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LIVRE II
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LA PREMIÈRE GUERRE
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I
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GARIN PREND SOISSONS QUE LE ROI GARDE.
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  On jeta dans une large fosse le vieil Hardré et les autres Bordelais étendus sans vie sur les carreaux de la grande salle. En même temps Garin mandait l'Abbé de Saint-Vincent :
— Faites, lui dit-il, recueillir, couvrir et mettre en terre les bonnes gens mes amis qui viennent d'être tués. Je fonderai des rentes pour que Dieu leur fasse merci.
  L'abbé remplit les désirs du duc Garin. Le preux Hernaïs dit au Roi :
— Cher Sire, vous êtes jeune et nouveau chevalier; apprenez que je suis cousin germain de Garin; sa sœur Heluis est ma mère. Or, Hervis, mon aïeul, n'a jamais trahi votre père, comme avait fait la race d'Hardré quand ils se donnèrent tous à Girart de Roussillon. Vous avez vu que le comte Fromont voulait avancer son mauvais lignage, en faisant mourir les barons qui vous avaient le mieux servi. Le moment est venu de montrer votre puissance. Allons tous contre Fromont ; il n'a pas de cité, de château ni de tour qui le garantisse. C'est par Soissons qu'il faut commencer.
  Le Roi s'accorde au conseil d'Hernaïs. Il mande ses hommes ; bientôt, vilains, bourgeois des communes et chevaliers gravissent le tertre de Montloon. Le signal du départ est donné; les enseignes flottent, les heaumes étincellent, on marche sur Soissons. Fromont n'a qu'à bien se tenir; s'il est pris, notre Empereur ne le laissera plus échapper.
  Les Royaux comptaient cinq cents chevaliers, les uns venus de France, les autres amenés par Hernaïs, sans parler de ceux du Laonnois. Tous, sous la bannière du Roi, allaient précédés des trois cents chevaliers que conduisait Garin. Ils suivent la voie ferrée, passent devant Chauvignon qui se dresse sur une roche aiguë, et pénètrent dans le val de Soissons.
  Les hommes de la ville ne savaient pas qu'on dût les assaillir. Les Loherains trouvent les barres levées, le pont baissé, les postes presque déserts. Ils entrent dans la cité sans rencontrer de résistance. Garin marche sur le château; les portes en étaient ouvertes. Il saisit le châtelain qu'il fait monter en croupe derrière lui ; les gardiens étaient assis au manger ; il les jette dans la chartre voisine : puis laissant dans le donjon plusieurs de ses chevaliers, il revient à Pépin dont le premier soin fut de prendre les bourgeois sous sa garde, et de défendre de mettre la main sur rien de ce qui leur appartenait.
— Droit Empereur, dit Garin, si vous voulez Soissons, la grande cité de prix, je vous l'abandonne. Elle fut de l'héritage de mes pères, elle devrait être à moi mais le lignage d'Hardré nous l'enleva, et je consens aujourd'hui à la tenir de vous. Comme Langres, Soissons sera votre chambre; vous y aurez droit de gîte quand vous viendrez de Laon à Paris, ou de Beauvais à Laon.
— Ah ! sire Garin, répondit le Roi, ne m'enseignez pas à fausser ma foi : je n'oublie pas qu'Hardré la tenait de moi jusqu'à ce jour.
— Cela peut être, dit Garin ; mais avant lui elle appartenait à mes ancêtres : c'est pourquoi je la réclame. S'il vous convient de la garder, je l'abandonne ; mais, par saint Denis! Vous verrez la ville brûler, les moutiers tomber et les crucifix foulés aux pieds, si jamais un autre que vous en devient possesseur.
  Le Roi écouta, demanda l'avis de ses hommes, et prit la cité pour lui-même. Il la mit en bon état de défense, fit élargir et creuser les fossés, renforcer les murs, élever les bretèches; puis, ayant mandé les vavasseurs du pays, il en reçut la féauté.
  Hernaïs vint ensuite devant le Roi : Droit Empereur, c'est vous qui m'avez fait chevalier, et je suis déjà votre homme. Or, mon père est mort, dont grandement me pèse, et je viens vers vous pour recueillir mon fief, s'il vous plaît de m'en revêtir.
— Volontiers, répond le Roi; je vous aime, Hernaïs, pour le grand service que vous m'avez fait. A la terre que tenait votre père j'ajoute le don du fief de Montlehery.
— Grands mercis, Sire! dit Hernaïs; et puisse Dieu vous récompenser de ce que vous faites aujourd'hui pour moi! Cela fait, il demanda congé de Pépin, et s'en revint en son pays.
  Nous allons maintenant vous parler de Fromont.
