| GARIN LE LOHERAIN : Livre III - Seconde Guerre |
| Écrit par Paulin Paris |
LIVRE IIISECONDE GUERRE I LES NOCES DE BLANCHEFLEUR   L'Empereur avait fait crier dans Paris, pour inviter tous les vassaux qui avaient formé la cour et juré la paix à ne pas encore se mettre au retour. Aux noces qui furent grandes et riches, les Loherains remplirent toutes les hautes charges : Begon de Belin servit des mets le Roi ; le bon duc Auberi, Girart de Liège et l'allemand Ori furent pannetiers ; Joffroi d'Anjou, Hernaïs d'Orléans et Garnier de Paris furent échansons. À Garin fut décerné l'insigne honneur de remplir la grand'coupe du Roi. Il était beau de corps et de visage ; on n'eût pas trouvé dans le monde un homme mieux fait et de plus courtoise apparence. Aussi, la nouvelle reine prenait-elle à le regarder un grand plaisir ; ses yeux allaient constamment de lui à Pépin, et le Roi lui semblait encore plus court et plus chétif. Ah! fallait-il qu'elle vînt à la cour ! Pourquoi n'avait-elle pas mandé Garin en Maurienne! Garin serait devenu son mari ; elle en aurait eu son plaisir. Hélas ! Il est trop tard ; et de tout elle ne doit accuser qu'elle-même.   Pendant que Blanchefleur se livre à de telles pensées, le puissant Fromont siège au milieu d'une autre table occupée par Bernart de Naisil, Isoré de Boulogne, leur parage et leurs grands amis. À la vue de Garin qui tient dans sa main la grand'coupe d'or : — Voyez-vous, beau neveu, dit Bernart à Fromont, comment ces Loherains se poussent en avant : ce n'est pas Garin, c'est vous qui devez servir devant le Roi ; par mon chef ! vous ressemblez au mâtin, qui de son chenil aboie et n'ose sortir. Allons! neveu, montre-toi franc chevalier ; saisis la coupe; c'est ton devoir, c'est à toi de la remplir. — Voici merveilleuses paroles ! répond Fromont ; puis-je empêcher le Roi de donner ses charges à qui lui plaît? Gardons-nous, bel oncle, de folle entreprise, car on ne peut de folie rien attendre ; nous aurions le temps de le regretter.   Mais Bernart ne l'écoute pas ; la rage dans le cœur, il saute en pieds, arrive à Garin et porte si rudement la main sur la nef d'or, que le vin coule sur le peliçon du Duc. Garin retient la nef : — Eh quoi? sire Bernart, dit-il, est-ce à boire que vous demandez ?je vais vous en servir et du meilleur. — Ah! malheureux chétif, crie alors Bernart, est-ce à toi de tenir la grand'coupe? Tu déshérites Fromont de son droit, mais tu pourras bien t'en repentir.   En même temps il fait un nouvel effort pour arracher la coupe ; Garin hausse la main qui la tenait et la laisse retomber de toute sa force : du bord de la nef il ouvre le front de Bernart au-dessus des sourcils, et l'étend à ses pieds ruisselant de sang. Aussitôt, sept vingts chevaliers s'élancent des tables ; de rudes coups sont échangés, Garin se défend comme un lion, et la Reine, enflammée à la vue de ce tumulte inattendu, eût volontiers pris sa part du danger. Au moins s'adresse-t-elle au Roi : — Sire, laisserez-vous meurtrir les chevaliers qui vous le mieux servi ? Seriez-vous indigne de porter couronne et d'avoir dans votre lit une noble femme?   Cependant il fallait voir d'un côté le loherain Garin, Auberi le Bourgoin, Gautier de Hainaut et l'allemand Ori; de l'autre, Isoré le gris de Boulogne, ouvrant les rangs ennemis, et donnant ça et là grands coups de poing ; malheur à ceux qu'ils atteignent ! Mais les Loherains, moins nombreux, se défendaient à grand' peine.   Le duc Begon était aux cuisines, pour le service des tables. La nouvelle lui arrive que Garin, son frère, est aux prises avec la parenté de Fromont. Sans perdre un instant il s'adresse au maître queux : — Ami, tu es mon homme, en raison de ton fief de cuisine ; tiens, prends mon peliçon hermine avec le manteau de sable que j'ai sur le cou ; je te semons de me suivre, toi et tous les garçons de ta cuisine. On verra qui fera le mieux et qui épargnera le moins ces félons bordelois.   Aussitôt tous les garçons de saisir mortiers, crochets, cuillers ; de monter à la grand'salle et de frapper devant eux. Begon s'était emparé d'une forte broche garnie de bonnes pointes de fer, et dans laquelle étaient passés nombre d'oiselets chauds et rôtis ; il brise du premier coup cette arme sur le dos d'Isoré qu'il étend par terre, au moment où il tenait le bourgoin Auberi par le cou; du tronçon qui lui reste, il atteint Harduin qu'il jette aplati contre un pilier. Les queux frappaient aussi de leur côté, navraient, assommaient, meurtrissaient ; ainsi repoussés, il fallut pour les Bordelais songer à fuir : mais Pépin avait donné ordre à ses Français de garder les portes et d'arrêter tous ceux qui voudraient les repasser. C'est alors qu'un pauvre gars rôtisseur d'étourneaux, ayant trouvé dans la cuisine une énorme pierre, la laissa tomber sur les degrés de marbre au moment où le jeune Jocelin les descendait rapidement. C'était l'aîné des enfants de Fromont : le coup l'atteignit, et fit voler sa cervelle à deux pas de son père. Hélas ! s'écria le malheureux Fromont, comment annoncer à sa dolente mère qu'elle a perdu l'enfant sur qui reposaient toutes ses espérances ! La lutte avait cessé : le comte puissant fut arrêté aux portes, lui, Bernart de Naisil, le flamand Bauduin, Lancelin de Verdun, l'orgueilleux Guillaume et soixante de leurs amis ; tous furent aussitôt descendus dans la chartre du Roi.  II GARIN ACCUSÉ PAR BERNART DE NAISIL.   Le comte Fromont n'avait pu détourner le vieux Bernart de faire à Garin un fol outrage. Maintenant qu'ils étaient jetés au fond de la chartre du Roi, il ne devait pas épargner les reproches à celui qui les avait perdus : — Nous n'avons, disait-il, à blâmer que nous-mêmes ; mais qu'allons-nous devenir, et comment sortir vivants d'ici? — Tais-toi, malheureux chétif, répondait Bernart, pour vous délivrer je n'aurais besoin que de parler au Roi. — Et que lui diriez-vous donc? demanda Isoré le gris. — Si vous avouez mes paroles, je dirai que ma haine contre Garin vient de ce qu'il avait résolu de le faire mourir de mâle mort, pour se venger de n'avoir pas épousé Blanchefleur ; j'ajouterai qu'il avait reçu de l'imprudent Fromont soixante marcs d'or pour livrer la demoiselle à Guillaume de Montclin. S'il nie, on produira la clameur en cour. — Et moi, dit Isoré, je le soutiendrai contre Garin. — Une fois le plaid retenu, reprit Bernart, on nous donnera quelque répit; nous regagnerons nos châteaux, et tout sera dit. — Je m'y accorde, dit Fromont.   