la taverne, les dés et la compagnie de ces demoiselles, que les plus grandes seigneuries.
— Il est vrai, répond Hervis, qu'on ne les tient pas sans peine. Allons, Manuel, venez avec moi, Begon vous attend dans son palais de marbre.
— Avant tout, acquittez donc le vin ; nous en avons pour quatre sous et demi.
— Volontiers. Holà ! Tavernier, laissez partir ces gens, je vous donnerai cinq sous de leur vin.
— Sire, à votre plaisir ! répond le tavernier.
Hervis prend la main de Manuel, le conduit au palais et le présente à Begon :
— D'où êtes-vous, ami? lui demande le Duc.
— De Clermont, sire. J'ai reçu le nom de Manuel, on me surnomme tantôt Tranchebise, tantôt Galopin; mon frère est le preu comte Jocelin d'Auvergne; un seul père nous engendra, une seule mère nous a nourris ; je suis même l'aîné, et vous voyez le profit que j'en ai.
— J'ai regret, dit Begon, de te voir ainsi vivre en folie, car tu es bien mon cousin ; demain, si tu le veux, je te fais chevalier, tu entreras au partage de la terre d'Auvergne.
  Ici Galopin jeta un ris :
— Moi, sire d'Auvergne? Ah! Ne le pensez pas; je n'aime pas assez la vie que vous menez, vous autres barons. Mieux valent les joyeuses filles, le vin et les tavernes, que toutes vos seigneuries. Mais enfin, dites ce que vous souhaitez, ou je retourne au bon vin.
— Vous demeurerez, frère ; reprend Begon, vous êtes de notre race et de ma plus proche parenté ; votre père était le frère de ma mère ; vous ne me ferez pas défaut, au besoin. Je suis en ce moment bien entrepris : assiégé par ceux que l'hommage liait envers moi.
— Cela n'a rien de merveilleux, dit Galopin, ils ont toujours eu notre lignage en haine, et je ne les ce porte pas non plus dans mon cœur ; tout l'or du monde ne me les ferait pas aimer.
— Je vous en crois aisément, répondit le Duc, mais, très cher ami, allez-moi trouver en France le roi Pépin et la Reine : vous leur conterez la trahison de mes hommes : le Roi doit garantir son alleu, s'il ne veut être honni. De là vous irez demander secours à mon frère le loherain Garin de Metz, vous passerez aux monts d'Aussai, vers le duc Tierri, mon oncle. Vous n'oublierez pas à Cologne l'allemand Ori, à Liège Gerart, en Haynaut Gautier, Huon à Cambrai. Mais d'abord vous vous arrêterez à Orléans et vous direz à ma sœur Heluis de m'envoyer son fils Hernaïs et son neveu Joffroi d'Anjou. Vous parlerez à Huon du Mans, à Garnier de Paris, vous reviendrez par Dijon vers le bourgoin Auberi ; enfin vous n'oublierez aucun de ceux qu'on ce sait être mes amis.
—J'irai partout où vous m'enverrez, répondit Manuel Galopin.
Et Begon, après l'avoir remercié, fit appeler son chapelain auquel il dicta lettres et chartes que le sage clerc ne cessa d'écrire jusqu'au déclin du jour. Galopin en remplit un barillet qu'il suspendit par une courgie à son cou.
— Une chose m'inquiète, dit alors Begon ; Comment passerez-vous au travers de leurs pavillons ? Si les traîtres vous aperçoivent, nous aurons fait méchante besogne.
— Ne craignez rien, dit Galopin, quand ils auraient juré de m'arrêter, je leur échapperais encore. Ils n'auront pas le moindre vent de mon voyage.
  Cela dit, il se souvint d'un charme qu'il avait appris, murmura quelques mots, siffla trois fois, et, sans prendre congé, se trouva au milieu des trefs bordelais. Il vit torcher les chevaux, enrouler les hauberts, brunir les heaumes, distribuer les provisions. Sans avoir été reconnu, Manuel sortit de leur camp à l'entrée de la nuit. Plus rapide que le coursier le plus ardent ou que le lièvre poursuivi par une meute de chiens, il arriva sur les bords de la Gironde, il se mit dans un bateau qu'il détacha de la rive, parvint à Blaives et atteignit Grandmont au lever du soleil; il courut toute la journée, passa la nuit à Issoudun, et le lendemain il était à Orléans à l'heure de midi. Il entra dans le palais de la belle Heluis, laquelle, en le voyant, reconnut le sang des sires de Clermont.
— Quel est ton nom, ami ? lui demanda-t-elle.
— Manuel Galopin, dame, autrement dit Tranchebise.
— Vous êtes donc mon cousin. Eh bien ! Cousin, apprenez-moi de quelle terre vous venez?
— Du château de Belin, dame ; c'est le noble Begon votre frère qui m'envoie ; les Bordelais, ses hommes-liges, l'ont trahi; ils l'ont épié dans les Landes pour le tuer et enlever sa femme épousée ; grâce à Dieu, il en est revenu, mais fortement navré ; maintenant ils le tiennent assiégé dans Belin.
  Heluis à ces paroles ne put s'empêcher de pleurer :
— Dieu qui ne mentez pas, dit-elle, protégez mon frère bien aimé !
— Savez-vous, dame, reprit Manuel, où je pourrai trouver le Roi ?
— Demain il arrive avec la Reine. Demeurez ici la nuit, et vous le verrez !
Galopin ne répondit pas, mais se rendit à la taverne où il demeura le reste du jour et la nuit suivante. Heluis le fit partout chercher ; quand il reparut au palais :
— D'où venez-vous donc, sire cousin? lui demanda-t-elle.
— De la taverne, dame.
— Voici merveilles ! J'ai cinq-cents tonneaux de vin où vous pourriez puiser.
— Oui, dame, mais avec le vin j'aime la compagnie, et je suis allé chercher celle qui m'agrée le plus.
  La dame se prit à rire et allait lui répondre, quand on lui annonça que le roi Pépin entrait justement dans la cité d'Orléans.
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IV
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GRANDE QUERELLE DANS LE PALAIS D’ORLEANS.
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  Le roi Pépin mit pied à terre devant l'église de Sainte-Croix, où le chapelain Henri chanta la messe. Quand il eût réclamé la merci de Dieu, la Reine et lui se rendirent au palais, et la duchesse Heluis prenant Galopin par la main :
— Venez, ami, vers le Roi, lui dit-elle, vous verrez la noble Reine, la plus courtoise et la meilleure dame qui jamais ait bu de vin.
— Galopin se laissa volontiers conduire, ils arrivèrent au palais, et Galopin fit au Roi le salut suivant :
— Le Dieu qui fit pardon à Longis sauve et garde le roi Pépin et la Reine que je vois à ses côtés ! Sire, le duc Begon m'envoie à vous, afin de réclamer votre secours et demander que vous veniez en Gascogne garantir son fief. Ses hommes-liges l'ont assailli sans l'avoir défié, sans avoir fait contre lui la moindre plainte. Ils ont tenté de le meltre à mort dans les Landes ; grâce à Dieu, il est relevé des blessures qu'il a reçues : ils ont aussi voulu lui ravir sa femme épousée, votre nièce, Béatris au radieux visage, que je croirais la plus belle du monde, si je n'avais pas vu la Reine. Maintenant, ils le tiennent assiégé dans Belin, après avoir mis toutes ses terres en charbon : tous se portent contre lui, il n'a même en Gascogne d'autres amis que les barons de son lignage établis autour de lui. Voici les lettres qu'il m'a chargé de vous rendre.
  Le Roi prit les lettres et les tendit à son chapelain Landri que Metz avait vu naître, et qui lut avec douleur ce qu'elles contenaient. Il en fit part au Roi et à la Reine :
— Sire, dit Blanchefleur, vous ne laisserez pas de pareils outrages impunis. Vous n'avez pas oublié comment ils ont mis naguère, en votre présence, la main sur vos barons ; sans le bon duc Begon ils vous auraient chassé de douce France. Chevauchez donc en Gascogne, mandez tous vos amis; ou si vous attendez que le duc Begon soit tombé entre leurs mains, sa perte pourrait bien entraîner la vôtre.
  Elle cessait de parler quand on vit arriver Bernart de Naisil. L'Empereur allant au-devant de lui :
— Sire Bernart, soyez bien venu ! Mais nous avons entendu merveilles : votre lignage vient d'entreprendre sur moi ; le comte Aimon de Bordeaux assiège Belin ; l'autre jour, aidé de Bouchart et de Guillaume de Blancafort, il a épié Begon dans les Landes pour le tuer et enlever ma nièce Béatris.
— Et qui dit tout cela ? demanda Bernart d'un air étonné, j'ai quitté Bordeaux samedi, j'y laissai Begon dans la compagnie de Guillaume de Blancafort ; tous mes amis s'empressaient de lui faire honneur et fête ; je n'ai pas entendu parler de votre nièce, et s'ils avaient fait ce que vous dites, je ne serais pas ici. Ah! Sire Roi, n'en croyez pas je ne sais quel vilain ébahi ; assurément celui qui l'a dit en a menti.
— Mais reprit le Roi, j'en crois non le vilain, mais les lettres revêtues du sceau de Begon, qu'il m'a apportées.
  Bernart alors, sans daigner répondre, saisit Galopin et l'eût assommé devant Pépin, si la Reine accourant ne l'eût arraché de ses mains :
— Ah ! cria-t-elle, la mâle mort prenne à qui vous apprit à agir comme vous faites ! Vous êtes bien hardi de battre mes amis devant moi ! C'est ainsi qu'autrefois vous vous êtes attaqué à Garin, dans la salle du festin, le jour de mes noces ; c'est ainsi que vous avez été cause de la mort d'Isoré. Vous vous êtes, il est vrai, échappé de prison; mais, mauvais moine sorti de l'abbaye, vous ne suivrez jamais la droite voie. Votre place serait dans les bois, pour y détrousser les pèlerins et pour briser les chemins.
— Silence! folle et impudique femme, répond Bernart furieux ; le Roi n'avait pas sa raison quand il s'embarrassa de toi. La mâle mort à qui fit le mariage ! Il n'en viendra que blâme et déshonneur.
— Vous en avez menti ! reprit la Reine, larron ! meurtrier ! traître ! parjure ! Le roi de France n'aurait pas dû vous laisser reparaître en cour. Puis, tout éplorée, elle s'enfuit dans sa chambre, emmenant Galopin avec elle.
  Que faisait cependant la belle Heluis au moment où Bernart, en présence du Roi et dans Orléans, osait frapper son cousin, messager de son frère Begon ? Elle levait un cri dans la ville ; tous ceux qui pouvaient porter les armes, grands et petits, se rassemblaient, les bouchers surtout, qui portaient la hache et l'épieu poitevin. Tous arrivent aux portes du palais de Pépin, avant que Bernart prévît à quel genre d'ennemis il aurait affaire. Mais ce fut bien autre chose quand les portes s'ouvrirent devant sept vingts chevaliers précédés du duc Garin. Le Loherain avait entendu grand bruit dans le palais et ne s'était pas donné le temps d'ôter ses éperons. En le voyant, le Roi se lève :
— Soyez le bien venu, sire Garin ! vous venez toujours trop rarement siéger dans ma cour.
  Le Duc remercie, jette les yeux autour de lui, voit Bernart qui se détourne et tient l'oreille basse, comme le mâtin qu'on vient de fustiger. La nouvelle arrive jusqu'à la chambre de la Reine :
— Madame, lui dit la chambrière, Garin est au palais.
— Ah! Dieu soit loué ! dit-elle.
  Et le visage encore rouge et gros de larmes, la tête défublée, les cheveux sur les épaules, les pieds seulement enfermés en escapins, elle reparaît à l'entrée de la salle. Garin fait un pas vers elle ; la Reine ne lui dit pas un mot. Le Loherain la regarde, voit ses beaux yeux rougis de larmes : Franche Reine, dit-il, eh ! Qui peut vous donner quelque sujet d'ennui ? Par le Dieu vivant ! il n'y a personne sous le ciel (j'en excepte le Roi mon seigneur) qui, s'il osait seulement vous démentir, ne devînt mon ennemi mortel. Qui donc vous a outragée?
— Sire, dit enfin Blanchefleur, le traître, le larron de Bernart de Naisil m'a honnie devant le Roi.
  Elle dit, Garin aussitôt écartant violemment tous les rangs devant lui, arrive à Bernart, le saisit aux cheveux, l'abat à terre sous ses pieds, lui brise quatre dents et le laisse après lui avoir labouré la poitrine de ses éperons. Pendant ce temps entraient les bourgeois et les bouchers d'Orléans : à leur tour, ils reprennent Bernart, l'un par le peliçon, l'autre par les pieds, l'autre par la tête. C'en était fait de lui si le Roi ne fût arrivé et ne l'eût arraché de leurs mains, non sans peine ; ils le cédèrent en grondant bien fort.
— Qu'on ne le laisse pas sortir vivant! criait la Reine.
— Eh! dame, reprenait le Roi, voulez-vous que je sois à jamais honni?
  Et prenant Bernart sous sa garde, il le fait passer dans la chapelle, et de là lui donne les moyens de franchir les murs, sous la conduite du chamberlan David. C'est ainsi qu'il gagna Langennière, et que toute la nuit, la rage dans le cœur, il courut, sans un moment d'arrêt, à travers la Beauce, toujours poursuivi par la crainte du loherain Garin. Au point du jour, il avait atteint Étampes ; il y prit un cheval qu'il pressa des éperons jusqu'à ce qu'il fut arrivé dans la ville de Lens, près de Fromont le puissant. Nous l'y laisserons, pour revenir à Orléans dans la cour du roi Pépin.