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II
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MARIAGE DE FROMONT
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  Encore éperdu de tout ce qui s'était passé dans le palais de Montloon, Fromont arriva dans Saint-Quentin au moment où son cousin, le comte Eudon, se levait de table. Il descendit au bas du perron, et fut bientôt entouré de gens de tout état. Eudon lui-même vint à sa rencontre. Cousin, lui dit-il, soyez le bien venu ; pourquoi ne m'avoir pas averti par un message? Vous auriez été plus honorablement servi.
— Sire Eudon, merci! Mais je ne viens pas ici pour de grands mangers ; j'ai le cœur plein de courroux et d'amertume. Je quitte le Roi, irrité contre lui, contre Garin de Metz, contre Hernaïs d'Orléans qui, sous mes yeux, a tué mon père, l'oncle que vous aimiez et qui vous avait nourri.
— Diable! dit Eudon, je n'y comprends rien. Quoi! le Loherain qui vous aimait tant, qui ne pouvait se passer de votre compagnie! Comment, et par quelle aventure? Quel a été le sujet de querelle? Dites-le-moi, je vous prie.
— Je le dirai, mais demain, devant tous nos amis.
— Cela suffit, répondit Eudon, et j'attendrai volontiers que nous soyions réunis.
  De la journée, Fromont n'approcha pas de ses lèvres une goutte de vin; il ne ferma pas l'œil de la nuit, mais il envoya vers ses amis les plus prochains. Dreux d'Amiens, qui par bonheur était à Chauni, arriva des premiers, accompagné de dix chevaliers, quand Fromont était encore à la messe au moutier de la ville. En rentrant au palais, et comme il se mettait à table, arrivèrent avec Dreux, Herbert d'Hireson, le vieux Aleaume de Ribemont, et Berengier sire de Chauni. Chacun se leva pour aller vers eux ; Fromont, seul resta immobile et la tête baissée. Comment vous est-il, cousin? dit le comte Dreux, vous me semblez abattu.
— Il me va mal : Hardré aux blancs grenons, l'oncle qui vous avait nourri, est mort.
— Et qui l'a tué?
— Hernaïs d'Orléans, le neveu du duc Garin; il a été, sous mes yeux, frappé, fendu jusqu'aux dents.
— Sainte Marie! cria le comte Dreux, voici merveilles. Garin n'est pas d'un naturel outrageux, on ne l'a jamais vu injurier personne : il faut que vous l'ayiez provoqué, vous dont la parole a toujours été hautaine et médisante.
— Veuillez m'écouter, reprit Fromont, et vous saurez comment la chose est arrivée. Vous n'ignorez pas le don que m'avait fait l'Empereur, un jour que, chassant dans la forêt de Senlis, il avait investi Begon le loherain du duché de Gascogne. Devant mille témoins, il avait promis de m'accorder le premier honneur vacant, à ma convenance. Le roi Tierri de Maurienne vint à mourir, laissant une seule fille, Blanchefleur, qu'il avait fiancée au duc Garin. Pépin consentit au mariage, et avec la demoiselle accorda le fief de Maurienne au Loherain. J'y mis défense, et c'est alors que le Duc me donna de son poing sur les dents, et qu'ils ont meurtri mon père et nombre de mes amis.
— Vous avez eu tort, sire cousin, dit le comte Dreux; vous vous êtes follement avancé. Aviez-vous donc peur de manquer de femme? Quand vous voudrez, au lieu d'une vous en aurez dix. Je viens justement de m'enquérir pour vous d'un grand et beau mariage : c'est avec la dame de Ponthieu, Helissent, la sœur du comte Bauduin de Flandres. Son mari est mort depuis peu; elle n'a qu'un tout petit enfant ; une fois mis dans l'héritage, vous n'auriez plus à craindre un seul ennemi.
— Vous avez bien parlé, répondit Fromont, mais il faut agir discrètement. Si Pépin le savait, il trouverait moyen de l'empêcher.
— Oui, dit Dreux, et surtout il convient d'user de grande diligence. Dès demain, je me mettrai en chemin ; ou tout de suite, si vous l'aimiez mieux.
  Comme ils en étaient là , un messager parti la veille de la grande ville de Soissons, arrive cherchant partout le comte Fromont. On lui dit qu'il est au palais; il y monte, et salue le Comte.
— D'où viens-tu, bel ami?
— Sire, de Soissons.
— Comment le font mes gens ?
— Mal. Le roi de France est venu les attaquer; Garin est entré dans le château, le Roi l'a repris, et il a déjà reçu la féauté des chevaliers, des bourgeois, et de tous les gens de la ville et du pays.
— Ainsi, dit Fromont, ce tout se déclare contre moi. Je n'ai plus assez de terre pour m'étendre vivant.