Bientôt après, on entend quelque bruit à l'ouverture de la chartre : c'est le chartrier qui, un grand cierge à la main, plonge les yeux jusqu'au fond du souterrain. — Qui est là ? demande Bernart. — Le chartrier de Pépin; je viens m'assurer que vous y êtes et que vous n'avez aucun moyen d'échapper. — Mon ami, reprend Bernart, écoute un peu. Tu vois mon peliçon hermine et le mantel de sable qui garnit mon cou? Peliçon et mantel sont à toi, je vais te les passer de la main à la main, si tu me promets d'amener ici le Roi ; j'aurois à lui parler pour son profit. — Très volontiers! tendez le mantel et le peliçon, vous verrez arriver bientôt le Roi. Bernart se dépouille et tendit les vêtements au glouton, qui se rendit du même pas dans la salle où se tenait Pépin. Quand le Roi l'aperçut : — Eh ! chartrier, qui t'a si richement vêtu ? — Sire, le comte Bernart de Naisil. Il vous prie, et, dit-il, pour votre profit, de venir parler à lui.   Le Roi appelle alors Faucon, Amauri, Huon de Troies et Garnier de Paris ; ils arrivent devant la chartre ; Bernart, en les voyant, s'écrie d'une voix larmoyante : — Ha! riche Roi, ayez merci de nous ! nous n'avons pas mérité la prison. Leloherain Garin, et nous le soutiendrons contre lui, moi ou mon neveu Isoré, menaça de vous faire mourir de rnale mort, pour l'avoir séparé de Blanchefleur. Il avait même promis à Fromont de marier la demoiselle à Guillaume de Montclin, et, dans un moment de folle ivresse, Fromont lui a donné pour cela soixante marcs d'or fin. Voilà pourquoi, Sire, dès que je fus averti du conseil, j'allai pour ôter la coupe d'or des mains du traître ; et voilà pourquoi vous nous avez fait tous jeter dans votre prison.   Il dit, et le Roi sentit le sang lui monter au visage : — Vous entendez, seigneurs, les paroles de Bernart. Ah! traître Garin, que j'aimais plus qu'aucun chevalier de mon pays! — Ne croyez rien, Sire, de tout cela, dit le comte Huon, car Bernart a menti. — Si fait, par saint Denis! j'ai remarqué le dépit de Garin, quand je lui parlai d'épouser ; sans Begon son frère, il n'y eût jamais consenti.   Pépin ordonne aussitôt d'élargir les riches comtes : que celui qui fut mis en croix protège Garin ! on va l'appeler d'une chose qui le couvrira de honte, s'il ne parvient à s'en défendre.   Le Loherain qu'on envoie quérir ne tarde pas à venir avec Gerart de Liège, Auberi le Bourgoin et Ori l'allemand. — Maintenant, Bernart, dit le Roi, parlez ; dites ce que vous avez à dire.   Bernart alors : — II ne faut rien cacher. Voici Garin, le loherain de Metz ; il promit à Fromont la main de Blanchefleur au radieux visage, pour notre neveu Guillaume de Montclin. En récompense, et dans un moment de folle ivresse, Fromont lui donna soixante marcs d'or fin. Alors Garin, devant nous, se vanta qu'il ferait périr le Roi de mâle mort. — Vous en avez menti ! s'écrie Garin, traître, renégat, parjure! S'il y avait en France un seul homme assez hardi pour soutenir qu'une telle parole fût jamais sortie de ma bouche, je le ferais récréant avant le milieu du jour. — Tu l'as dit véritablement, reprit Bernart ; avancez, comte Isoré le gris, soutenez ce que vous avez entendu. Isoré, sans hésiter, offrit son gage, et pour pleiges, ses parents et grands amis. Garin, de son côté, se releva vivement et, comme prêt à défendre, offrit également son gage.   Puis s'adressant à ses compagnons : Soyez mes pleiges, Ori l'allemand, Auberi et Gerart; vous êtes mes neveux, je dois compter sur vous. — Oncle, s'écria le Bourgoin, je veux soutenir la querelle et combattre contre Isoré. — Je le demande également, dit l'allemand Ori. — Non, neveux ; je défendrai moi-même; contentez-vous d'être mes otages. — Mais, dit Pépin, moi, je les récuse. Présentez-en d'autres.  — Voilà qui est merveilleux! dit Garin. Vous récusez mes parents, mes amis? Irai-je donc prendre mes otages chez les Sarrasins?   Le duc Begon était alors assis tranquillement dans la chambre de l'Emperière. Quelqu'un demande à lui parler : — Que faites-vous ici, sire Duc ! Garin est empêché dans le palais, Isoré le gris donne gage contre lui, et l'Empereur le tient de court au point de refuser ses amis pour otages.   Le Duc, à ces paroles, sort de la chambre et arrive au palais, tête nue, même avant d'avoir affublé son manteau : — Droit Empereur, dit-il d'une voix haute, je veux savoir quelle est cette querelle faite à mon frère. Il est mon aîné, c'est de lui que je dois tenir ce qui peut me revenir dans l'héritage d'Hervis ; mon devoir est de servir mon seigneur en haute cour. Apprenez-moi donc ce qu'on lui met sus et si je puis le couvrir en donnant mon gage.   Les barons disent : — Le duc Begon est dans son droit, pourvu que Garin le reconnaisse en effet pour tenancier. — Seigneurs, répondit Garin, Begon a dit la vérité. Mais, mon cher frère, n'insistez pas, je vous prie; grâce à Dieu, je puis me défendre moi-même, non seulement contre Isoré, mais, pour les convaincre de mensonge, j'en mangerais dix comme lui, l'un après l'autre. — Oh! répondit Begon, on sait assez que vous êtes hardi chevalier et courageux ; mais pour cela je ne veux pas négliger mon droit.   Il dit, et tend son gage en échange de celui qu'avait présenté son frère. Aussitôt cent quarante chevaliers se lèvent pour lui servir d'otages; L’Emperière veut elle-même être du nombre. On les accepte, les gages sont pris de part et d'autre. Le combat devra se faire le lendemain matin.  III COMBAT DE BEGON ET D'ISORÉ LE GRIS.  