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V
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LEVEE DU SIEGE DE BELIN.
  Grande fut la douleur de Garin en apprenant que son cher frère était assiégé dans le château de Belin. Il se joignit à la Reine pour rappeler à Pépin que le duc Begon avait droit de compter sur lui :
— Par la foi que je dois à saint Denis, dit Pépin, ils paieront cher leur odieuse trahison.
  Bientôt du cap Saint-Vincent au mont Saint-Michel en péril de mer et à Germaise sur le Rhin, il n'y eut pas un baron qui ne reçût charte ou lettres scellées, portées par les queus, les échançons, les chamberlans, les varlets et les garçons qu'on trouva dans le palais du Roi. Ces lettres marquaient Orléans pour le premier point de réunion. Personne ne fit défaut à Pépin : les rives de la Loire se couvrirent bientôt de pavillons et d'une multitude de chariots destinés à fournir les hommes de pain et de vin, et les chevaux d'avoine ; à transporter les trefs et les pavillons, les armures, les riches draps et le vair et le gris. Pour rendre le marché plus facile, des changeurs de Paris accompagnaient le charroi.
  On part, on s'éloigne de la Loire pour suivre les chemins qui mènent en Berry. Cahours est laissé à droite, et Crosant choisi pour premier point d'arrêt. De là , l'ost royal gagne la forte cité de Blaives (Blaye) ; mais il fallut s'y arrêter trois jours à rassembler les nefs et chalans dont on avait besoin pour passer sur l'autre bord. Garin traversa le premier le grand fleuve de Gironde, puis Gerart de Liège et Ori l'allemand, puis les Avalois, les Normands, Angevins, Français et Bretons.
  Aimon fut bientôt averti de l'approche des Royaux.
— Y pensez-vous, vint-on lui dire, de rester devant Belin ? Les François, Angevins et Normans sont à Blaives; le loherain Garin est déjà passé, et s'ils gagnent Bordeaux les premiers, vous serez en mauvais point. Aimon réunit aussitôt ses barons :
— II n'y a pas à conseiller, dit-il, il faut sans bruit retourner à Bordeaux ; et pour peu que nous tardions, nous retrouverons les François dans le château.
  En quelques instants les roncins, les palefrois furent troussés, les armures furent mises sur le charroi, à l'exception des hauberts de deux cent quatre-vingts chevaliers, formant l'arrière-garde, sous la conduite de Guillaume de Blancafort.
  Mais, au point du jour et dès que l'alouette entonne son chant, la gaite du château de Belin donne du cor et jette les yeux ça et là dans la campagne. Aucun bruit, aucun pavillon, aucun chariot : tout a disparu comme si jamais le château n'eût été entouré par les Bordelois. La gaite s'empresse de courir à la chambre où reposait Begon dans les bras de la belle Béatris. Il remue l'oreiller, le Duc ouvre les yeux :
— Que veux-tu, bel ami ? Sais-tu quelques nouvelles?
— Oui, sire, grâce à Dieu; le siège est levé, Aimon est en fuite.
— Ah ! reprend le Duc, il aura sans doute appris de ses espions que l'ost du Roi approchait. Allons ! Sonnez du cor promptement, et donnez l'éveil à toute ma gent.
  Il y eut aussitôt grand mouvement dans le château : les bourgeois courent aux endroits qu'ils avaient charge de défendre ; les sergents se placent le long des murailles : les chevaliers se couvrent de fer, persuadés qu'ils allaient soutenir un assaut. Begon met à s'armer la plus grande hâte : on lui lace ses plus belles chausses, on attache les éperons d'or à ses talons. Il endosse le haubert et pose le heaume rayonnant ; Béatris lui ceint elle-même la lame si bien trempée de Froberge à la poignée d'or.
— Sire, dit-elle, le dieu qui fut mis en croix éloigne de vous le péril, et vous défende de mort !
  Begon la remercie, la regarde d'un œil attendri et la serre dans ses bras. Elle relevait à peine du petit damoisel Gerin :
— Ah ! pour Dieu, dame, lui dit-il, ne pensez qu'à mon fils !
  On avait amené son cheval, il y monta d'un plein élan ; Rigaut portait son écu, et Do le veneur l'épieu à la forte lame d'acier, longue d'un pied et demi. Il part accompagné du vilain Hervis et de deux cents chevaliers d'élite. En passant devant les bourgeois : Seigneurs, leur dit-il, gardez bien votre ville; et vous, sergents, ne vous éloignez pas des murs.   Dix fortes lieues séparent Belin de la grande cité de Bordeaux, bâtie sur la Gironde. Tant chevaucha le bon Duc qu'il en vit luire les dômes et les clochers. Bientôt au fond d'un étroit vallon, à la sortie des jardins de la ville, il distingue un homme richement armé :
— Veneur, dit-il, reconnoissez-vous ce vassal?
— C'est Guillaume le marquis de Blancafort : voyez sur son écu d'or un noir lionceau : il fut un temps votre ami.
— Oui; mais aujourd'hui il est mon ennemi mortel. C'est lui qui sans défiance m'a surpris parmi les Landes, dans l'espoir de me tuer et de m'enlever belle Béatris ; c'est lui qui m'a frappé et plongé l'épieu dans le corps. Que Dieu me laisse vivre assez pour le lui rendre ! Amis, surtout, ne le perdez pas de vue ; et si vous le prenez, ne le ramenez pas vivant.
— Sa mort serait, disent les autres, la fin de toutes nos guerres ; aucun d'eux, après lui, n'oserait gronder.
— Allons donc sur eux : Rigaut, donnez-moi mon écu, et vous, Do, mon épieu.
  Et pressant le cheval des éperons, il devance ses compagnons, se pose devant un chevalier bordelais qui s'était écarté des rangs, l'atteint et fait sauter l'écu qui lui couvrait le bras. Le haubert ne résista pas plus que n'eût fait une bande de samit ; l'épieu de Begon lui traversa le corps et l'abattit mort aux pieds de son cheval. Cela fait, il pénétra dans les rangs bordelais, suivi de Tierri de Neuveville, jeune chevalier de sa nourriture, de Do, d'Hervis et de tous les autres. La mêlée fut rude et sanglante; l'air retentissait du brisement des fers, du froissement des heaumes ; le feu jaillissait des glaives et des épées : ainsi font charpentiers quand ils abattent les arbres d'une forêt ; ainsi les bandes de loups fondant à l'improviste sur les brebis effrayées.
  C'en était fait de l'arrière-garde bordelaise, si Bouchart et Harduin, avertis par le comte Aimon, n'étaient arrivés avec plus de trois mille fervêtus. Comment résister à ce nombreux renfort ? Begon ne l'espérait pas, il se contentait de disputer vaillamment sa vie, et tous ses compagnons en allaient être réduits à se rendre, quand un secours inattendu leur arrive et décide la déroute des Bordelais. C'était Garin et le duc Auberi qui, les premiers passés sur l'autre bord du fleuve Gironde, arrivaient aussi les premiers devant Bordeaux. Ils avaient quatre mille fervêtus dans leur bataille. Quand le comte Aimon vit de loin bruir les pennons, venteler les bannières, étinceler les heaumes, puis, au premier rang, la couleur éclatante et vermeille de la bannière de Saint-Denis, il dit à Guillaume :
— Nous n'avons pas de temps à perdre ; ce démon de Begon ne sera pas encore pris aujourd'hui. Voyez-vous arriver Loherains et Royaux, voyez-vous l'enseigne Saint-Denis ? Si nous les attendons, aucun de nous n'échappera.
  L'effroi parcourut aussitôt les batailles bordelaises ; ils cessèrent d'attaquer, pour revenir à force d'éperons dans les murs de leur cité. Garin et les siens en arrêtèrent plusieurs au passage ; Simon, le fils d'Amauri de Nevers, fut par lui jeté mort devant la porte ; d'autres encore tombèrent sous leurs coups ; mais les barres et les murs étaient couverts de leurs sergents ; les flèches tombèrent sur les Loherains et les Royaux aussi drues que les grandes pluies d'avril, si bien que Begon, rejoignant son frère, eut peine à s'en faire reconnoître ; la selle dorée de son cheval et la cote de mailles qu'il avait le matin revêtue, étaient rouges et ruisselantes de sang. Garin ne put s'empêcher de lui en faire quelque reproche :
— Mon frère, votre hardement est démesuré ; on pourrait vous accuser de manquer de sens, quand, avec deux cents chevaliers, vous en allez attaquer trois mille. Vous auriez chèrement payé votre imprudence si je n'étais arrivé. En vérité ce n'est pas votre chevalerie que je prise le plus haut.
— Que voulez-vous, frère ? répondit Begon, puis-je oublier qu'ils ont voulu me tuer en trahison dans les Landes ; qu'ils ont avancé la main sur ma femme épousée, qu'ils ont mis ma terre en feu, et qu'ils sont venus m'assiéger dans Belin ? Ce sont des parjures, des foi-mentis, contre lesquels je fais clameur devant vous et devant tous mes amis.
— Ne vous en tourmentez plus, frère, reprit Garin ; nous prendrons le temps de vous venger, et nous sommes bien résolus à ne pas nous éloigner avant de les avoir tous matés.
  Cependant les Bordelais faisaient garnir et terrasser leurs portes ; ils ajoutaient à la force des parties de leur enceinte qui leur semblaient le plus menacées ; du côté de la mer ils n'avaient rien à craindre ; on ne pouvait même leur ôter les moyens de faire entrer par eau les provisions qui leur étaient nécessaires. Mais le gros de l'armée royale arrivait, et chacun des chefs de bataille choisissait le terrain qu'il voulait occuper. Le tref du Roi fut tendu dans un jardin, à côté d'un pommier alors chargé de fleurs ; non loin de là se plaça Garin. Les Manceaux et les Angevins occupèrent les deux extrémités de la Gironde ; les Allemands de par delà le Rhin couvrirent le grand chemin ferré. Un peu plus en avant s'élevait un bois de sapins ; Begon et Auberi s'y installèrent, tandis que les Bretons prirent le côté qui conduisait au Plesséis.
  Begon ne perdit pas de temps pour faire publier que tous ceux qui voudraient mériter de tenir des terres en Gascogne devaient le venir joindre. L'appel fut surtout entendu par les Caorsins, par ceux de Limoges et de Toulouse.
  Or, l'empereur Pépin, après être descendu de cheval, ôta la robe qu'il avait portée durant le voyage, revêtit un somptueux bliaud présent d'un drogueman, et affubla un riche manteau de zibeline; on releva les pans de son tref, pour y laisser pénétrer un souffle de vent frais. Le Roi demanda l’échiquier ; il venait de s'asseoir pour jouer, quand on vit entrer le sénéchal Begon avec un grand concours de barons. En approchant, il salue humblement le Roi :
— Comment vous est-il, Begon ?
— Fort bien, Sire, grâce à Dieu, puisque vous daignez prendre aujourd'hui ma cause en main. Je viens vous faire ma clameur d'Aimon de Bordeaux, de Guillaume de Blancafort et de tous leurs amis. Ils étaient mes hommes, saisis de mon fief, quand ils m'ont dressé dans les Landes un aguet, pour m'ôter la vie et ravir ma femme épousée, votre nièce. Ils m'ont fait toutes les trahisons du monde.
— Et pour leur malheur, répondit le Roi ; je prends sur moi toute la honte et le dépit. On verra si je les épargne. Pour vous, jetez à terre leurs châteaux de pierre, leurs villages et leurs métairies ; réduisez-les à tel point de ruine qu'ils se vaient contraints de vider le pays. Je me charge de Bordeaux, et ne retournerai qu'après l'avoir pris.
  Begon fut ravi d'entendre parler ainsi le Roi, et fit de nouvelles entreprises. Il emmena de l'armée trois mille fervêtus, qu'il répandit sur la terre de ses ennemis mortels. On y était encore en grande sécurité ; on croyait Begon enfermé dans Belin ; on pensait que l'armée du Roi se contenterait d'assiéger Bordeaux et de combattre les chevaliers d'Aimon et de Guillaume : Begon brûla, ruina tout sur son passage, puis ramena dans le camp un immense butin de chevaux, de bœufs et de brebis.
VI
BERNART DE NAISIL A LENS. — FROMONT DE LENS A BORDEAUX.
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  Retournons à Bernart de Naisil que nous avons laissé courant de la chapelle du Palais à Paris, à Langenière, à Étampes, pour ne s'arrêter qu'à Lens. Il y trouva Fromont le puissant et son frère l'orgueilleux de Montclin.
— Je vois de loin arriver notre oncle de Naisil, dit Fromont à Guillaume, allons à sa rencontre. Bernart, descendu au bas des degrés, arrive dans le palais, la tête cachée sous le chaperon de son manteau.
— Otez votre chappe, dit Fromont; pourquoi cet air sombre et soucieux ?
— Je n'en ai que trop raison, beau neveu. Je sors de Paris où j'ai été frappé par le loherain Garin, outragé par sa putain de sœur Heluis et par la Reine, sa cousine; ils ont ameuté contre moi une odieuse tourbe de vilains ; sans le Roi, qui me fit passer dans sa chapelle, j'aurais été assommé.