— Pourquoi s'étonner de pareille chose? dit Dreux. Tu vins au monde nu et dépourvu ; avec du hardement et de la constance, un chevalier peut tout conquérir. Ce qu'on lui enlève aujourd'hui, il le reprendra demain. Mais je dois aviser à mon message. Vite, un cheval !
  Et quelques instants plus tard, Dreux avait quitté Saint-Quentin avec six chevaliers seulement, car, pour être moins empêché, il avait renvoyé sa mesnie. En approchant d'Aire, il demanda où pouvait être Bauduin. On lui dit qu'il serait le lendemain à Saint-Omer; en effet, il y trouva le Flamand, comme il sortait du moutier après avoir entendu la messe. Le comte Bauduin reconnut Dreux, alla vers lui et lui mettant les bras au cou :
— Soyez, lui dit-il, bien venu ! Je ne vous avais pas vu, bel ami, depuis longtemps. Auriez-vous besoin de nous?
— Oui, sire; je vous parlerai d'une chose qui ne vous sera pas déplaisante. Mais veuillez m'écouter à l'écart : le comte Hardré, que vous aimiez, vient de mourir. Son grand fief, duquel dépendent le comté de Brabant, les seigneuries d'Arras, Boulogne, Amiens, Saint-Quentin, Beauvais, Coucy, Roye, Ribemont, Montdidier, doit revenir à Fromont. Pour peu qu'il vive, Fromont aura l'office de comte du palais : je viens vous demander pour lui Helissent au clair visage, votre sœur, la dame de Ponthieu.
— Je l'accorde volontiers, répondit Bauduin. Assurément, ma sœur est une belle et riche dame; de l'Océan aux bords du Rhin il n'en est pas qu'on puisse lui comparer; mais le comte Fromont est riche d'avoir et d'amis.
— Maintenant, ajouta Dreux, il ne faut pas perdre de temps; les longs répits sont rarement utiles, et si l'Empereur savait que la terre de Ponthieu est en vacance, il donnerait votre sœur au premier mâtin de sa cuisine qui lui aurait fait bien rôtir un paon.
— Vous dites la vérité. Et tout de suite, appelant Landri, Nevelon, Berengier, Guimart et Estourmi :
— Allez vers ma sœur en Ponthieu ; vous lui direz de venir me retrouver samedi, à Amiens, chez Dreux que voici.
  Les messagers prennent aussitôt le chemin de Montereuil el de Saint-Valéry. Ils demandent nouvelles de la dame : elle était à Abbeville, où ils la joignirent le lendemain. Helissent les accueillit courtoisement, et tout d'abord leur demanda des nouvelles de son frère et comment il était.
— Fort bien, dame, répondit Nevelon; il vous salue et vous invite à vous rendre samedi à Amiens, chez le vaillant comte Dreux.
— Pourquoi mon frère ne vient-il pas ici?
— Dame, répondent les envoyés, il n'en a pas trouvé le temps ; après vous avoir vue, son intention est d'aller vers le roi Pépin.
— Je ferai ce qu'il désire, dit Helissent.
  Et soudain elle dispose tout pour le voyage, arrive dans Amiens le vendredi, descend chez Galeran d'Autry, bourgeois riche et bien pourvu, qui lui présente tout ce qu'elle peut désirer pour elle et pour ses gens.
  Dans le même temps arrivait Fromont accompagné de sept vingts chevaliers d'élite, armés de bons épieux brunis et de brillants écus, tous conduisant en dextre de grands chevaux caparaçonnés. L'entrée du flamand Bauduin ne fut guère moins belle. Les chevaliers prirent hôtel dans la ville. Pour Fromont et Bauduin, ils montèrent les degrés de l'antique palais, et furent reçus par le comte Dreux.
  Bauduin fait appeler sa sœur. En la voyant arriver, tous se levèrent, et chacun admira la noble souplesse de son corps et la beauté de son visage. Le Flamand, la prenant par la main : Ma belle et chère sœur, parlons un peu à l'écart. Comment le faites-vous?
— Très-bien, grâce à Dieu!
— Demain vous aurez mari.
— Que dites-vous là , frère? Je viens de perdre mon seigneur; il n'y a pas un mois qu'on l'a mis en cercueil; j'ai de son corps un beau petit enfant qui doit un jour être riche homme avec la grâce de Dieu. Je dois penser à le garder, à bien accroître son héritage. Et que dira le monde si je prends si vite un autre baron ?
— Vous le ferez pourtant, sœur. Celui que je vous donne est plus riche homme que n'était votre premier mari ; il est jeune et beau : c'est le fils de Hardré, le comte du palais ; c'est le vaillant Fromondin. Hardré vient de mourir; la terre d'Amiens et bien d'autres vont relever de lui.
  Quand la dame entendit nommer Fromont le cœur lui changea subitement :
— Sire frère, dit-elle, je ferai ainsi que vous le souhaitez.