Quand le soir fut venu, Begon avec assez de ses chevaliers se rendit à Notre-Dame. On avait préparé un grand luminaire ; il y veilla toute la nuit. Isoré demeura dans son hôtel : il y but et mangea longuement ; pour être plus dispos, il se mit au lit de bonne heure et dormit jusqu'au matin.   Le jour reparut. On chanta la messe à tous les maître-autels. Begon à l'offrande présenta un vert paile à rouelles ; la Reine en présenta un autre semblable. Revenu dans son hôtel, le Duc se plaça sur une coute de cendal vermeil et se fît armer ; Isoré avait pris sur lui l'avance, tout en espérant, grâce à sa puissante parenté, qu'il n'aurait pas à défendre une aussi mauvaise cause. Lui, Fromont et Bernart de Naisil montèrent les degrés marberins du palais ; quand ils furent devant le Roi : — Sire, dit Bernart, vous voyez mon neveu armé et prêt à soutenir ce que j'ai révélé : mais vous n'avez pas oublié les grands services des Loherains ; prenez, s'il vous plaît, un jour pour nous entendre et nous accorder. — Non, Bernart, répondit le Roi, il est trop tard, il n'y faut plus penser.   Cependant Begon revêtait le haubert et laçait le heaume bruni. On ne pouvait être plus beau que lui sous les armes. Il attacha Froberge à la selle dorée et ceignit une autre épée qu'il avait fait venir de Cologne. Gerart de Liège prit son cheval en laisse, Auberi le bourgoin porta son écu, Tierri des Monts d'Aussai son épieu. — Neveu, dit Tierri, ayez en mémoire votre père Hervis, le meilleur chevalier du monde. Soyez comme lui rempli de hardement et de prouesse. — Oui, bel oncle; Dieu et mon droit me protégeront. Je donnerais le hardement d'Isoré pour un simple parisis, car il a le tort; l'homme déloyal ne peut durer longtemps.   Arrivés dans le palais ceintré, Begon s'avance vers Pépin : — Droit Empereur, dit-il, je me présente et j'offre le combat pour ce matin même. — Droit Empereur, dit Bernart à son tour, fixez un terme; ajournez-nous, pour arriver à bon accord et ôter tout sujet de querelle. — Oui, Sire, ajoute Fromont, je le demande, et je suis prêt à faire votre plaisir en toutes choses. — Droit Empereur, répliqua Begon de Belin, ils ont appelé de meurtre mon frère Garin ; or, pour cas de trahison on ne tient pas de plaids. Me voici prêt à combattre; je ne veux entendre à nul répit. — Et moi, dit le Roi, je vous approuve.   On se rendit alors sur la place préparée devant le palais pour le combat. Les otages, livrés au roi Pépin, furent enfermés dans une grande salle qui regardait d'un côté les lices, de l'autre le jardin. Vers le jardin furent conduits Aimon de Bordeaux, Bouchart, Harduin, Bernart de Naisil, Galeran et Gaudin ; de l'autre côté, Fromont, le flamand Bauduin, Lancelin de Verdun et Guillaume, l'orgueilleux de Montclin.   L'Empereur fait apporter les Corps saints sur la place. Isoré, le premier, s'en approche et jure que Garin a pensé et pourchassé trahison envers le Roi. Mais quand il se penche vers les Saints pour les baiser, il chancelle, et peu s'en faut qu'il ne tombe à la renverse. — Ah! cuivert, dit Begon, tu es en mâle aventure ! Tu viens de te parjurer en présence du Roi et du baronage. Je ne laisserais pas, pour le plus beau royaume, de te faire sentir le feu de mon branc d'acier.   II dit, le saisit par le bras droit, le relève et le fait si rudement tourner que l'autre a peine à se reconnaitre. Puis tombant à genoux, Begon avance la main, la pose sur les saintes reliques et jure que le glouton Isoré vient de commettre un parjure : — Jamais penser de trahison n'a souillé mon frère ou quelqu'un de notre lignage.   Ensuite il baisa les Saints, se signa et se recommanda tendrement à Dieu en versant des larmes. Le Roi ne put le voir sans être ému ; mais quoi ? c'est maintenant au diable à tenir son plaid.   Les entrées sont fermées ; les deux champions remontent à cheval et le Roi confie la garde du camp à quatre de ses comtes fiévés. Les François s'étaient armés dans la ville, afin de prévenir tout désordre ; et cependant la belle et gentille Reine, accompagnée de dix pucelles d'une beauté singulière et de quinze dames veuves, était à l'église, agenouillée devant le maître-autel. Garin priait également auprès d'elles.   La première rencontre fut rude : les deux barons s'élancèrent en même temps, le frein abandonné. L'épieu de Begon se brisa dans ses mains, celui d'Isoré, rencontrant le poitrail de l'autre cheval, pénétra dans les chairs et l’étendit mort sur le pré. Begon fut aussitôt relevé, le brand lettré au poing : — Ah! couard, dit-il, la mâle mort à qui laisse le maître pour navrer le cheval ! Mais n'espère pas que je te laisse sortir vivant des barrières. — Je crois que vous y mentez, répond Isoré, en poussant sur lui son cheval.   Begon l'attend sans trouble, se détourne, évite l'atteinte, et levant aussitôt le bras, fait lourdement tomber sa bonne lame sur le heaume d'Isoré, dont il embarre le cercle et emporte le nasal. La lame glisse de l'épaule du chevalier au flanc du cheval, qui chancelle et tombe à son tour, pour ne plus se relever. Isoré parvient à s'en débarrasser ; ils se précipitent l'un sur l'autre et se portent des coups terribles : la lutte fut longue, et quelle que soit l'issue du combat, Pépin aura sujet de le regretter. Tous deux adroits, vigoureux, intrépides ; tous deux à pied, l'épée au poing, l'écu troué, fendu, écartelé; le haubert faussé, déchiqueté, ils n'avaient rien perdu de leur ardente fureur. Entrés dans la lice avant neuf heures du matin, midi allait sonner, ils combattaient encore. On vint dire à la Reine que Begon avait perdu son cheval, qu'il avait brisé son épieu. Une fervente prière sortit de ses lèvres : — Sainte Marie ! qui avez allaité Notre-Seigneur, ah! ne laissez pas mourir Begon : ne permettez pas le malheur et la honte du royaume de France !   Écoutez ce que fit le Duc : il va de sa bonne épée frapper Isoré sur le haut du heaume que surmontait l'escarboucle. Le cercle cède, et le coup est assez bien asséné pour faire tomber Isoré sur les mains et les genoux. — Relève-toi, si tu le peux, couard renié, lui criait Begon; à la mâle heure es-tu venu dans le champ ; il te faut mourir.   