  Parlant ainsi, Bernart ôta sa chappe et montra son visage meurtri, ses dents brisées.
— Voilà , dit Guillaume, une mauvaise affaire ; il faut que le Loherain soit bien monté en orgueil pour battre et traiter ainsi les nôtres ; la mâle mort à qui n'en aura pas raison !
  Mais Fromont :
— Je ne crois pas qu'il ait fait cela sans cause ; Garin n'est pas outrageux de sa nature. Voyons, bel oncle, apprenez nous comment tout arriva.
— Vous allez le savoir. L'occasion fut telle : Aimon votre frère, le comte Harduin et Tiebaut du Plessis votre neveu avaient appris que Begon retournait de Blaives dans sa terre : car Begon s'était marié, grâce à l'entremise du roi Pépin. Ils allèrent l'épier dans les Landes, afin d'enlever sa femme, la belle Béatris. Begon y fut grandement blessé, peu s'en fallut ce qu'il n'y perdît la vie. Et comme il n'y avait plus à s'en dédire, ils allèrent gâter ses terres et mirent le siège devant Belin. Que fit Begon ? Il envoie un messager à Pépin pour demander secours. Le Roi donnait audience au messager dans le palais d'Orléans, quand j'arrivai. Je voulus servir mes amis ; pour cela je les couvris de bonnes paroles. Et le messager présentant lettres scellées de Begon, je saisis le glouton et je le maltraitai fort en présence de ce Pépin, jusqu'à ce que la Reine vint me l'arracher des mains, en me traitant de foi-menti et de briseur de chemins ; vous pensez bien que je lui rendis ses injures.
— Et vous avez eu tort, interrompit Fromont ; que sur vous en retombe le mal et la honte ! Votre méchante langue vous fera perdre votre dernier ami. Je blâme également les gloutons qui osèrent épier leur seigneur et mentir leur foi sans raison. La honte en retombe sur eux ! Tout le monde doit le souhaiter.
— Laissez-moi achever, reprend Bernart. Le Loherain devait venir en cour ; il arrive, l'Emperiere se plaint à lui d'avoir été honnie : Garin s'élance sur moi, me donne de son poing par les dents et me met dans l'état que vous voyez.
— Ah ! Il a bien fait, répliqua Fromont.
— Sire frère, dit alors Guillaume de Montclin, ne parlez pas ainsi; en coupant son nez on déshonore son visage. Le beau profit pour nous tous de laisser notre frère de Bordeaux à la merci de ses ennemis !
— En effet, reprit Bernart, je sais que le Roi, Garin et le bourgoin Auberi ont mandé leurs hommes. Tous doivent être maintenant devant Bordeaux.
— Je vous entends, dit Fromont. Il importerait peu à mon frère Aimon et même à vous, si je payais la folie qu'ils ont faite. Non, je ne mettrai pas l'écu à mon col pour une telle cause ; le mal à celui qui l'a pourchassé ! Vous avez oublié trop vite ce qui s'est passé à la cour du Roi à Paris. Nous avions alors pour ami le duc Garin, Bernart alla le provoquer à sa place, et c'est lui qu'il faut accuser de la mort d'Isoré.
— N'achève pas, malheureux ! interrompit Bernart, tu ne vaux pas le feurre que je vois sous tes pieds.
— Faisons mieux, dit Guillaume; allons sans retard à Bordeaux ; elle est de votre honneur ; vous la garderez, et vous demanderez la paix au Roi pour vos amis ; c'est ainsi qu'il convient de leur venir en aide.
— Vous pouvez avoir raison, répond Fromont ; mais je veux partir bien accompagné.
  Il fait écrire lettres et sceller chartes, pour semondre ses hommes, pendant que Guillaume retourne à Montclin et y rassemble cent quarante chevaliers. Le flamand Bauduin mande également ses fiévés, tellement qu'ils ont bientôt dans les champs un ost de trois mille chevaliers et de sept mille sergents. Réunis à Montereuil sur le bord de la mer, Fromont y loue plus de sept vingts nefs. On introduit dans les wissiers les chevaux de guerre ; on dépose dans les sentines les tonneaux de vin, et les chairs salées. Puis, le vent gonfle les voiles et l'armée s'éloigne du rivage. Au neuvième jour, ils découvrent les moutiers de Bordeaux, les aigles et pommes d'or qui surmontaient les pavillons de l'armée royale. Comme les assiégeants n'avaient pu fermer le port, l'ost de Fromont s'y mit à couvert. Puis, aussitôt on s'occupa de tirer des bâtiments les grands auferans, les belles armes, le vair et le gris, les provisions de toute espèce. Fromont fait son entrée dans la ville, et chaque maison, jusqu'à la moindre masure, devient le logis de quelque chevalier.
  Grande fut la joie d'Aimon en apprenant l'arrivée de son puissant frère ; il avance à leur rencontre et d'abord serre dans ses bras Fromondin :
— Ah ! beau neveu, c'est à Fromont grand amour fraternel de venir à notre secours.
— Oncle, répond Fromondin, mon père ne vous approuve pas, et, selon ce qu'il dit, vous avez le tort.
  Le comte Fromont s'était rendu tout de suite au Palais ; il y attendit la visite d'Aimon, de Bouchart et d'Harduin :
— Soyez le bienvenu ! lui va dire Aimon ;
  Mais Fromont, sans lui rendre salut :
— Ah! vous voilà , fils de putains, parjures et mauvais traîtres ! C'est ainsi que vous épiez votre seigneur pour le mettre à mort ! Vous ne démentez pas vos pères les Poitevins, qui jamais n'ont aimé parents, ni voisins ni seigneurs, et qui n'ont cessé de trahir. N'allez pas croire que je veuille perdre tous mes honneurs et toutes mes terres pour vous soutenir dans vos méchancetés : je prétends vous rendre à Pépin ; qu'il vous pende s'il lui plaît par la gueule, comme chiens enragés, et comme vous le méritez.
  Aimon, Harduin et Bouchart n'eurent pas d'autre réponse. Pour Fromont, la traversée de mer l'avait fatigué, il fit dresser son lit; son maître queux hâta le manger, il sortit de table vers le milieu du jour, en invitant les chevaliers de son hôtel à prendre quelques heures de repos ; bientôt un grand silence régna dans l'antique palais ; tous avaient cédé au plus profond sommeil.
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VII
SUITE DU SIEGE DE BORDEAUX — GARIN EST BLESSÉ.
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  Mais Bernart de Naisil, qui avait partagé les fatigues du voyage, ne songeait pas à reposer. À peine le comte Fromont est-il endormi qu'il laisse son lit, descend les degrés du palais et se rend à l'hôtel d'Aimon et Harduin.
— Francs chevaliers, leur dit-il, ne perdons pas de temps ; si vous vouliez armer vos hommes, nous irions lever un cri dans le camp du Roi. Les Royaux nous repousseront dans la ville, et Fromont sera forcé de pourvoir à sa propre défense, et de se déclarer en notre faveur.
  Le conseil fut applaudi : deux cent quatre-vingts chevaliers, revêtus du haubert et montés sur chevaux couverts, sortent de la ville et vont attaquer les tentes et pavillons des Royaux. En un moment, l'alarme est générale dans le camp : Garin se couvre de fer, ceint l'épée, monte sur son plus grand coursier, naguère arrivé d'Espagne. Il arrive avec cent quarante chevaliers vers le point que menaçaient les Bordelais, et reconnaissant aussitôt Bernart de Naisil :
— Ah ! traître, parjure et foi-menti ! C'est à ce coup que vous ne m'échapperez pas.
  Bernart ne répond rien, mais il essaie de parer le fort épieu de Garin qui, venant le frapper en plein sur l’écu, l'oblige à vider les arçons et le fait tomber au milieu des siens. Chacun autour de lui s'empresse, lui fait un rempart et le relève. Il fallait alors le voir, pour venger sa disgrâce, aller et venir dans nos rangs, frapper à droite et à gauche ; mais les Bordelais, qu'il ne put longtemps retenir, reprirent le chemin de la ville. Garin les poursuivit, entra même avec eux dans le bourg, et si les Français étaient arrivés plus vite, la ville pouvait être prise. Il y eut, ce jour-là , plus d'un bourgeois immolé sur la place du marché ; mais dès qu'ils se reconnurent, ils montèrent à l'étage ou solier de leurs maisons, et de là jetèrent les lourdes pierres et lancèrent les épieux ferrés.
  Enfin la clameur a réveillé Fromont, il ouvre la fenêtre, regarde devant lui et voit les Royaux forcer la porte, chasser les bourgeois, fendre aux uns le crâne, aux autres le ventre ; au milieu d'eux Bernart de Naisil faisant bonne et vaillante défense.
— Ah ! Je le vois, dit-il, je suis trahi ! Aux armes, francs chevaliers ! Il y aurait trop de honte à nous laisser prendre si vite !
  Chacun aussitôt d'aller vêtir le haubert, lacer le heaume, ceindre l'épée, empoigner la lance ou le bon épieu. Les rues s'encombrent de chevaliers, et dans les premiers rangs, Guillaume, Fromont, Forcon, Rocelin, Gaudin et Galeran, Pierre d'Artois, Bauduin de Flandres. Devant tous ces renforts de fervêtus reposés, les Loherains ne pouvaient longtemps se maintenir. Quelle presse alors, quels combats autour de la porte ! Garin s'y tenait arrêté, protégeant le passage de tous les siens, retenant les Bordelais acharnés à leur fermer tout moyen de salut. Mais si Fromont dut regretter la mort de plusieurs chevaliers, les Loherains y perdirent encore plus, et leur retraite de Bordeaux fut une véritable fuite.
  Pendant que résonnent les trompes dans l'ost du Roi, les gens de Fromont poursuivent ceux de Garin. L'air retentit du cri des mourants et des navrés; Garin lui-même, après avoir perdu trois chevaux, est abattu sous le quatrième. Bernart, impatient de vengeance, arrive sur lui, le foule aux pieds, le frappe et lui eût arraché la vie, si l'allemand Ori, Huon de Troies et Gerart de Liège ne fussent accourus et n'eussent contraint les Bordelais à leur céder le champ. On essaya de remonter Garin, mais le bon Duc était trop faible, il ne put se maintenir en selle ; il fallut que quatre chevaliers l'emportassent sur les bras pour le ramoner à son tref. Là , on l'assit, on le désarma ; mais pour le don de la ville de Paris, on ne l'eût pas fait tenir debout.
  Cependant l'empereur Pépin avait amené les Francs sur le champ de bataille ; il y fit de grandes vaillances : tantôt arrêtant les échelles ennemies, tantôt s'élançant lui-même sur les plus avancées. Il abattit deux chevaliers, fit rendre l'âme au troisième. Guillaume de Montclin et le Flamand parurent lâcher pied, mais ce fut pour amener les Royaux sous la portée des archers. Alors, les Francs reculèrent en désordre :
— Dieu puissant, disait Pépin, pourquoi n'avons-nous pas ici le duc Begon ! Et son frère, mon cher Garin, qu'est-il devenu ?
— Sire, répond Savari, Garin a été mal entrepris. Je l'ai vu tomber au milieu de ses amis qui ne pouvaient le remonter; à grand'peine guérira-t-il de ses blessures.
— Voici merveilleuses nouvelles, s'écria le Roi. O sainte Marie ! Vous qui avez tenu dans vos flancs le corps de Notre-Seigneur, défendez-moi de honte ; vous surtout, saint Denis, priez pour nous le dieu vivant. Ma cause est la vôtre, car de vous assurément je tiens la couronne de France.
  Les Bordelais et surtout les Poitevins retournaient emmenant avec eux grand nombre de prisonniers et de bons chevaux. Bernart de Naisil s'adressant au puissant Fromont :
— Voici, dit-il, le moment de profiter de notre avantage. Poussons le Roi ; il est déjà vaincu, et si nous le prenions, nous ferions la paix aux conditions qui nous conviendraient le mieux.
— Que dites-vous là ? répond Fromont; avez-vous juré de me honnir ? Malheur à moi d'être venu dans Bordeaux ! L'empereur Pépin est mon seigneur, je tiens de lui mes terres ; nous ne devons pas le guerroyer, s'il n'a pas le tort envers nous : rentrons dans la ville.
— Non, de par Dieu, répond Bernart, je ne veux pas quitter le champ avant d'avoir maté le mauvais roi.
  Mais Fromont :
— Par la foi que je dois à saint Martin, je donnerai de mon épée dans le corps à celui qui refusera de rentrer à Bordeaux.
  II dit, va se placer à la suite de leur bataille, et repasse la porte du bourg quand il ne reste plus un seul fervêtu dans la campagne.
  Les Français étaient rentrés au camp, regrettant les nombreux amis qu'ils avaient laissés morts sur le sable, ou que les Bordelais emmenaient prisonniers. Garin ressentait de grandes souffrances ; tout son corps n'était qu'une plaie. On fit venir les meilleurs mires ; Landri posa les emplâtres sur la tête, la poitrine et les bras. Pépin vint des premiers le voir :
— Comment vous est-il, bel ami ?