Isoré se relève, embrasse son écu et rend le coup qu'il vient de recevoir. Le fer tranche le cercle du heaume et descend sur l’écu de Begon dont il sépare un large côté. Begon n'a cependant pas fléchi ; il lève une seconde fois son épée, mais le brand atteint le coin d'acier massif, se brise et lui échappe pour ne laisser dans sa main que le pont d'or. De cette poignée, il va frapper Isoré, et l'étourdit si bien qu'il le fait chanceler au point de le laisser à peine sur ses pieds. En ce moment, comme Begon n'avait plus d'armes à la main, et qu'Isoré, toujours muni de sa bonne épée, semblait déjà vainqueur, voilà que Guillaume de Montclin crie, de la salle où il était enfermé : — Neveu, neveu ! prends la tête du Loherain maudit. — Qu'est-ce que j'entends? répond Isoré, on voit que vous n'êtes pas sous mon noir écu. Allez plutôt réclamer la merci de l'Empereur pour moi et pour vous tous. Dites à Pépin que je m'engage à tenir de lui toutes mes terres.   En ce moment, il souvient à Begon de Froberge, la bonne épée fourbie qu'il avait pendue à la selle du cheval. Il court aussitôt la prendre, la tire du fourreau et revient vers Isoré d'un pas assez lent, car il était couvert de blessures, le corps brisé, la poitrine sanglante. Avec tout ce qui lui restait de forces, il frappe Isoré, sépare le heaume, achève de trancher la coiffe, arrive au crâne, l'ouvre et le pourfend jusqu'à la naissance du haubert. Isoré, cette fois, tomba pour ne plus se relever : il était mort. Alors Begon, encore ivre de rage, plonge Froberge dans ce corps inanimé, et comme un loup affamé sur la brebis, arrache de ses mains les entrailles, les emporte, et s'avançant vers la salle des otages, il les jette au visage de Guillaume de Montclin : — Tiens, vassal, dit-il, prends le cœur de ton ami; tu pourras le saler et le rôtir! Et qu'il t'en souvienne! Garin n'a jamais été parjure; Garin n'a jamais trahi le Roi !  IV FUITE DE BERNART DE NAISIL. — RAVAGE DE LA LOHERAINE. — DEUXIEME PAIX CONCLUE; FROMONT DESAVOUE BERNART DE NAISIL   Le premier soin du duc Begon, vainqueur d'Isoré, fut de se rendre à Notre-Dame où la Reine le reçut et lui fit, ainsi que Garin, la plus grande joie du monde. Les cloches sonnèrent dans tout Paris, on n'y eût pas alors entendu Dieu tonner. Le roi Pépin vint à sa rencontre, le ramena dans le palais ceintré et voulut qu'il reposât dans les appartemens de l'Emperière ; Blanchefleur, comme on le pense bien, n'épargna rien pour le guérir de ses nombreuses plaies.   Mais dès que le comte Bernart apprit la mort d'Isoré, il fendit son mantel et son peliçon, lia fortement les bandes entre elles et se coula, de la salle où il était, dans le grand verger de Pépin. Il sortit de Paris en passant la Seine à la nage, et se dirigea vers Lagny, où Forsin, un bonhomme de la ville, lui ouvrit sa maison. Il y resta la nuit, et le lendemain, avant le point du jour, il se remit à la voie, gagna Rebais, puis Vausoire, où il trouva son fils, qui n'avait pas assisté aux noces de la reine Blanchefleur. — Eh ! père, dit Faucon, tout surpris de le voir, d'où venez-vous en si petit état? — Je viens de Paris, où j'ai vu Begon de Belin combattre et tuer dant Isoré le gris. D'ici je m'en vais droit à Naisil. Oh ! malheur à nos ennemis mortels ! Je veux faire un cri en Loheraine ; je n'y veux laisser bœufs, vaches ni brebis. — Ah ! cher père, au nom du Ciel, ne faites rien qui porte avec soi le déshonneur ; vous n'avez rien à attendre de vos amis ; ils sont tous à la merci du Roi. — Silence! mauvais glous ; par les saints de Dieu ! non, tu n'es pas mon fils. Je veux qu'on me traîne à la queue des chevaux, si je ne suis vengé du loherain Garin et de son frère Begon, tous deux nés pour la mort ou la honte de mon lignage. — Écoutez-moi cependant, reprit Faucon; ils sont les plus forts, ils sont hardis et vigoureux chevaliers ; et quant à vos tenanciers, je le sais tout nouvellement, ils vous ont laissé et se sont mis en la main du Roi. — Vraiment, répond Bernart, voilà merveilles ! Mais une fois dans mon château de Naisil, je ne donnerais pas de tous mes ennemis un angevin, et je saurais bien faire mourir de dépit le plus heureux d'entre eux.   Avant de quitter Vausoire, Bernart fit une semonce qui lui amena sept vingts chevaliers et deux cent dix sergents. Il partit avec eux et ne descendit de cheval qu'à la porte de Naisil. Il ne séjourna guère dans son château ; mais il se répandit dans le pays, enleva tout le bétail, pilla les bourgs et les métairies, jeta l'effroi parmi la gent menue, qui se virent ainsi privés à l'improviste de tout ce qu'ils avaient à grand'peine amassé.   Bernart s'était d'ailleurs bien préparé pour la guerre ; il avait rehaussé les murs, élargi et creusé les fossés de Naisil, il avait formé une nouvelle enceinte de barres et de lisses dans lesquelles on pouvait embusquer les archers. Il n'avait laissé que les murs aux chapelles et aux moutiers, pour empêcher les ennemis d'y trouver la moindre ressource.   Il faut maintenant revenir au comte Fromont, à son fier et merveilleux lignage. D'otages qu'ils étaient, ils sont redevenus prisonniers, et le Roi ne veut entendre à aucune offre pour leur délivrance. Toutefois, après la fête du baron saint Denis, quand les mires appelés autour de Begon promettaient à la Reine de le guérir en peu de terme, les moines, les abbés et les prouvères se rendent au palais du Roi pour travailler à la paix. Ils tombent aux pieds de Pépin, et le prient de pardonner à Fromont. Je n'en ferai rien, répond-il, si non par le conseil de Begon et de son frère le loherain Garin. Les clercs se rendent dans l'hôtel de Begon, et le Duc se lève en apercevant avec eux le Roi. — Ah ! gentil Duc, dirent-ils à Begon, ayez compassion de votre âme ; vous le savez, Dieu vous fit grand honneur en vous accordant la mort d'Isoré ; recevez donc à merci le comte Fromont. — Cela, répondit Begon, ne me regarde pas; c'est au Roi à maintenir justice. Que le Roi fasse ce qu'il trouvera bon de faire, et je ne réclamerai pas; je prends même sur moi de consentir pour mon frère Garin. Les clercs le remercièrent et lui firent, en s'éloignant, une profonde inclination.   