— Mal, sire Roi. Je n'ai pas un endroit de mon corps qui ne soit endolori. Â
  Mais pendant qu'ils mènent ce grand deuil dans le camp, Bernart de Naisil, Forcon et Rocelin étaient dans une vive allégresse. Fromont arrive et commande de dresser les tables : quatre-vingts sont aussitôt disposées dans un grand jardin. Il fallait voir les plus nobles jouvenceaux porter les nappes, couvrir les tables, disposer les quarreaux pour les sièges. Au milieu d'eux tous se faisaient remarquer Fromondin et les vingt damoiseaux de sa mesnie. Bernart de Naisil venant au-devant de lui, lui baise la bouche et les joues ; puis appelant Bauduin :
— Voyez donc quel brave neveu nous avons ! Ne demanderons-nous pas à Fromont le puissant de le faire chevalier?
— Nous ne pourrions mieux faire, répond le Flamand.
  Au lever de table, ils s'en viennent au comte Fromont :
— Beau neveu, lui dit Bernart, votre fils est devenu grand, fort de bras, large de poitrine ; n'est-il pas temps de le faire chevalier ? On peut être assuré qu'il saura croiser une lance et combattre nos mortels ennemis mieux que personne, et quand vous dureriez jusqu'au jour du dernier jugement, vous ne le verrez jamais mieux en point de recevoir l'adoubement.
— Voici paroles merveilleuses, répond Fromont ; Fromondin est encore trop jeune pour supporter le poids des armes.
— Oh ! Ne dites pas cela, fait Bernart ; songez que vous devenez vieux, que vos cheveux blanchissent, que le temps du repos arrive ; donnez-vous donc du loisir, et laissez à votre fils le soin de soutenir la guerre.
   Fromont ne put entendre ces paroles sans rougir de colère :
— Vous me provoquez, sire Bernart, dit-il ; je serais, à vous entendre, un vieillard rasotté. Je monte pourtant encore assez bien à cheval, et je n'ai besoin de personne pour défendre mon droit. Demain nous aurons une grande mêlée de fers; je vous y attends, et voici mes conditions : celui de nous deux qui le fera le moins bien aura l'éperon coupé du tranchant de l'épée, tout près du talon.
— Ah ! Beau neveu, je vous crie merci ; à Dieu ne plaise que j'aie voulu vous provoquer ! Ce que j'ai dit, je l'ai dit à bonne intention, et parce que vos amis m'en avaient prié.
— Le voulez-vous donc réellement ? dit Fromont, eh bien ! J'y consens, et je promets de ne plus m'asseoir à cette table, avant que mon fils Fromondin ne soit chevalier. Qu'il aille tout de suite se baigner et préparer.
Â
VIII
LA CHEVALERIE DE FROMONDIN. — FROMONT FAIT DEMANDER LE TOURNOI AU ROI.
  Fromondin revenu à son hôtel, les écuyers emplissent cinquante cuves d'une eau chaude et limpide. La première est pour le noble damoiseau, les autres pour les jeunes valets qu'on doit armer avec lui. Les chamberlans apportent les robes de samit ; les écuyers tiennent en laisse les mules et les roncins, les palefrois et les grands chevaux. Baucent, le meilleur et le plus aimé destrier de Fromont, est le présent que le père envoie à son fils ; la selle en avait été travaillée à Toulouse. Fromondin, pour le monter, s'élance de pleine terre ; il passe au-delà pour s'en aller heurter violemment dant Bernart de Naisil.
— Ah ! Sire vieillard, lui dit-il en riant ; comment êtes-vous ici ? Voudriez-vous estre de ma mesnie ?
— Assurément, répond Bernart ; mais à la condition que vous ferez ce que je voudrai. Ainsi vous aimerez à poindre de l'éperon, vous distribuerez vos honneurs aux nobles chevaliers, le vair et le gris à ceux qui n'ont rien. Je ne puis trop vous le dire : un vrai prince s'élève en faisant largesses, et s'il est avare, chaque jour de sa vie est le dommage des autres.
— De tels commandemens, répond Fromondin, sont aisés à suivre.
  Ils passent alors dans le jardin ; le manger était dressé, l'une des tables réservée pour lui et pour son oncle Guillaume de Montclin.
  Mais revenons au duc Begon. Il avait appris à Lesperon que les Bordelais avaient malmené les Royaux ; lui revenait au contraire après avoir fait le dégât sur la terre de ses ennemis, ramenant d'innombrables troupeaux de bœufs, vaches, moutons et brebis. Auberi faisait l’arrière-garde, et l'avant-garde était confiée à Huon de Cambresis : au côté droit, Do le veneur; au côté gauche, le bon vilain Hervis. Pour Begon, il chevauchait dans les champs assez près de Huon de Cambrai. Comme il passait près de Bordeaux, Fromont, qui s'était assis sur le pont tournant en quittant la table, vit les tertres et les vallées se couvrir de fervêtus.
— Quel est cela ? dit-il à Bouchart et à Harduin ? D'où peuvent sortir tant de gens?
— C'est, dit Bouchart, ce diable de Begon qui revient du ravage de nos terres et de l'incendie de nos châteaux.
— II a bien fait, reprend Fromont, et s'il en vient à son avantage, il fera mieux de vous écorcher vifs : infâmes gloutons qui n'avez pas craint d'épier et d'assaillir votre seigneur, pour lui enlever sa femme épousée ! Que ferez-vous maintenant pour sortir d'une aussi méchante voie ? Ils sont les plus nombreux, la résistance serait vaine, le mieux serait de vous livrer au Roi qui vous pendrait à la hart que vous avez méritée.
— Ne parlez pas ainsi, dit Bernart de Naisil ; mais faites demander à Pépin de nous accorder le tournoi demain matin, pour fêter la chevalerie de Fromondin, et pour éprouver si, dans l'occasion, il saurait attaquer, éviter, renverser ses ennemis.
— Eh bien! dit Fromont, j'y consens. Approchez, don Geraume le gris ; allez me trouver Pépin, mon seigneur; vous lui demanderez le tournoi pour demain matin, à l'occasion de la chevalerie de mon fils Fromondin. Dites-lui que je désire voir comment il saura monter à cheval et porter ses armes ; que je ne prétends pas le défier ; à telle enseigne qu'il eût été pris ce matin, si je n'avais arrêté Bernart de Naisil en saisissant les rênes de son cheval et le forçant à rentrer.
— Je lui dirai tout cela, répond le messager. Il monte à cheval, sort de la ville et se rend au camp des Royaux.
 Begon, en descendant devant son tref, avait trouvé assez de gens pour lui raconter la mauvaise heure et la blessure de son frère :
— Ainsi va de guerre ! Avait-il répondu ; et comme le messager de Fromont se faisait conduire au pavillon du Roi, Begon entrait dans celui de son frère Garin : il le trouva gisant au lit, les mains, la poitrine et les épaules noires comme charbon éteint.
— Ah! frère, lui dit-il, n'avez-vous pas assez dormi ? Levez-vous pour ôter à nos ennemis trop grand sujet de joie.
— Je ne puis, frère ; la douleur ne me permet pas de rester debout.
Q  uoi qu'il pût dire, et de force ou de gré, Begon le fait lever, chausser et vêtir; il l'aide à monter l'auferant, puis il vient avec lui et quinze autres comtes au tref du Roi, pour former la cour. Pépin, les voyant entrer, se lève et fait placer les Comtes en ordre autour de lui.
  Alors le messager de Fromont descend et trouve assez de gens pour tenir son cheval. Il salue ainsi le Roi :
— Le dieu de gloire et d'éternelle vérité sauve l'empereur Pépin, sa compagnie et tous ceux que je vois ici ! Sire, le comte Fromont m'envoie demander le tournoi pour demain matin. Son fils Fromondin est chevalier nouveau ; le père désire voir comment il saura porter les armes.
— Voilà , dit le Roi, paroles merveilleuses ! Je pensais que Fromont venait réclamer la paix, c'est le tournoi qu'il demande ! Retourne vers ton seigneur, frère ; dis-lui que je suis mal disposé à tournoyer. Mes hommes n'y sont pas préparés ; plus de cent quarante gardent le lit, peut-être ne seront-ils pas avant un mois sur pied ; que Fromont laisse passer quelque temps, et nous accorderons volontiers le tournoi qu'il demande.
 Il dit, et Begon ne peut entendre de telles paroles sans impatience ; il se lève et d'une voix indignée :
— Sur ma foi ! On ne vit jamais roi de France refuser le tournoi demandé par un comte palaisin. C'est à nous faire tous rougir de honte. Frère messager, dis à ton seigneur et sans oublier un mot, qu'il laisse de côté l'Empereur et mon frère Garin : ils sont encore tout émus de l'affaire du matin ; on peut aisément le comprendre, ils n'en étaient pas appris ; mais puisque Fromont le puissant de Lens a fait cause commune avec nos ennemis, il ne peut recevoir un refus de tournoi, et s'il se présente demain, il trouvera sur qui frapper.
  II dit, et voit avancer vers lui Rigaut, le fils du vilain Hervis. C'était un damoisel fortement membré, gros des bras, dos reins et des épaules, les yeux séparés l'un de l'autre de la longueur de la main ; dans soixante pays, on n'eût pas trouvé visage plus rude et moins avenant. Ses cheveux étaient hérissés, ses joues noires et tannées ; elles n'avaient pas été lavées de six mois, et la seule eau qui les eût jamais mouillées était la pluie du ciel. Sa cotelle descendait à peine jusqu'aux genoux, de ses houses luisantes sortait l'extrémité de ses talons.
— Sire cousin, lui dit Begon, approchez : savez-vous qu'on vient de faire de Fromondin un chevalier ? Vous êtes pourtant son aîné ; or, si je vis, je veux vous adouber demain soir ; dès aujourd'hui, je vous donne le cheval sur lequel Fromondin viendra tournoyer.
— Grands mercis, seigneur ! répond Rigaut.
  Mais le Roi, poussant alors Garin :
— Entendez-vous cet enragé ?
— Oui, reprend Garin, et vraiment, frère, vous n'avez pas bien parlé : il ne faut donner que la chose dont on est saisi. Vous connoissez mal Fromont le puissant, Bernart son oncle, Bauduin le Flamand. Vous verrez la foule innombrable de leurs chevaliers, et bien le fera, demain, qui contre eux se maintiendra.
— Oui, répond Begon, je vous entends fort bien, vous et le roi de France vous avez peur des Bordelais qui vous ont meurtris, navrés. Pour moi je les estime autant qu'une maille angevine : et quand même il vous conviendrait d'aller à leur aide, j'aurais encore le cheval que montera Fromondin. Je te le répète, frère messager : tu diras à Fromont le puissant que j'ai donné le cheval de son fils, qui qu'en grogne entre Bernart de Naisil, Lancelin de Verdun, le flamand Bauduin, Harduin, Aimon de Bordeaux, l'orgueilleux Guillaume, les Poitevins et tout le parage de Fromont.
— J'ai bien entendu, dit le messager, et tout sera fidèlement rapporté.
  Pendant que Geraume le gris rentre dans Bordeaux, les chevaliers français, normands, angevins et bretons que leurs blessures retenaient au lit se promettent bien d'assister au tournoi du lendemain. Le messager trouva Fromont dans le grand jardin : il était assis sous un pommier, les chevaliers allant et venant dans les allées, formant des groupes de cinq, de dix, vingt ou quarante ; mais en voyant revenir Geraume, tous se rapprochent pour entendre ce qu'il va rapporter :
— Eh bien, ami, lui dit Fromont, qu'a répondu Pépin? Aurons-nous le tournoi que nous demandons ?
— Oui, sire; le Roi commença par le refuser, mais le duc Begon le prit sur lui. Puis survint un damoiseau, fils du vilain Hervis et qu'on nomme Rigaut, aux cheveux hérissés, aux yeux largement séparés l'un de l'autre ; jamais je n'avais vu visage aussi rude. Begon ne laissa pas de l'appeler son cousin et d'ajouter qu'il lui donnait le cheval sur lequel Fromondin paraîtrait au tournoi.
— Maudit sois-tu, messager de malheur, s'écria Bernart furieux, qui vient raconter de pareilles bourdes.
— Je n'ai pas tout dit, reprit Geraume, ce Begon vous fait savoir qu'à votre nez même, et malgré Fromont le puissant, le flamand Bauduin, l'orgueilleux Guillaume, Bouchart et Harduin, le marquis Guillaume, Aimon de Bordeaux, en un mot tout le parage ici rassemblé, il saisira le cheval de Fromondin pour le donner à son cousin Rigaut.
— C'est lui, par Dieu ! qui nous laissera lésion, dit Bernart de Naisil.
— Ne jurez pas, reprit Fromont, vous ne me semblez pas connoître le duc Begon de Belin. Il a dit qu'il aurait le cheval, il l'aura.
  Puis se tournant vers son fils :
— Vous, Fromondin, allez veiller, et demandez à Dieu qu'il vous défende de honte et de péril.
Le valet obéit, se rendit à Saint-Seurin, y fit un grand luminaire et ne cessa d'y veiller toute la nuit.
  Cependant Pépin avait réuni dans son pavillon grand nombre de ses meilleurs barons :
— Écoutez-moi, leur dit-il, vous savez que depuis le jour où le duc Begon avait quitté le camp, je n'ai pas eu de nuit tranquille : à chaque heure, j'étais réveillé par un nouveau cri d'alarme. Qui va ce soir commander l'échargaite?