Voilà comment Fromont sortit de la chartre du Roi, lui, ses parents et tous les tenanciers qu'on avait saisis durant les noces de Blanchefleur au clair visage. Pépin oublia tous les sujets de rancune; les Bordelais s'embrassèrent avec Begon et Garin devant l'Emperière ; Fromont jura le dieu mis en croix que jamais il ne manquerait au roi Pépin, et qu'ils ne cesseront d'être bons amis et bons voisins, lui, les siens, Begon, Garin et leur lignage. Il fut de plus accordé que le comte Guillaume, seigneur de Montclin, le comte Lancelin de Verdun, le sire de Grantpré, Huon de Rethel deviendraient les hommes du duc Garin de Metz ; tandis qu'Aimon de Bordeaux, le comte Harduin, Guillaume de Blancafort, Bouchart aux blancs cheveux et Landri le châtaigne de la Valdone ne refuseraient pas l'hommage à Begon de Belin.   Grande alors fut dans Paris la joie de la paix. Les barons ne songeaient plus qu'à demander congé au Roi, reprendre le chemin de leurs terres, revoir leurs femmes et enfants, jouir enfin de leurs honneurs, quand arrive de Loheraine un messager qui demande à parler au duc Garin : — Sire, lui dit-il, que faites-vous ici, pendant qu'on vous prend la terre que vous teniez de vos ancêtres ? — Et qui me la prend? demande vivement Garin. — C'est Bernart, le seigneur de Naisil. Il a, mercredi, mis à sac la vallée de Metz; il a brûlé, brisé Saint-Ladre ; dans tout le pays, il n'y a pas une abbaye dont il n'ait enlevé les vivres. — Voilà merveilles! répond le Duc; où ce démon a-t-il pu trouver les gens qu'il a menés avec lui ? — Je ne le sais pas, sire, mais j'en ai vu les champs couverts ; ils marchent serrés comme un troupeau de brebis.   Ce récit fut loin de réjouir Garin. Il se rendit aussitôt près de l'empereur Pépin qu'il trouva entouré de barons, les uns français, les autres bordelais : — Au nom de Dieu, Sire, notre paix n'aura pas eu longue durée ; la guerre a repris de plus belle. J'apprends à l'instant que Bernart de Naisil met ma terre en charbon, et pourtant il est mon homme. Il a, mercredi, ravagé la vallée de Metz : voici le messager que l'on m'envoie pour m'informer de ces nouvelles. Avec votre congé, je vais aller voir s'il est encore temps de le joindre, car mes gens déjà s'étonnent de me savoir loin d'eux. — Par mon chef, dit le Roi, Bernart a fait cela pour son malheur. Et vous, dant Fromont, dit-il en se tournant vers le Comte, vous venez d'entendre Garin ; vous le voyez, c'est votre oncle qui cause tout ce dommage. — Mon oncle? répond Fromont, je renie toute parenté avec lui, il ne m'appartient plus en rien ; la mâle mort à qui la pourchasse! — Mais, dit le Roi, viendrez-vous avec nous; votre grand lignage y viendra-t-il? Il faut que je sache qui me voudra servir. — Sire, nous sommes à votre disposition; nous marcherons, et de bon cœur, avec vous.   Le Roi fit aussitôt dresser sur parchemin les lettres de semonce. De Saint-Michel en Péril de mer à Germaise sur le Rhin et à Saint-Gille en Provence, on manda tous les hommes en état de porter les armes ; les plus vieux durent, à leur défaut, envoyer un frère, fils, neveu ou cousin germain. Le lieu de réunion indiqué fut Châlons, où bientôt on vit arriver Flamans, Angevins, Gascons, Berruiers, Poitevins et Bretons. Le comte Fromont s'y présenta des premiers avec tous ses tenanciers, témoignant pour le service du Roi une bonne volonté qu'il ne devait pas toujours conserver. Pour Begon de Belin, il n'était pas encore remis de ses larges blessures ; il vit partir avec regret l'ost royal et resta dans Paris, confié aux soins de l'Emperière, qui n'épargna rien pour hâter sa guérison.  V SIÈGE, PRISE ET DESTRUCTION DE NAISIL.   Arrivés à Châlons, le Roi confia de nouveau l'enseigne de saint Denis au duc Garin. L'armée se mit en mouvement, hauts princes, chevaliers et sergents, palefrois et roncins, chariots transportant les vivres et toutes les provisions d'une armée en campagne.   On fit une première pause à Bar-le-Duc. Le tref du Roi fut tendu en vue de la rivière, sous Vernis, et Garin donna au bourgoin Auberi le commandement des mille chevaliers de l'échargaite. Auberi était impatient d'une rencontre avec Bernart de Naisil, qu'il haïssait depuis le ravage de la Bourgogne ; Bernart ne le craignait guère et ne l'aimait pas davantage.   De Bar-le-Duc on gagna Laigny ; Naisil n'en était éloigné que de deux lieues. L'ost s'arrêta le long de la belle rivière qui baigne de ses eaux les murs de la ville.   Bernart savait que le roi Pépin approchait avec son armée et qu'il avait juré de ne pas retourner avant la ruine et la destruction de son château. — Il restera donc ici jusqu'au dernier jugement, se dit-il ; Naisil ne sera jamais pris de force, et je ne le rendrai pas de mon gré. Demeurons en joie, sire Fauconnet, mon fils ; laissons le Roi croupir à son aise ici ; nos portes, nos guichets, nos barrières n'ont rien à craindre.   Dans le château, il marque la place de ses nombreux chevaliers : les uns entre les créneaux, les autres sur les galeries, dans les tours, devant la porte ou les fenêtres. Tous, couverts de bonnes et belles armes, font briller au loin les forts écus listés, les heaumes vernis et les pennons dorés.   