— Moi ! dit Begon, à la condition que pour une seule maille angevine perdue, je rendrai un grand cheval auferant. Allez vous armer, Auberi, Tierri l'Ardenois, Huon de Cambrai et Gautier de Hainau ; nous veillerons ensemble cette nuit.
  Ils font armer deux mille chevaliers qui, distribués par cinq cents, se tiennent en aguet près de chacune des portes, sous la conduite de l'un des chefs. Le jour passe et la nuit arrive : les gaites montent sur les hautes murailles, et Fromont, placé sur le pont tournant, pose lui-même les sentinelles. Puis appelant Bernart de Naisil :
— Cette nuit, mon oncle, dit-il, vous conduirez la sortie, vous irez réveiller les Français dans leur camp : une fois au jeu, il faut le suivre ; on ne doit pas laisser un instant reposer son ennemi.
— Je vous remercie, dit Bernart, de m'avoir choisi. Tous ceux qui devaient sortir avec lui vont s'armer et disposer leurs chevaux. Déjà même, on leur ouvrait la porte, quand un espion vient les avertir que Begon était chargé cette nuit de l'échargaite, avec deux mille fervêtus.
— Alors, dit Fromont, je suis d'avis qu'on ne sorte pas. Retournez, bel oncle, allons-nous-en tous dormir ; nous n'en serons demain que plus frais pour aider à Fromondin.
  À la nuit succède un nouveau jour : Fromondin, qui vient d'achever sa veille d'armes, entend la messe et rentre à son hôtel. Il mange et boit quelque peu, se met au lit et ne tarde pas à s'endormir. Dans le même temps, Begon, après avoir inutilement attendu les Bordelais, retournait au camp et descendait de cheval devant son pavillon. Puis appelant son écuyer :
— Vous allez, dit-il, ôter la selle de mon cheval; vous lui frotterez le dos et les flancs, et vous remettrez la selle.
  Cela fait, il se couche tout armé, sans ôter rien que son épée.
— Faites comme moi, neveu Auberi, dit-il, c'est le moyen d'être prêts au premier cri que nous entendrons.
  La journée se levait belle et le soleil brillant et serein. Fromont quitte le premier son lit ; il entr'ouvre la petite fenêtre et la clarté nouvelle le frappe en plein visage. En un moment il est chaussé, vêtu ; il sort tout armé de sa chambre, demande son cheval et passe dans tous les quartiers de la ville, réveillant les chevaliers ; il arrive à l'hôtel de son fils : Fromondin était encore au lit, profondément endormi. Fromont appelant Bernart :
— Oncle, dit-il, venez voir mon enfant ; j'aurois dû lui laisser le temps d'amender et croître ; mais non, il lui faut vêtir le haubert.
  Il retient un pesant soupir et d'une voix forte :
— Allons, Fromondin, debout ! Ce n'est plus l'heure de dormir. Le grand tournoi devrait être déjà fourni. L'enfant saute de sa couche en entendant cette voix ; arrivent alors les écuyers qui le revêtent de ses armes. Le comte Guillaume de Montclin lui ceint l'épée par l'anneau d'or :
— Beau neveu, lui dit-il, tu dois un jour être un puissant prince ; ne cesse pas d'être preux et désireux de conquêtes. Sois félon et redoutable à tes ennemis, donne le vair et le gris aux chevaliers pauvres ; c'est le moyen de monter en honneur.
— Tout est en Dieu! répond Fromondin. Alors on lui présente le bon cheval Baucent, qu'il enfourche d'un facile élan ; on lui tend un écu doré au lion, et dès qu'il l'eut suspendu par la guiche à son cou, Fromont ordonne d'ouvrir la porte de la ville.
Â
IX
GRAND COMBAT DEVANT BORDEAUX — MORT DE GUILLAUME DE POITOU, D'AMAURI D'AMIENS ET DE BAUDUIN DE FLANDRES
  Le premier soin de Fromont avait été de faire occuper les abords de la ville par les sergents ; ceux-ci formèrent une enceinte de palissades pour recueillir et protéger la rentrée des fervêtus, si l'on venait à les presser vivement. Le premier chevalier qu'on voit sortir est Fromondin, aussitôt suivi de Guillaume, l'orgueilleux de Montclin; dant Bernart de Naisil, son fils Fauconnet et le riche Lancelin de Verdun passèrent après eux, puis Huon de Rethel, Henri de Grantpré, Herbert de Boye, Odon de Saint-Quentin, Robert de Boves, Anjorran de Couci, Pierre d'Artois, Bauduin le flamand, Dreux d'Amiens et son fils Amauri.
  À ceux-là succédèrent le comte Huon de Beauvais, Gerart et Jocelin de Montdidier. Ce fut ensuite Guy de Surgières et son fils Simon ; Forcon d'Aunis, Aleaume de la Roche aux cheveux blancs, Joffroi et Savari de Mauléon, Amauri et Landri, le vicomte de Touart et le chataine de la Valdone.
  Les autres batailles étaient conduites par Guillaume le comte des Poitevins, Tiebaut du Plessis, Amauri de Bourges, Joceran et Gondrin de Limoges. Enfin, la porte se referma sur les fervêtus que conduisaient le puissant Fromont, Bouchart, Harduin, Aimon de Bordeaux et Guillaume de Blancafort.
  La plaine alors semble n'être plus qu'une forêt de heaumes étincelants, au-dessus desquels flottent les brillantes bannières. Le comte Fromont marque le rang de chaque bataille, désigne celles qui attaqueront, celles qui devront se contenter de bien recevoir le choc des ennemis. De leur côté, les Royaux se préparaient à la grande assemblée; tout était en mouvement dans leur camp. Les timbres sonnaient, les trompettes bondissaient; les écuyers amenaient les grands chevaux et dressaient les hautes bannières. Quarante mille fervêtus n'attendaient plus qu'un signal pour sortir des héberges et joindre les batailles ennemies. Par l'ordre de Pépin, l'étendard est disposé; on l'entoure de barrières, on le garnit des chevaliers et des sergents qui doivent au besoin venir en aide aux plus faibles, ou les recueillir.
  Bientôt les batailles sortent du camp et se partagent la plaine. Tierri des Monts d'Aussai paroît le premier, puis Gerart de Liège, puis Ori l'allemand, Renaut de Toul, Henri de Bar, Huon de Saint-Mihiel au poil fleuri, Huon de Troies et le puissant Tiebaut d'Aspremont. C'est ensuite le duc Garin, Garnier de Paris, Amauri de Nevers; les sires de Tonnerre et de Chalon; Tierri de Vienne, Achart de Riviers, Jofroi d'Anjou, Hunaud de Nantes, Salomon de Bretagne, Fouqueré de Pierrelate, Aleaume et Guichart de Beaujeu, Richart do Normandie et le preux Hernaïs d'Orléans. Pour Begon, Auberi, Huon de Cambrai et Gautier de Hainau son frère, ils avaient veillé toute la nuit, s'étaient endormis au point du jour et reposaient encore.
  Les deux armées arrivées en présence s'ébranlèrent au petit pas des chevaux jusqu'à n'être plus séparées que de la portée d'un arc. Qui fera la première attaque, qui sortira le premier des rangs ? Ce sera le valet Fromondin. L'écu serré contre la poitrine, il va frapper un chevalier auquel il fait vider les arçons, arrive au second qu'il renverse également. Sa lance est brisée, mais du tronçon il frappe et menace encore.
— À moi, mes amis ! crie-t-il.
  Et Bauduin le flamand, l'orgueilleux Guillaume et Bernart de Naisil pénètrent dans la trouée qu'il a faite, se placent à ses côtés et ne laissent pas aux Royaux le temps de détourner le frein de son cheval. Fromondin a passé la première bataille ; devant la seconde, il nous abat le comte Tierri : personne ne doit espérer l'arrêter, tant que Begon ne sera pas arrivé.
  Mais déjà l'ordre est rompu dans les deux armées : la mêlée devient générale. Toutes les lances se croisent et la terre est couverte de leurs débris; les vassaux sont renversés, les chevaux épouvantés s'enfuient, les blessés poussent d'horribles cris ; ce n'est pas sur un seul point, c'est en vingt, c'est en quarante lieux différents qu'on se heurte, pour donner ou recevoir la mort. Conduits par Guillaume de Montclin, Fromont et Bernart de Naisil, les Bordelais avancent toujours et parviennent enfin à la bataille de Garin. Le héros soutient longtemps leur effort; cinq fois il tombe et remonte sur un autre cheval : malheur à qui n'évite pas le tranchant de son branc d'acier ! D'un premier coup il abat le flamand Bauduin, d'un second Bernart de Naisil; enfin couvert de sueur il va se placer à l'écart, où personne n'ose le suivre. C'est là qu'il peut détacher sa ventaille et se rafraîchir un instant.
  Les Français, écrasés par le nombre, allaient abandonner le champ aux Bordelais, quand les Angevins, les Normands et les Bretons arrivèrent à leur secours ; tout ce qu'ils purent faire fut de les ramener sous l'étendard. Pépin en les voyant réclame l'aide de Notre-Seigneur et de saint Denis.
— Où donc est le duc Begon, disait-il, lui qui avait pris le tournoi sur lui et devait enlever le cheval de Fromondin ?
  Un de ces chevaliers qui servent de la langue se hâte de répondre :
— Sire, le duc Begon parlait hier après le vin : ce matin il a mis tout en nonchaloir, et vous ne le verrez pas d'aujourd'hui.
  Mais un damoiseau dont Begon avait protégé l'enfance l'entendit :
— Dant chevalier, cria-t-il, vous y avez menti ! Le Duc a fait cette nuit l'échargaite, il s'est endormi au point du jour, il se réveillera bientôt.
  Il dit, pique des éperons et arrive au tref de Begon :
— Levez-vous, sire : vous avez trop dormi ; le tournoi touche à sa fin ; souvenez-vous de la promesse que vous avez faite au fils du vilain Hervis.
— Mon cheval ! crie le Duc, avertissez Auberi.
  Le Bourgoin arrive avec les trois autres barons de l'échargaite :
— Seigneurs, leur dit doucement Begon, hier j'ai défié Fromont et ses amis; vous savez bien qu'ils me haïssent à la mort ; on va voir si je suis bon chevalier : mais, je vous en prie, ne me perdez pas de vue.
  Il part avec tous les chevaliers de sa mesnie, et les conduit vers l'étendard que déjà les Bordelais attaquaient. On entend de ce côté un bruissement de bannières et de pennons ; on voit briller les heaumes à travers des nuées de poussière ; le feu jaillit des cailloux violemment choqués par le pied des chevaux ; c'est le duc Begon qui arrive, devançant les rangs de sa bataille de la longueur d'un arpent. Il rencontre d'abord Bernart de Naisil :
— Où est allé, lui dit-il, votre neveu Fromondin ? Il me faut son cheval, je l'ai promis à Rigaut.
  Voyons si je n'aurai pas le tien, répond Bernart.
  Tous deux fondent l'un sur l'autre, Bernart, frappé de l'épieu poitevin, roule sanglant sur le sable ; Begon passe à l'orgueilleux Guillaume, l'étend près de son oncle, puis immole un troisième chevalier. C'est ainsi qu'il fournit sa première course. Alors, jetant son épieu, il tire belle Froberge au pont d'or et s'élance en tranchant devant lui bras, têtes et poitrines ; pendant que Bernart et Guillaume remontent à grand'peine, il conduit ses hommes sur trois batailles ennemies qu'il fait refouler en désordre sur la quatrième. Ainsi poursuivis à leur tour, les chevaliers abandonnent la plaine et se voient rejetés jusqu'au milieu de leurs sergents.
  Mais la lutte se ranima plus acharnée devant les lices. Qui pourrait dire les grands efforts des Avalois, des Hasbignons, des Cambresiens, des Bourguignons et de leurs chefs, Gautier, Huon et Auberi ? Begon cependant s'inquiétait de découvrir Fromondin : le valet revenait épuisé par les nombreux combats qu'il avait soutenus du côté de l'étendard, contre les Angevins. Begon l'aperçoit, et plus convoiteux de le joindre que femme ne le fut jamais de son mari :
— Ah! Fromondin, beau sire, cria-t-il, arrêtez-vous, car j'ai donné votre beau cheval à Rigaudin ; vous serez honni, si vous n'osez m'attendre.
  Fromondin l'écoute, et loin de rentrer dans les rangs, il lance bravement son cheval et vient frapper Begon de toute sa force ; sa lance va se briser contre l'écu ; d'un bras plus assuré Begon l'atteint et le jette devant les pieds de son cheval. Il avait tout le temps de lui trancher la tête ; mais il ne visait qu'au cheval, et apercevant près de là le vilain Hervis :
— Tenez, lui dit-il, prenez le cheval de Rigaut, et conduisez-le en lieu sûr.
  Hervis saisit Baucent par le frein et le ramena au camp, à la grande joie de tous ceux qui le recueillirent.
   Cependant Fouques, Rocelin et Franconnet accourent à la rescousse de Fromondin ; Fromont fait avancer les sergents sur les Avalois et Bourguignons ; leurs flèches tombent aussi drues qu'une pluie d'avril. Les uns relèvent Fromondin, les autres forment un cercle autour de Begon dont le bon cheval est bientôt abattu. Les sergents à l’envi se précipitent sur le héros, son écu est percé en vingt endroits, dans la moindre des ouvertures volerait une perdrix ; du heaume déchiqueté se détache le cercle d'or ; c'en était fait de lui si Garin n'eût été prévenu :
— Gentil Duc, vint lui dire un écuyer, hâtez-vous, votre frère Begon a perdu son cheval, il est entouré de ses ennemis mortels ; si vous n'accourez, il est mort.
  Garin part aussitôt avec ses chevaliers : un violent tumulte, un grand bruit annonce son arrivée : les coups se pressent, les épieux brisent les heaumes et percent les écus ; enfin les Avalois, Hasbignons, Manceaux et Bourguignons font le terrain libre autour de Begon. Une fois remonté, vous l'auriez cru reposé comme s'il ne faisait qu'entrer dans le champ. Un épieu gisait à terre abandonné, il s'abaisse, le saisit sans quitter l'étrier ; il allait de nouveau s'élancer vers les lices, quand Garin le retenant par le frein :
— Eh ! Que vas-tu faire, démon enragé ? lui dit-il, tu cours vers l'ennemi et tu n'as pas de heaume en tête !
  Begon porte alors la main à son front, et demeure interdit en le sentant nu. Un écuyer, au retour de la mêlée, tenait à la main un heaume qu'il y avait conquis :
  Ami, lui dit Begon, donne-moi, je te prie, ce heaume de Poitiers.
  L'écuyer s'incline et le lui présente ; on le pose sur la ventaille, d'autres lui tendent un nouvel écu de bonne œuvre toulousaine. Le Duc, ainsi pour la seconde fois armé, appelle son écuyer Jocelin :
— Allez voir si Fromont est au fort de la mêlée.
— Non, lui répond-on, il se tient avec les sergents devant les lices.
— Eh bien, reprit le Duc s'il ne vient pas à nous, c'est à nous d'aller à lui. Abaissez votre bannière !
  Ils chevauchent sans bruit au nombre de plus de mille, et quand ils approchent des lices :
— Maintenant, Jocelin, relevez la bannière.
  Et sur-le-champ il essaie de s'ouvrir un passage au travers des palissades, tandis que Fromont mesurant le danger fait avertir le flamand Bauduin, Bernart de Naisil et Guillaume de Montclin de lui venir en aide. Tous alors accourent se grouper autour de lui. Oh ! qui pourrait dire le furieux acharnement de l'attaque et de la défense ! Le comte Guillaume de Poitiers se montre aux premiers rangs ; il abat mort un jeune chevalier, aimé de Begon et son parent. Affamé de vengeance, le Duc s'élance sur le comte Guillaume, lui porte un coup d'épieu qui, détournant l'écu, entr'ouvre le haubert, pénètre dans la poitrine et le jette sans vie sur le sable. Les Poitevins arrivent, il était trop tard; ils relèvent un corps inanimé et poussent des clameurs désespérées. La nouvelle parvient à Fromont :
— Sire Comte, Guillaume de Poitiers, votre frère, vient de mourir de la main de Begon.
— Hélas! répond-il, je perds un de mes meilleurs amis; sur moi va retomber le dommage.
  Guillaume ne laissait pas d'enfants ; son riche héritage fut recueilli par le puissant comte Fromont de Lens.
  Pour arrêter l'attaque des lices, Fromont revient dans la plaine avec toutes ses batailles ; les sergents qu'il emmène avec lui se rangent derrière les grands chevaux qui les protègent, et de là tendent leurs arcs et décochent leurs redoutables flèches. Il fallait voir alors le flamand Bauduin rompre devant lui la presse ; Anjorran de Couci atteint Savari de son rude épieu et le renverse ; Amauri, le fils de Dreux d'Amiens, immole Fouqueré de Pierrelate, mais Auberi ne tarde guère à le venger : il fond sur Amauri, et le jette sanglant et inanimé sur le corps non refroidi de Fouqueré.
  Begon cependant joignait Bauduin, le riche seigneur de Flandres ; du tranchant de Froberge, il écartèle l’écu, rompt le haubert, arrive au poumon et jette le vassal sans mouvement aux pieds de son cheval : l'âme part et le corps s'étend. Les Flamans, consternés à la vue de leur seigneur expirant, quittent la plaine et rentrent dans les lices, tandis que, par l'ordre de Fromont, les corps des trois comtes, Guillaume, Bauduin et Amauri, sont ramenés dans Bordeaux.
— La journée n'est pas à nous, dit à Fromont l'orgueilleux Guillaume, et si vous m'en croyez, frère, nous ne prolongerons pas le combat.
  Cette rentrée douloureuse fut surtout protégée par Guillaume de Montclin, demeuré le dernier. Mais la lutte reprit de nouvelles forces au passage du pont tournant ; Guillaume l'orgueilleux avait reconnu Begon devant lui sur la chaussée :
— Malheureux chétif ! lui cria-t-il, tu nous rendras compte de la mort du comte Bauduin, du comte Guillaume de Poitiers ; nous resterions seuls au monde que j'aurais ta vie ou toi la mienne.
— Fort bien ! répond Begon, voyons si tu oseras m'attendre.
  Et ce disant, il presse son cheval de l'éperon, le fait sauter sur le pont tournant et s'élance sur Guillaume qu'il abat, après lui avoir brisé le bras gauche ; mais son propre cheval, en retournant, fait un faux pas, glisse au fond du fossé, et laisse le Duc étendu sur le pont. Arrivent alors une nuée de sergents pour le saisir et l'emmener dans la ville ; mais le bourgoin Auberi se jette au milieu d'eux, les disperse et permet à Begon de revenir sur la chaussée.
Maintenant, le pont tournant est revidé, la porte s'est refermée sur les derniers Bordelais, les Royaux peuvent retourner à leurs héberges. Begon revient vers le Roi, vers le loherain Garin, Huon du Mans et Jofroi d'Anjou.
— Duc Begon, lui dit Pépin, pourquoi tant courir après le danger ? Quelle douleur pour nous s'ils vous avoient retenu !
— Ainsi va de la guerre! répondit le Duc, et vous en pourrez voir bien d'autres !
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X
LA CHEVALERIE DE RIGAUT — SECOND TOURNOI DEVANT BORDEAUX
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  Les Bordelais rentraient mal satisfaits du sanglant tournoi qu'ils avaient provoqué. Guillaume de Montclin ramené par ses écuyers avait été désarmé et confié aux soins des mires qui rejoignirent et comprimèrent le bras que l'épée de Begon avait rompu. Pour Fromont, il réclama des Royaux une trêve jusqu'au lendemain, pour laisser aux parents le temps de retrouver et relever leurs morts. On transporta dans une bière les trois comtes Bauduin, Guillaume et Amauri jusqu'au moutier de Saint-Seurin. Oh ! Qui pourrait dire combien fut regretté le vaillant Guillaume de Poitiers, le désespoir de Dreux d'Amiens sur le corps de son cher fils Amauri ! Quand les trois puissants barons eurent été mis en terre, l'assemblée revint sur le maître plancher, où les sergents et écuyers avaient étendu les nappes et posé le manger ; mais chacun avait à pleurer un parent ou un ami ; personne ne porta la moindre chose à ses lèvres.   Il en était autrement dans le camp des Royaux ; on regrettait quelques guerriers, mais le gain l'emportait de beaucoup sur la perte, et c'était à qui montrerait les sommiers, les roncins, les destriers et les palefrois ramenés du champ des batailles. À la vue de tant de prudhommes étendus pour ne plus se relever, le Roi, les barons maudissaient la guerre; pour Begon :
— Voilà , dit-il, une bonne rencontre. Par le vrai Dieu ! Ce jeu me plaît mieux que tous les autres !
— Un démon, dit Pépin, ne parlerait pas autrement que vous.
  Après avoir recueilli leurs morts et confié les navrés aux mires, les barons demandent l'eau; on s'asseoit au manger et l'on ne manque pas d'y recorder les prouesses de la matinée. Parmi les écuyers arrive Rigaut, le fils du vilain Hervis ; Begon, dès qu'il l'aperçoit :
— N'ai-je pas, lui dit-il, acquitté ma promesse ?
— Non, répond Rigaut, bien pour le cheval ; mais vous aviez encore promis, et mille ont pu l'entendre, que je serais chevalier.
— Eh bien ! Vous le serez. Allez seulement un peu vous baigner, puis l'on vous donnera le vair et le gris.
— Au diable, répond Rigaut, votre vair et votre gris, s'il me faut pour cela aller baigner. Suis-je donc tombé clans un vivier ou dans une mare d'eau ? Il y a bien chez mon père assez de bure et de bureau pour moi.
— C'est, reprend Begon, moi qui me chargerai de vous revêtir.Â
  On présente à Rigaut le riche manteau et le peliçon hermine qui lui descend et traîne à terre plus d'un pied ; le valet trouvait cela fort incommode : un damoiseau passait, tenant un couteau dans ses mains ; Rigaut le demande et sur-le-champ tranche un pied et demi du peliçon, qu'il jette devant lui, dans la tente, sans regarder qui le prendra.
— Que fais-tu là ? Lui dit son père, c'est la coutume ; on donne aux chevaliers nouveaux la robe traînante de vair et gris.
— La sotte coutume! répond Rigaut; comment pourrais-je avec vos peliçons traînants lutter et courir ?
— Sur ma foi, dit en riant le Roi, il n'a pas tout à fait tort.  Â
  Begon demande ensuite Froberge à la poignée d'or, et l'attache lui-même à la ceinture de Rigaut. Rien de mieux jusque-là ; mais quand le Duc, levant la paume de la main, la laisse retomber sur le cou de son cousin assez lourdement pour le faire chanceler, Rigaut étonné, furieux, met la main à sa nouvelle épée qu'il tire d'un pied et demi, comme pour en frapper le bon chevalier. Hervis se hâte de l'arrêter :
— Enragé démon ! lui dit-il, c'est la coutume ; on fait ainsi les nouveaux chevaliers.
— Eh bien! dit Rigaut, c'est une vilaine coutume : la mâle mort à qui l'établit! Par le dieu qui fut mis en croix! Tout autre qui m'eût ainsi frappé le paierait de sa vie.
  Auberi et l'allemand Ori ne pouvaient s'empêcher de rire ; mais le père reprenant :
— Ecoute-moi, sire fils : si tu ne dois pas être preux et hardi chevalier, je demande à Dieu de ne te pas laisser vivre un jour de plus.
— Oh! dit Begon, si Rigaut n'est prudhomrne, je veux perdre mon château de Belin.
  Le Roi prit le nouveau chevalier par la main, et le conduisit à table auprès de lui :
— Ne ferions-nous pas bien, dit alors Garin, d'envoyer vers Fromont demander le tournoi pour demain dans la matinée ? Nous essaierions ainsi Rigaut contre son fils Fromondin.
— J'y consens volontiers, répondit le Roi, et appelant aussitôt Fouchier, le fils de Tierri :
— Montez à cheval; c'est vous qui ferez le message.
  Begon, se dressant en pieds :
— Vous, frère messager, dit-il, vous rapporterez à Fromont les propres paroles que vous allez entendre: Rigaut, le fils d'Hervis, est nouveau chevalier, et je fais de sa part un appel à Fromondin. Rigaut montera Baucent le fleuri, que j'ai ramené hier du tournoi à la vue de tous les amis de Fromondin. Si dant Bernart de Naisil, si quelqu'un du hardi lignage de Fromondin peut renverser Rigaut et lui reprendre le cheval Fleuri, je leur tiendrai quitte mon pays de Gascogne.
— Cet appel est d'un fou, ne put s'empêcher de dire le Roi.
  Le messager s'éloigne, atteint la porte de Bordeaux et tant frappe que le portier se décide à lui ouvrir. On le conduit au palais, où le comte Fromont, grandement accompagné, se tenait au chevet du lit de Guillaume de Montclin. Après l'avoir salué :
— Sire, dit Fouchier, je suis envoyé par le Roi, par le Sénéchal et par son frère Garin. Ils demandent le tournoi demain matin : Rigaut, le fils d'Hervis, est nouveau chevalier, et le Roi désire l'essayer contre votre fils Fromondin. Voici maintenant ce que le duc Begon m'a chargé de vous répéter: Rigaut montera le cheval Fleuri qui fut conquis au tournoi de ce matin: si dant Bernart de Naisil, si quelqu'un de votre hardi lignage parvient à renverser Rigaut et à reprendre le cheval Fleuri, Begon vous quittera son pays de Gascogne.
— L'appel ne peut être agréé, dit alors Bernart de Naisil ; un mauvais pautonnier venu de terre étrangère peut-il appeler mon neveu qui, quelque jour, sera Comte du palais?
— Ne parlez pas ainsi, dit Guillaume; Rigaut est de race généreuse et de bonne nourriture ; Hernaïs d'Orléans est son oncle, et sa mère Audegon est tante de Garin.
  Fromont parla ensuite :
— Frère messager, voici ma réponse : mes chevaliers sont les uns morts, les autres navrés ou épuisés de fatigue. Je ne suis pas en mesure de les conduire demain au tournoi.
— Oh! Ne le refusez pas, mon père, s'écria Fromondin ; nous sommes au moins deux mille pleins de force et de résolution; nous pouvons très bien répondre à leur appel.
  Tous alors applaudissent aux paroles de Fromondin, et le père est contraint d'accorder le tournoi.
  Dès que le messager eut rapporté au Roi ce qu'on lui avait répondu, Begon dit à Rigaut :
— Allez veiller, bel ami doux; mais ne sortez pas du camp mal accompagné, nos ennemis sont maîtres de toute la campagne.