Bernart n'attend pas que l'ost du Roi paraisse en vue de Naisil ; il se fait bellement armer, lui et quatre vingts de ses chevaliers : ils montent sur de grands et rapides coursiers, tenant au poing de bons épieux carrés. Le vieux Bernart était preux et intrépide à la guerre ; il y avait toujours grand profit à le suivre dans ses chevauchées, et s'il avait été loyal, il eût compté entre les meilleurs chevaliers de la chrétienté. Non loin de Naisil, ses gens rencontrèrent la bataille d'Auberi. Dès que les deux barons se reconnurent, ils fondirent l'un sur l'autre : Auberi broncha sans tomber, Bernart fut jeté violemment à terre. Mais, grâce à ses compagnons, il fut bientôt remonté, et criant Naisil, se vengea de la première joute sur plus d'un chevalier. II y eut là bien des épieux rompus, des chevaux abattus, des vassaux navrés. Mais les Royaux avançant toujours, Bernart dut se borner à défendre le passage du ruisseau qui va tomber dans la grande rivière d'Ornain. Il n'empêcha pas Auberi de franchir le gué, pendant que Garin arrivait à force d'étrier à la tête de quatre mille fervêtus. Bernart, qui savait tant de guerre, prévit aisément le danger qu'il yaurait à l'attendre : — Assez pour aujourd'hui !dit-il aux siens, et d'un pas régulier et ferme ils se rapprochèrent de Naisil ; lui toujours le dernier, faisant face aux Royaux dont il retenait la poursuite. Etquand Garin et Aubery, en se précipitant dans leurs rangs, y jetaient l'épouvante : — Faites bonne retraite ! leur criait-il ; tant que vous me verrez vivant, vous êtes assurés de rentrer.   Ainsi toujours violemment poussés, ils arrivent à la porte ; alors, du haut des murs, les pierres, les flèches et les carreaux tombèrent sur les Loherains. Ceux-ci n'allèrent pas au delà des premiers retranchements; ils établirent leurs tentes et pavillons autour des murailles. Au premier rang se placèrent les chevaliers ; dans les haies et dans les jardins se groupèrent les sergents, et plus loin encore, les gens des communes se répandirent dans les terres en culture.   Rentré dans Naisil, Bernart, quoique serré de près, était aussi tranquille que renard dans sa tanière. Quand Julius César éleva ce château, il avait ménagé des souterrains et des grottes, qui se prolongeoient à quatre, cinq, neuf et dix lieues ; c'est par là que sortait Bernart toutes les fois qu'il lui en prenait envie. Il allait jeter l'alarme dans l'ost des Royaux, ou bien il attaquait le charroi dont il emportait les provisions. Chaque jour un nouveau cri ; bien vainement les échargaites surveillaient les passages déjà reconnus, Bernart paraissait tout d'un coup dans les pavillons, tuait ou emmenait prisonniers un ou deux fervêtus. — Ah! si l'empereur Pépin peut jamais le saisir, comme il jure de le faire écorcher vif, pendre, brûler, rôtir, bouillir !   Ces paroles, souvent répétées, déplaisaient grandement au comte Fromont. Un jour il rassemble ses parents et ses amis dans son tref : — Vous entendez, leur dit-il, le Roi ; comme il menace mon oncle de Naisil, comme il jure de le pendre et de l’écorcher vif. Ce serait pour notre lignage une honte ineffaçable. Il vaut mieux que de son plein gré dant Bernart se mette en la merci du Roi ; alors nous demanderons qu'on lui laisse son château de Naisil. Guillaume de Montclin, mon frère, allez vers dant Bernart, dites-lui ce que nous lui conseillons de faire. — Volontiers, répond Guillaume ; il le fera, quand ce ne serait que pour moi. Guillaume, monte à cheval, arrive devant la porte de Naisil, s'arrête au pont tournant, et faisant signe aux fervêtus qui couvraient les murs : — Francs chevaliers, ne tirez pas; j'ai nom Guillaume, le seigneur de Montclin, et je désire parler à mon cher oncle Bernart de Naisil.   Aussitôt un chevalier se rend dans la salle où se tenait Bernart et lui dit que, devant la porte, Guillaume de Montclin, seul, à cheval, demande à lui parler. — Faites-le donc entrer, dit le Comte.   Aussitôt trente-six chevaliers arrivent à la porte, le pont se baisse, Guillaume entre et descend de cheval ; Bernart se lève en le voyant arriver : — Soyez le bienvenu, cher neveu ! c'est bien à vous d'arriver : au besoin reconnait-on son ami ; on a beau vouloir, le coeur ne peut mentir.   Cela dit, il le prend par la main, le conduit dans ses plantureux greniers, dans ses caves, dans ses riches lardiers. — Voilà , dit Guillaume, de véritables trésors; mais je viens ici vous dire, de par vos amis, que le meilleur moyen de salut, c'est de vous abandonner à la merci du Roi. Nos chevaliers demanderont qu'on vous conserve Naisil, et vous n'y perdrez pas la valeur d'un angevin.   En l'entendant, Bernart rougit de colère : — Ah! fils de putain ! s'écrie-t-il, voilà pourquoi tu es venu ! Moi, en la merci de Pépin ! Je ne suis pas si désireux de ma honte. Écoute-moi : viens-tu m'aider à soutenir la guerre ? — Nennil, bel oncle ; et puisque vous ne tenez compte du conseil de vos amis, je retourne à l'ost de Pépin. — Oh ! non pas, répond Bernart. Par saint Jacques ! Tu es mon prisonnier. Ça, qu'on me prenne ce chétif, qu'on le conduise dans ma chartre ! Les chevaliers, accoutumés à lui obéir, saisissent dant Guillaume et le jettent dans un noir souterrain, où il demeura trois jours sans qu'on lui apportât rien à manger, rien à boire. Le quatrième jour on le fit sortir, le visage pâle et défait ; il eut grand' peine à se traîner jusqu'au camp. Eh ! lui dit Fromont, en le revoyant, qui vous a mis, cher frère, en cet état ? — Votre oncle, dant Bernart de Naisil ; je croyais être mieux avec lui que personne, il m'a fait garder la prison trois jours sans m'envoyer de nourriture. Ah! si je le tiens jamais, le vieux traître, il ne mourra que de ma main. — Il a mal fait, par mon chef, dit le comte Fromont.   