  Rigaut se rendit à la chapelle Saint-Martin, où plus tard Fromont devait surprendre Hernaut en trahison ; il y passa toute la nuit, et dès qu'il eut, au retour du jour, entendu la messe, il revint à son tref; là , sans prendre le temps de manger, il revêtit le blanc haubert, s'élança sur le bon cheval Baucent et se dirigea vers Bordeaux, suivi de près par environ sept mille fervêtus. Le bruissement et l'éclat de leurs trompes et olifans remplit bientôt les monts et les vallées.
  Les Bordelais parurent à leur tour, dès que les sergents eurent établi les lices qui assuraient leur rentrée dans la ville. Guillaume de Montclin, tout blessé qu'il était, les avait accompagnés jusqu'à la porte :
— Francs chevaliers, dit-il à Bernart, à Forcon, à Rocelin, à Lancelin, au comte Aimon de Bordeaux, vous connaissez la prouesse et le hardement des deux frères loherains; le cœur me dit qu'ils ne quitteront pas le champ sans emmener mon neveu : au nom du Dieu vivant, ne le perdez pas de vue.
  Les cris se multiplient devant la barre et les lices. Jamais, pour les hardis, meilleure occasion de faire leurs preuves. Rigaut pique son bon destrier Fleuri et va frapper Gereaume, ce neveu d'Alori, naguère envoyé en message; le blanc haubert ne le garantit pas, le raide épieu bruni pénètre dans ses flancs et le jette mort sur le sable.
— Plesséis! crie Rigaut.
  Oh ! Combien de fois le bourgoin Auberi et Huon de Cambrai couvrirent de sang vermeil les fleurettes des prés! Enfin Rigaut et Fromondin se rencontrent : ils fondent l'un sur l'autre avec une telle violence que les épieux cèdent et que les tronçons restent dans leurs mains.
  Rigaut est grandement surpris de n'avoir pas vu tomber Fromondin : il revient à la charge comme l'autre demandait un nouveau glaive, et saisissant lestement les rênes du cheval, il les passe autour de son bras et entraîne Fromondin de force, pendant que du côté des Bordelais accourus à la rescousse du nouveau chevalier on entendait vingt cris de : Bordeaux ! Couci ! Lens ! Amiens ! Chauni ! Valsore ! Naisil ! Clermont ! Tous à l'envi environnent Rigaut que les nôtres défendent de leur mieux: combien alors de hardis champions renversés, le plus souvent pour aller voir l'autre monde! Rigaut cependant ne lâchait pas sa riche proie; on eut beau le frapper sur le haubert et lui marteler le heaume, il gagnait toujours, tête baissée, quelque peu de terrain ; mais il n'eût pas disputé longtemps sa vie sans le duc Begon qu'on vint avertir du danger que courait son nouveau chevalier :
— Que faites-vous, sire duc? Vous allez perdre votre meilleur ami, si Dieu qui fit le monde ne le sauve : il est là au milieu de ses ennemis, retenant, malgré tous, Fromondin ; jamais un homme d'armes n'a lutté si longtemps.
  Begon de Belin accourt, suivi du Bourgoin, du vilain Hervis et de Garin. Ils fondent sur les Bordelais comme le faucon au milieu des petits oiseaux : ils écartent la presse de leurs brans d'acier, si bien que Rigaut retient de son côté Fromondin, pendant que les autres s'attachent à Rocelin, à Forcon, aux frères Galeran et Gaudin, à Huon et Seguin, à Faucon fils de Bernart de Naisil, à d'autres encore qu'ils ramènent prisonniers aux héberges. On les y désarme ; on les confie aux deux jeunes frères de Rigaut, Garnier et Morandin.    Cependant Bernard de Naisil arrêtait Gérart de Liège, le renversait à terre et l'eût emmené, sans le duc Begon qui, pressant des éperons son cheval, lève le bras et fait tomber la terrible Froberge sur le heaume de Bernart. La lame tranche le cercle et descend sur le sourcil qui se détache; sans la coiffe du haubert, la tête eût été séparée du corps; Fromont, de son côté, désespéré de la prise de son fils, se vengeait sur ceux qui osaient l'attendre; mais plus nombreux, les guerriers loherains se précipitent sur les Bordelois comme eût fait une troupe furieuse de porcs sauvages. Ils les rejettent dans les lices, et Fromont tout éperdu, Bernart de Naisil la tête sanglante, Faucon et leurs hommes rentrent et referment sur eux la porte de la ville.
  Remonté dans le palais, Fromont se fit désarmer; aux plaintes, aux cris de ceux qui apprenaient la prise de Fromondin et des autres barons, Guillaume de Montclin arrive:
— Hélas ! dit-il, j'avais bien dit que mon neveu serait mal gardé! Que faisait donc notre oncle Bernart de Naisil?
— Il se faisait renverser, répond Fromont; je l'ai vu tomber devant un fossé, la tête couverte de sang; sans moi, il aurait été retenu comme les autres.
— Il aurait trouvé là , dit Guillaume, assez de gens pour le mal hosteler.
— Hélas! reprit Fromont, que devenir maintenant! Mon fils ne nous est pas revenu, et je ne puis dire s'il vit encore. S'il meurt, tout est fini pour moi; après lui je ne veux plus tenir un pied de terre, j'en prends à témoin l'apôtre que réclament les pèlerins. J'irai dès demain trouver le Roi ; je me mettrai à sa merci, je lui abandonnerai Bordeaux, à la condition qu'il me rendra mon fils Fromondin.
— Ce serait, dit Guillaume, pourchasser notre honte: vous ne le ferez pas, franc chevalier. Mais attendez que j'aie repris l'usage de mon bras: vous me verrez alors revêtir le blanc haubert et faire des sorties de nuit et de jour: ainsi, je pourrai, avec l'aide de Dieu, ramener prisonnier quelqu'un des leurs; ce sera le moment d'entrer en pourparlers avec Pépin, sans recevoir blâme ou dommage.
Il est temps maintenant de revenir à nos royaux.
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XI
LES PRISONNIERS DE RIGAUT — LES QUATRE NEFS MARCHANDES — BLANCAFORT ASSIÉGÉ, PRIS ET ABATTU
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  Les barons sont assis au manger dans le tref du Roi ; près de Garin est Rigaut, le nouveau chevalier. Chacun en le voyant se plaît à parler de sa prouesse: « Sainte Marie! On n'a jamais mieux fait que le fils d'Hervis: on doit lui donner le prix de la journée; s'il continue, jamais meilleur fervêtu n'aura monté cheval.
  Le roi Pépin alors :
— Sire Rigaut, vous me rendrez, n'est-ce pas, Forcon, Rocelin, Fromondin, et tous ceux que vous et les vôtres avez pris?
— Pourquoi, Sire? Et qu'avez-vous à voir dans les Bordelais que j'ai ramenés?
— Je vais vous le dire. La coutume est telle : à vous le harnais, à moi le prisonnier.
— C'est là mauvaise coutume, et la mâle mort à qui l'établit ! Je garde mes prisonniers que j'entends conduire au Plesséis, d'où Fromont les tirera, s'il peut.
— Non, reprit le Roi, les prisonniers m'appartiennent, ils resteront ici.
— Voilà qui est bien étrange! dit Rigaut; s'il y avait sous le ciel un homme qui voulût me les enlever, il saurait ce que pèse mon épée.
  Le Roi fut mécontent de ces paroles:
— Sire Garin, dit-il, vous entendez votre cousin, et comme il me menace.
— Sire, pardonnez-lui, dit Begon, il ne sait ce qu'il dit.
— Au moins est-il fort outrageux.
— Laissez-moi lui parler, reprit Bégon. Bel ami Rigaut, on ne doit pas contester avec son seigneur.
— Mon seigneur ? Il ne l'est pas, je ne tiens rien de lui ; servez-le, vous qui en tenez.
— Vous en tiendrez aussi quelque jour. En attendant, je vous le demande, faites son plaisir.
— Vous le voulez ?
— Oui, beau cousin, ajoute Garin.
  Rigaut alors vint s'agenouiller devant le Roi :
— Sire, je vous les abandonne.
— Et moi, reprit Pépin, je te les rends, ami Rigaut.
— Maintenant, dit le duc Begon, rien ne nous empêche plus d'aller au Plesséis et d'y conduire Fromondin, Forcon, Rocelin et les autres prisonniers.
  Ils partirent en effet, accompagnés de trois mille chevaliers qu'ils n'avaient pas intention de laisser longtemps de loisir.
  Et cependant, la nouvelle arrivait au Plesséis de la chevalerie de Rigaut ; sur l'avis de sa prochaine venue, on s'empressa, d'étendre dans le château les courtines de drap et de samit. Les écuyers se répandirent dans les rues, formant des danses et des tresces ; les clercs préparèrent les encensoirs; les valets s'exercèrent au behourt a qui mieux mieux. Rigaut voit tous les visages joyeux de sa venue ; combien de fois ne fut-il pas baisé de sa mère Audegon! On conduisit dans la grande tour, à la pointe de la roche, Fromondin, Forcon et Rocelin : les autres furent enfermés dans la tournelle du jardin, où le vilain Hervis eut soin qu'ils fussent bien traités et qu'on ne les laissât manquer de rien. Nos barons venaient de boire et manger à souhait, quand arrive un messager; il apprend au vilain Hervis qu'assez près de là , au-dessous des Brosses, étaient arrêtées dans le port quatre grandes nefs, lesquelles devaient entrer à Bordeaux le lendemain matin. Aussitôt Hervis, Auberi, Huon de Cambrai et Begon vêtent le haubert, montent à cheval et se rendent aux Brosses; ils trouvent les marchands assis au manger et ne s'attendant à rien de pareil.
— Ne bougez pas, leur dit Begon.
— Ah, sire ! crièrent-ils, merci, pour Dieu ! Prenez l'avoir et laissez-nous la vie.
— Rien de plus juste, répond le Duc, vous n'avez rien fait qui mérite la mort. Voyons les barques.
  Ce qu'elles transportaient, or, argent, vair et gris, denrées, palefrois, destriers, tout fut mis dehors ; une partie fut ramenée au Plesséis, le reste envoyé au camp du Roi, sous la conduile du bourgoin Auberi.    Puis Begon se rendit du Plesséis à Belin qu'il avoit quitté déjà depuis longtemps. Il voulait revoir sa femme, et ce ne fut pas à belle Béatris un petit contentement de se retrouver avec lui :
— Soyez le bienvenu ! lui dit-elle, en détachant elle-même sa bonne épée.
  On se met au manger, on parle d'aller dormir et reposer.
— Mais au moins, dit Rigaut, ne demeurez pas trop longtemps au lit ; quand on a guerre à soutenir, il est défendu de dormir, dit le vilain.
  Ils séjournèrent pourtant le lendemain jusqu'à l'heure où le soleil commence à tomber, et avec lui l'extrême chaleur. Alors ils montèrent à cheval, et le jour suivant, au lever du soleil ils furent devant Blancafort.
  Dès qu'ils eurent lacé les chausses et vêtu les hauberts, ils ménagent une embuscade à quelque distance, pendant que ceux de la ville, remplis de confiance, ouvrent leur porte et jettent leurs troupeaux dans la campagne. Trente des nôtres s'élancent à leur poursuite; le cri lève dans le château; quatre-vingts fervêtus sortent et courent à la reprise des proies : les nôtres se laissent pourchasser jusqu'au moment où, de l'embuscade protégée par des buissons, sortirent les autres fervêtus qui, plus nombreux, obligent les chevaliers de Blancafort à reprendre le chemin de la ville. Ils furent suivis de si près qu'ils entrèrent tous ensemble ; les Loberains saisirent le bourg et pillèrent le marché, tandis que les gardiens du château, Joffrès et Gacelin, se réfugiaient dans la tour avec trente-six chevaliers, en relevant le grand pont tournant. Tout le reste du château demeura au pouvoir de Begon ; encore n'y avait-il dans la tour qu'une faible provision de pain et de vin.
  Le Loherain demande alors à parler à Joffrés, à Gacelin :
— Rendez-moi, leur dit-il, la tour que vous tenez encore ; si vous attendez que je l'emporte de force, vous y laisserez votre vie, j'en prends à témoin celui qui fut mis en croix.
— Donnez-nous au moins, dit Gacelin, le temps d'envoyer vers mon seigneur, auquel appartient le château ; s'il veut que nous mourions ici, nous ferons sa volonté, non la vôtre.
  Or la tour était fortement assise, et de l'œuvre des vieux Sarrasins : elle n'avait rien à redouter des assauts et des perrières. Begon accorda le délai ; il donna même un sauf-conduit pour l'aller et le retour.   Gacelin charge du message un garçon de la ville qui, bientôt, arrive à la porte de Bordeaux.
— Portier, beau doux ami, dit-il, ouvre-moi la porte, je suis un messager envoyé de Blancafort au marquis Guillaume.
— Paroles perdues ! répond l'autre, Fromont le puissant a défendu d'ouvrir et de laisser entrer ou sortir qui que ce soit. Si vous voulez attendre, j'irai parler à lui, et s'il y consent, je vous ouvrirai.
— Va donc, frère, et reviens vite.
 Le portier arrive dans la salle où se tenaient Fromont et Guillaume : — II y a dehors, dit-il, un gentil écuyer qui désire vous parler, à vous, sire Guillaume; il arrive de Blancafort.