Parlons maintenant de Begon. Ses plaies refermées, il vint en grande compagnie rejoindre l'armée et fit dresser ses tentes à l'opposé de celles du Roi. Un jour, dant Bernart sortit du château par le souterrain, œuvre ancienne des Sarrasins. Il avait quatre-vingts chevaliers, quatre-vingts mulets et sommiers, pour rapporter les riches proies. On lève le cri d'alarme, Begon monte et fait monter avec lui trente-six fervêtus. Mais Bernart était déjà loin : il allait atteindre un étroit vallon qui conduisait à l'entrée cachée du souterrain, quand Begon le joignit. Au cri de : Chastel! Bernart se retourne, et, reconnaissant le Loherain, il s'élance de toute la vigueur des éperons. Le choc fut rude, les épieux frappèrent à plein sur les écus ; Begon chancela, Bernart fut porté à terre, et peu s'en fallut qu'il ne se rompît le cou. Fauconnet accourt au secours de son père et le relève ; la mêlée devient générale : plus d'un chevalier y fut tué, plus d'un bras ou d'un poing séparés du corps. Malheur à celui que le fer de Begon atteint ! Il faut que l'âme prenne congé de son corps. Mais les gens de Bernart étaient plus nombreux; Begon désarçonné, tombe et se relève ; il se défend en héros et soutient à pied une lutte inégale. Bernart et Faucon sont également désarçonnés; et Faucon, sans le prompt secours de ses hommes, n'eût pas reporté sa tête dans Naisil. Enfin accablés par le nombre, les chevaliers de Begon allaient succomber, dix étoient déjà couchés sur le sable, quand un de leurs écuyers, quittant le lieu du combat, accourt à l'ost des Royaux : — Francs chevaliers, dit-il, que faites-vous ici ? Le duc Begon est aux prises avec Bernart ; c'en est fait de lui si l'on ne vient à son aide. Aussitôt Garin s'élance à cheval suivi de quatre cents fervêtus ; malheur à Bernart s'il parvient à le joindre ! Mais le seigneur de Naisil, dès qu'il les vit poindre : — Allons-nous-en, dit-il à son fils, je vois approcher le loherain Garin.   Ils rebroussent alors chemin, mais en restant les derniers, pour servir aux autres de barrière. Begon, remonté à cheval, se met avec Garin à la poursuite. Qui fut bien empêché? Ce fut Bernart ; obligé de soutenir l'effort de quatre cents chevaliers éprouvés ; et ne voulant pas montrer l'entrée du souterrain qui lui offrait un asile. Mais après force tours et détours, après avoir vu tomber la moitié de ses compagnons, il fallut bien s'esquiver par là , sous l'œil des Loherains.   Garin s'arrêta sur la grotte et fit venir charpentiers et maçons : l'ouverture fut murée ; si bien que désormais Bernart ne pourra plus gagner la campagne, car Begon visita le pays, reconnut d'autres souterrains et les fit également combler. Ainsi les assiégés n'ont plus d'autre issue que leurs portes. On construisit, par l'ordre de Begon, un grand château de siège qui devait permettre aux Royaux d'approcher les murailles et de lutter à force égale contre tous les sergents et chevaliers qui couvraient les créneaux de Naisil.   Bernart ne pouvoit longtemps résister. Ainsi, Fromont le prévoyait; et craignant toujours l'effet des menaces du Roi, il fit une nouvelle tentative et se présenta, avec quatorze de ses plus grands amis, à la porte du château. Bernart ne tarde pas à paraître sur le mur. Au nom de Dieu, mon oncle, lui dit Fromont, croyez-en vos amis, si vous tenez à vos honneurs. — Eh bien, que disent-ils nos amis? — Qu'il vous faut mettre en la merci du roi Pépin ; que tous prieront, pour vous obtenir de bonnes conditions ; Garin et Begon se joindront même à nous : vous savez que nul ne les surpasse en loyauté comme en prouesse. Bernart répond : — Voici paroles merveilleuses ! On croupira vingt ans devant mon château avant de le prendre. J'ai là -dedans, à souhait, pain, chairs et vins, foin, avoine et litière pour mes chevaux ; j'ai même, quand il me plaît, belle dame pour mon lit. — Faites cependant, mon oncle, ce que nous vous conseillons. — Je le ferai donc, mais à contre-cœur, et pourvu toutefois que je sois assuré de garder Naisil. — Vous le garderez, oncle, je vous le garantis.   C'est ainsi qu'ils amenèrent Bernart devant le Roi. Le flamand Bauduin le présenta : Droit Empereur, dit-il, Bernart se met en votre merci, à la seule condition qu'en échange des pertes de Garin qu'il consent à rendre, on lui laissera le château de Naisil. — Soit! dit Garin, j'y consens.   Bernart rendit les clefs, le Loherain les prit, et, sans perdre un moment, le duc Begon se va mettre en possession de la ville et du château. Il en fait sortir ceux qu'il y trouve, il mande les pionniers et les maçons ; bientôt les tours sont minées, les murs et le donjon s'écroulent, il ne reste de Naisil qu'un amas de ruines. Bernart entendit tomber les énormes bâtiments : — Ah! s'écrie-t-il, je suis trahi! Sire roi, j'étais en votre merci, vous m'aviez promis de conserver Naisil, et c'est vous qui le faites abattre! Jamais pareil outrage ne fut fait à un homme ; si j'avois pu croire à votre déloyauté, vous seriez demeuré devant les murs jusqu'au jour du dernier jugement. — Ce n'est pas moi qui l'ai commandé, dit le Roi : il fait venir le duc Begon : Sire vassal, vous avez fait grand outrage. — Sire roi, répond le Duc, ce qui est fait est fait. Bernart est un larron, un briseur de chemins, un meurtrier ; contre telles gens on n'a pas de plaids à tenir. — Vous en avez menti! s'écria Bernart furieux.   Modérez-vous, dit Fromont ; obtenez seulement du Roi la liberté de rebâtir et de refermer Naisil, dès que vous en aurez loisir. — J'y consens, dit Pépin. Mais Begon prenant à part son frère : — Ecoutez-moi : le mauvais larron tient de vous ; Naisil est de votre fief ; ne laissez jamais relever son château : car il aurait beau jurer, il sera toujours faux et traître. — Je vous entends, répondit Garin, et je saurai bien l'en empêcher.   La chevauchée était terminée. Le Roi alla retrouver à Paris la franche et belle Emperière ; Garin revint à Metz, Begon en Gascogne, Aimon, Harduin et Tiebaut du Plessis à Bordeaux, Fromont à Lens, l'orgueilleux Guillaume à Montclin. Il y eut en France quelques bons jours, durant lesquels nul ne parla de renouveler la guerre.  VI MARIAGE DES DEUX FRÈRES, GARIN ET BEGON.   La reine Blanchefleur se tenait à Paris avec le Roi. Elle l'appelle un jour et lui dit : — Sire, vous feriez sagement de marier le loherain Garin et son frère. Le courtois Bancelin disait l'autre jour que Fromont recherchait Garin pour sa sœur Heloïs. Si ces deux grands lignages venaient à se réunir, ils vous donneraient bien des ennuis et ne vous laisseraient plus disposer des honneurs. Vous avez déjà trop tardé ; leur alliance serait accomplie si Garin n'avait pas cru devoir différer à cause de vous.  Le Roi approuva grandement le conseil, et le lendemain, dès le point du jour, il partit de Paris et se rendit à Blaives (Blaye), chez le duc Milon aux grenons fleuris. — Soyez le bienvenu, neveu, lui dit le Duc en le recevant; je ne vous ai pas vu depuis la chevauchée que vous fîtes, il y a neuf ans, pour conquérir Bretagne et Gascogne. — Ah ! mon oncle, répondit Pépin, d'autres soins m'amènent près de vous. Je vois aujourd'hui mon pays menacé de grands troubles ! je crains que les Français, les Angevins, les Normands ne s'entendent pour me dépouiller de toute mon autorité : or vous avez deux belles et courtoises filles ; de mon côté, j'ai nourri dans ma cour deux comtes, aujourd'hui saisis de mon fief ; ils sont mes hommes : s'ils épousaient mes nièces, ma couronne trouverait en eux un solide appui. — Sainte Marie! dit le Duc, ma crainte est de manquer d'héritiers : plus d'un prince et d'un duc ont déjà recherché mes filles ; ils ont été éconduits, elles ne voudraient, disent-elles, entendre qu'aux deux frères loherains, Garin et Begon. Quand ils vinrent avec vous dans ce pays, elles ont eu l'occasion de les voir; si bien qu'elles se sont éprises, la première de Garin, et Béatris, la seconde, de Begon, votre preux et gentil sénéchal. Elles les épouseront, disent-elles, ou n'en épouseront jamais d'autres. — Mais, s'écria Pépin, c'est justement le duc Garin et mon sénéchal Begon que je viens pour vous proposer. Donnez-leur donc vos filles, Dieu semble l'avoir destiné. — Je les accorde volontiers. — Mandez les deux princes; mon plus grand désir est de les voir.   Pépin aussitôt envoie un message à Metz, un autre à Belin. Begon arrive, non pas comme un vilain dépaysé, mais dans la compagnie de deux cents chevaliers. La suite de Garin fut encore plus nombreuse. Quand ils descendirent devant le perron de Blaives, l'Empereur vint à leur rencontre ainsi que le duc Milon. Ils montèrent au palais, le Roi leur donna place à ses côtés. Pour Milon, il se rendit à la chambre des demoiselles qu'il trouva riant et prenant leurs ébats : — Mes belles filles, leur dit-il, il vous faut aller parer de vos plus beaux draps; je vous ai donné pour maris deux chevaliers qui demandent à vous voir. — Et qui sont-ils, ces chevaliers ? dit l'aînée; ils pourront bien retourner comme ils sont venus. — Voici leurs noms, dit le père; l'un est Garin le loherain, duc de Metz, fils du duc Hervis; l'autre est Begon, du château de Belin, le sénéchal du Roi votre oncle.   Ne demandez pas si, quand elles entendirent ainsi parler leur père, elles se hâtèrent d'aller revêtir leurs plus riches vêtements. Elles passent sur leur corps le bliaud de soie et le peliçon hermine ; elles affublent le manteau de zibeline ; elles posent sur leur tête deux chapelets d'or et de pierres précieuses, et laissent tomber sur leurs épaules leurs cheveux enroulés. Milon les conduisit par la main au palais ; quand elles sont en présence du Roi : — Voici vos nièces, droit Empereur : donnez-les à ceux qui pourront mieux leur convenir. Pépin les reçoit, les couvre de son manteau, et appelant les deux frères : — Enfants du duc Hervis, approchez. Vous, Garin de Metz, prenez ma nièce, la bien faite Aélis; à vous, dant Begon du château de Belin, je donne Béatris dont la beauté n'a pas d'égale au monde : en même temps je vous investis de cette grande terre ; car le duc Milon veut bien se rendre moine au monastère de Saint-Seurin.   Les deux frères, en remerciant le Roi, recueillirent les deux pucelles et les conduisirent au moutier Saint-Martin. Il y eut pour les bénir deux archevêques, l'un de Bourges qui dépendait du Berri, l'autre de Bordeaux qui dépendait de Gascogne. Ils les épousèrent d'argent et d'or fin, et revinrent au palais quand la grand'messe fut chantée.   L'Empereur se tint huit jours en grande joie dans la ville de Blaives. Quand chacun commença à penser au retour, Begon parla comme on va voir : — Entendez-moi, vous tous qui êtes ici réunis, et vous aussi, mon cher frère. Vous tenez seul la terre que le duc Hervis, notre père, avait tenue : je n'en ai rien recueilli, chacun le sait : si je tiens Gascogne, c'est par le don que m'en a fait Pépin et dont je lui rends grâces. Voilà que nous venons de prendre femmes ; la terre que nous avons reçue est bonne et riche. Je vous propose, mon frère, un jeu parti, en présence de tous nos fidèles : ou prenez possession de toute la terre du duc Milon, et je ferai quitter à Béatris la part qui lui en revient ; ou tenez-vous à l'héritage du duc Hervis, sans en rien distraire, et faites renoncer Aélis à la part qui lui revient dans l'héritage de Milon. — Le duc Begon a bien parlé, disent tous les barons. — J'accepte le jeu parti, dit Garin, et je garde la terre d'Hervis qu'ont tenue mes ancêtres. Approchez, belle Aélis ; faites abandon de votre héritage : vous ne perdez rien à l'échange, car vous tiendrez la grande et forte cité de Metz avec le val Saint-Dié, où gît le pur argent. — Je m'y accorde, dit Aélis, car mes vœux seront toujours les vôtres.   Il fallut se séparer : les deux sœurs se tinrent longtemps embrassées et les deux frères versèrent des larmes en se recommandant à Dieu. Le duc Milon revêtit les noirs draps et devint moine de Saint-Seurin ; Pépin retourna en France, et Garin conduisit à Metz la bien faite Àélis. Les noces furent grandement célébrées, en présence de tous les fidèles que le Duc avait invités. La première nuit qu'ils dormirent ensemble, l'heure fut bonne ; la Duchesse conçut un fils qui eut à nom Girbert, au bras de fer et au vaillant courage, qui soutint tant de guerres contre Fromondin, qui fit aller le vieux Fromont chez les Sarrasins pour y renier Dieu et sa mère ; qui mit enfin à mort Guillaume de Montclin et Bernart de Naisil.   Pour le duc Begon, il resta quelque temps à Blaives, dans ses nouveaux domaines. De Béatris dévaient naître deux fils au cœur loyal, à la volonté hardie. L'histoire les nommera Hernaut et Gerin ; toujours unis d'amour avec leur cousin Girbert, toujours prêts à l'aider dans ses plus grandes adversités, ainsi qu'on verra, si l'on veut bien écouter la suite de la chanson. |
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