 — Qu'il entre donc ! dit Guillaume; que pouvez-vous craindre d'un homme seul ?
 Le portier retourne, abaisse le pont, et ie messager est introduit dans la ville. Arrivé dans l'assemblée des barons :  — Lequel de vous, dit-il, a nom le marquis Guillaume ?
— C'est moi ; dites ce qu'il vous plaît.
— Sire, le siège est mis devant Blancafort ; Joffrés et Gacelin m'ont envoyé pour vous dire que la tour a grand défaut de provisions, ils n'ont plus de pain ni de vin et ne peuvent tenir longtemps contre le duc Begon ; mais ils veulent savoir ce qu'ils ont à faire et résoudre.
— Je vais en conseiller, dit Guillaume. Â
  Et sur-le-champ prenant à part Fromont, Bernart de Naisil et Guillaume de Montclin :
— Conseillez-moi, leur dit-il ; je suis en voie de perdre ma terre et mon pays. Begon est devant Blancafort ; mes gens sont fortement pressés ; le pain et le vin leur manquent ; ils ne pourront tenir.
— Laissez-les, dit Guillaume de Montclin, faire comme ils l'entendront, advienne ce qui doit advenir ! Mieux vaut leur permettre de se rendre que les laisser forcer dans la tour.
  Guillaume de Blancafort rappelle le messager :
— Retourne, bel ami ; dis à Gacelin que je lui permets de se rendre à merci, pour mettre au moins sa vie à couvert.
  Le messager revenu à Blancafort dit la réponse du marquis Guillaume. En ce moment, le Loherain faisait approcher les engins; mais avant de les essayer, il demande à parler à Gacelin.
— Sire, dit Gacelin, en ouvrant la fenêtre, mon seigneur nous a commandés de défendre la tour jusqu'à la mort.
— Eh bien ! reprit Begon, voici la nouvelle que je t'apporte ; par la foi que je dois au roi Pepin, je ne quitterai pas la place avant d'être entré dans la tour ; et passé midi, je n'entends à aucune composition d'or ou d'argent.
— Encore un mot, dit Gacelin ; je consens à rendre la tour, si vous m'en laissez sortir la vie sauve, avec tout ce que j'y ai mis.
— Soit ! dit Begon, je m'y accorde.
  C'est ainsi que fut rendue la tour de Blancafort, Joffrés et Gacelin quittèrent le pays et allèrent chercher soudées ailleurs. Begon ne voulut pas garder le château ; d'après le conseil du vilain Hervis, il fit abattre la tour et rassembler tous les objets de prix qui se trouvaient dans la ville. Qui pourrait compter les bœufs et les moutons, les étoffes et les draps, les coutes et les coussins que le Loherain y conquit ! Le feu est ensuite apporté, on le met en vingt endroits, et telle fut bientôt sa violence, que les flammes en sont vues de Bordeaux.
— Ah ! dit Guillaume, mon malheur est certain ; Blancafort est perdu pour moi. Hélas! Que me reste-t-il, et que vais-je devenir ?    Fromont, en partageant le malheur de ses amis, sent plus vivement le sien ; il pense à Fromondin, son cher fils, il se tord les mains de désespoir.
— Par le corps de saint Denis ! dit-il, j'y suis résolu : j'irai trouver le roi Pépin ; je me livrerai entièrement à lui, et pourvu que mon fils me soit rendu, je me soucie peu de tout le reste.
— Parlez mieux, dit Guillaume de Montclin, et reprenez confiance : j'ai recouvré l'usage de mon bras ; je puis sortir de la ville, et donner enfin l'éveil à nos mortels ennemis.
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XII
AUBERI LE BOURGOIN PRISONNIER — INCENDIE DE BORDEAUX — FIN DE LA TROISIÈME GUERRE
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 La nuit s'en va, le jour commence à reparaître. Guillaume de Montclin, armé de toutes pièces, monte un destrier de grand prix, saisit son fort écu, et sort de la ville avec dant Bernart de Naisil, le riche Lancelin de Verdun et deux cent quatre-vingts chevaliers. Ils s'avancent en silence et sans faire le moindre bruit. Là , près des lices, était un jardin ombreux, ils y laissent en embuscade deux cents chevaliers ; puis avec le reste, Guillaume arrivant devant le camp commence par abattre deux pavillons et tuer quatre sergents. Le cri lève, le mouvement gagne, et le premier baron revêtu de ses armes, Auberi le bourgoin accourt, bientôt suivi de l'allemand Ori, de Gérard de Liège, de Joffroi d'Anjou, de Huon du Mans et de Garnier de Paris. Tous les six, l'écu contre la poitrine, se posent à rencontre des Bordelais : Guillaume de Montclin rit franchement sous l'écu en les reconnaissant.
— C'est, dit-il à Bernart, le moment de retourner.
   Les Loherains poursuivent jusqu'à portée de leurs lices ; alors les chevaliers de l'embuscade se découvrent, fondent sur eux et peu à peu les entourent. Il y eut une lutte prolongée ; on eût dit d'Auberi et de ses compagnons autant de charpentiers abattant les arbres de la forêt. Mais que pouvaient-ils faire ? Ils furent désarmés et pris l'un après l'autre, avant que les Français, Angevins, Allemans ou Bourguignons arrivassent à leur secours. Et quand ils parurent, Guillaume ne jugea pas à propos de les attendre ; il rentra dans la ville avec sa précieuse proie, faisant lever sur eux le pont tournant. Fromont le reçut avec des transports de joie ; car il prévoyait qu'avec Auberi il regagnerait Fromondin. « C'est grand chose, un homme, » on l'a dit bien souvent.
  Le duc Begon de Belin revenait après la chute de Blancafort : la nouvelle de la prise d'Auberi et des cinq autres barons commençait à courir dans le camp, comme il descendait de cheval et n'avait pas encore quitté ses éperons ni défait son haubert. Plus affligé qu'on ne saurait le dire, il remonte aussitôt et chevauche vers Bordeaux ; arrivé devant les murs, il tourne un peu jusqu'en face du palais. Le comte Fromont, Guillaume de Montclin et Bernart étaient alors appuyés sur le haut des murs de sable-bis. Le Loherain leur fait signe qu'il voulait parler :
— Sire Fromont, dit-il, faites-moi bonne rançon d'Auberi et de mes autres neveux que vous tenez dans votre prison.
— Je ne le ferai pas, répond le Comte, à moins que vous ne rendiez Forcon, Jocelin et tous les autres avec mon fils Fromondin.
— Je l'accorde.
  L'échange et l'accommodement allaient se faire, quand le traître Bernart de Naisil s'éloigne un peu, va prendre dans la chambre voisine une arbalète, ajuste un carreau et le décoche vers le duc Begon qu'il se croit sûr d'atteindre. Dieu ne le voulut pas souffrir, le carreau vint s'enfoncer à ses pieds dans la terre. Le traître allait recommencer, quand Fromont courut lui arracher des mains le second carreau. Pour Begon, il n'attendit pas un instant de plus, et revenu la rage dans le cœur aux héberges :
— Aux armes ! cria-t-il, qui m'aime me le prouve !
  À l'assaut contre ces traîtres !
  Tous aussitôt dans le camp reprennent les armes : les communes se réunissent ; les uns transportent troncs, rameaux et fascines pour emplir les fossés ; les autres lèvent les échelles pour appuyer aux murailles, ou soutiennent devant les lices les grandes targes pour abriter les sergents et les fervêtus contre les flèches et carreaux des assiégés. Les créneaux en même temps se garnissent de défenseurs ; Garin arrive devant la porte, une grande hache poitevine entre les mains. On entend retentir le coup des marteaux et des crocs, les verrous sauter, les barres se rompre ; Rigaut monte le premier à l'échelle, mais il ne peut s'y maintenir et entraîne dans sa chute plus de vingt chevaliers qui l'avaient suivi. Begon le vit tomber, et lui-même, prenant une seconde échelle, avance d'un à l'autre chevillon, tenant d'une main l'écu sur sa tête et de l'autre son redoutable épieu. Il parvient enfin aux créneaux ; maintenant, à ceux qui l'approchent de se bien garder ; il précipite les uns, tue les autres, protège la montée des Royaux et se fait avec eux un passage jusqu'à la tour la plus voisine, pendant que le duc Garin parvenait à rompre la porte. Les Royaux, sous sa conduite et celle du vilain Hervis, entrent dans la ville : alors commence un combat acharné dans les rues ; Guillaume de Montclin, Bernart de Naisil défendent le terrain pied à pied ; mais que pouvaient-ils contre toutes nos batailles ? Car Begon venait d'arriver, chassant devant lui les Bordelais comme le loup affamé au milieu des brebis effrayées. Obligés de se retirer dans le château, les nôtres les y auraient suivis, et déjà ils étaient maîtres des premières défenses, du havre et du bail, quand devant le feu que le vilain Hervis allumait de tous côtés dans la ville, les Royaux se virent obligés de faire retraite pour n'en être pas atteints eux-mêmes. L'incendie devient général; les palais, les salles, les maisons s'écroulent ; tout devient la proie des flammes : tonneaux, greniers, étables, écuries, riches fourrures et draps précieux. Quatre-vingts bourgeois, sans les femmes et les petits enfants, sont réduits en charbon, et les Royaux eux-mêmes n'échappèrent pas tous à cette grande destruction.
  Bernart de Naisil, les bras appuyés sur la fenêtre du château et tenant d'une main le heaume qu'il venait d'ôter, regardait brûler la ville.
— Nous voilà , dit-il à Fromont, déchargés d'un grand ennui ; nous sommes plus forts que nous n'étions ce matin.
— Oui, vraiment ! répond le Comte, nous n'y avons perdu que trois choses : le pain, le vin et tout ce qui pouvait nous soutenir. Je l'ai souvent entendu dire : Qui n'a rien pour se nourrir, ne saurait castel tenir. Il nous reste donc à demander la paix au Roi. Approchez, Bouchart au grenon fleuri, vous allez vous rendre à l'ost de Pépin ; vous lui direz que je me mets entièrement à sa merci, et que je lui redemande mon fils Fromondin, en échange du bourgoin Auberi. Dites à vos oncles de ne pas m'en vouloir si je prends ce parti.
— Ils s'y accorderont, reprit Bouchart, par amitié pour moi.
  Bouchart demande son cheval, monte et parvient au camp. Il passe au milieu des Français, des Angevins, des Normands ; il les voit lever leurs mains au ciel et s'écrier :
— Ah ! Que celui qui put changer l'eau en vin nous accorde la paix ! Nous sommes retenus ici depuis trop longtemps.
  Le comte Bouchart, conduit devant le Roi, le trouva entouré de ses princes et marquis ; quand il se fut incliné :
— Le Dieu qui fut mis en croix vous garde, Sire ! Le comte Fromont le puissant m'envoie vers vous : il se met entièrement en votre merci, pourvu que vous lui rendiez Fromondin.
— Je vais en conseiller, répond le Roi.
— Quel besoin ? Reprend alors Begon ; s'il fait ce qu'il dit, vous ne pouvez le refuser. On doit toujours recevoir son baron à merci, dès que l'honneur n'est pas mis en cause
— Voilà qui est bien parlé, disent ensemble les barons. Puisqu'il est ainsi, Bouchart, dites à Fromont qu'il vienne nous trouver.
  Le comte Bouchart revient au palais et raconte ce qu'il venait d'entendre.
— Mais, dit le comte Guillaume, vous n'avez personne qui vous conduise.
— Je vous conduirai, moi, reprit le bourgoin Auberi, et votre personne sera gardée comme la mienne.
— Ami, dit Fromont, je n'ai pas besoin d'autre garant.
 II arrive devant le roi Pépin entouré de ses barons, et commence par les saluer tous :
— Dieu vous bénisse également, répond le Roi ; vos hommes et tout leur lignage m'ont causé bien des ennuis.
— J'en ai grand regret ; aujourd'hui, droit Empereur, je me mets à votre merci.
— Pour ce qui est de moi, dit Pépin, je vous reçois volontiers sous la condition que mes barons seront les arbitres de la satisfaction réclamée.
— Je m'accorde à tout ce qu'il vous conviendra d'établir.
  C'est ainsi qu'ils convinrent de la paix, et qu'ils s'entrebaisèrent comme bons amis. Des deux côtés on délivra les prisonniers, ainsi que toutes les proies dont on se trouva saisi. Le camp fut levé; chacun reprit le chemin de son pays. Le Roi cependant, avant de retourner à Paris, alla voir dans Belin la belle Béatris, conduit par le duc Begon. Pour Garin, Guillaume de Montclin et le riche Lancelin de Verdun, ils firent ensemble le voyage, comme parfaits amis.
  Le Loherain s'arrêta une nuit à Montclin, dont Begon avoit dans les dernières guerres abattu le château. Le comte Guillaume lui fit la meilleure chère, et la dame de Montclin s'étant délivrée cette même nuit d'un beau fils, le Loherain le tint sur les fons et, par affection pour le père, voulut lui mettre à nom Garin. Il fit plus : en don de fillolage, il lui abandonna dans Metz un jour de marché par semaine, valant cent livres de deniers estrelins. La paix dura l'espace de sept grandes années, et le bon accord entre Loherains et Bordelais n'auroit jamais été troublé sans le traître Tiébaut du Plessis, ainsi que vous allez m'entendre vous le raconter.
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