Alors le Flamand appela Fromont :
— Venez, venez, franc et noble chevalier; venez aussi, Dreux, tous nos autres amis ;
  Et saisissant la main droite de la dame, il la posa, devant tous, dans celle de Fromont. On ne prit pas un jour, on n'attendit pas une heure; sur-le-champ on se rendit au moutier; clercs et prêtres étaient prévenus. Là furent-ils bénis et épousés. Les noces furent grandement célébrées dans le palais ; on y gaba, on y rit, on se divertit de cent manières ; puis quand vint la nuit, le même lit reçut les nouveaux époux, et, si quelqu'un eut envie de se plaindre, ce ne fut pas le comte Fromont. L'heure fut bonne ; la dame conçut un fils qu'en baptême on appela Fromondin. C'est lui qui devait soutenir tant de combats et prendre tant de villes, contre Girbert de Metz, le fils du loherain Garin.
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III
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CAMBRAI
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  La nuit s'écoule et fait place aux premières lueurs du jour. Fromont quitte la nouvelle épousée, et se rend au moutier pour la messe et les matines. En sortant, il prend le Flamand par la main, et le conduit dans un jardin où vint les rejoindre Dreux d'Amiens. Les trois barons s'assirent sous un pommier, et Fromont s'adressant à Bauduin :
— Sire, dit-il, j'ai besoin de m'ouvrir à vous. Nous voilà maintenant frères, et, grâces au Seigneur Dieu, je dois vous tenir pour le meilleur de mes amis ; tout doit être aujourd'hui commun entre nous. Conseillez-moi donc au sujet de Garin ; car, apprenez-le, c'est lui qui a tué mon père et qui m'a dessaisi de Soissons.
  Le Flamand, à cet aveu non attendu, fut longtemps sans répondre un mot. Puis, le visage rouge de colère :
— Ah! Dreux d'Amiens, tu m'as pris en traître : si j'avais connu la vérité quand tu vins me trouver à Saint-Omer, je n'aurais pas fait le mariage de ma sœur, Fromont m'eût-il donné vingt mille marcs d'or fin. Mais il n'y a plus de remède, et bon cœur ne peut mentir; couper son nez c'est déshonorer son visage. Je prendrai donc part à vos embarras, et j'entends partager toutes les aventures de la guerre.
— Grands mercis, comte, répond Dreux. Votre grand sens nous sera d'un puissant secours, et nous suivrons en tout vos conseils. Apprenez-nous dès aujourd'hui comment nous devons nous conduire.
— Je vous le dirai, dit le Flamand. Il faut retourner à Saint-Quentin, y rassembler votre ost. Quand tous seront venus, vous les conduirez dans le Cambrésis, vous ravagerez la campagne, désolerez le pays, formerez le siège de la ville. Vous savez qu'Huon de Cambrai est neveu du loherain Garin; vous pourrez donc prendre, en échange de la tête fleurie d'Hardré, la tête de Huon de Cambrai, et la possession de la ville vous consolera de la perte de Soissons. Puis nous demanderons la paix au duc Garin; un mariage fera la réconciliation. En attendant, je retourne dans mon pays de Flandres, je ferai appel à tous ceux qui, par delà la Lys, sont tenus de moi, et dès qu'ils seront venus, je les conduirai, grands et petits, devant Cambrai.
  Les trois comtes sortirent du jardin pour s'asseoir au manger. À la chute du jour, le Flamand prit le chemin de Saint-Omer, Dreux celui d'Amiens; la dame s'en revint en Ponthieu, et Fromont se rendit à Guines pour de là semondre tous ses amis et les avertir de se trouver dès qu'ils le pourront à Saint-Quentin, en état d'attaquer et de défendre. Bientôt la ville et le bourg de Saint-Quentin furent trop petits pour loger et contenir les hommes d'armes qui de tous côtés arrivaient. Les prés à l'environ se couvrirent de leurs tentes et de leurs pavillons.
  Les premiers arrivés à l'appel de Fromont furent : Hugon, auquel appartenait Gournai, le comte de la noble cité de Beauvais, Garnier de Montdidier, et Roger de la forte ville de Clermont; puis Hébert de Roie, le gentil chevalier ; Perron d'Artois, Dreux d'Amiens et son fils Amauri; Anjorran de Couci, Robert de Boves, Thomas de Marie, le preux Savari, Clarembaut de Vendeuil, Aleaume le fleuri de Ribemont, Tierri de Nesle, Foucart et Jocelin, Henri de Grantpré et le sire de Chauni.   On attendoit encore Lancelin de Verdun, parent d'Hardré, évêque et comte de la ville, Bernart de Naisil et deux frères du comte Fromont, le jeune Guillaume de Montclin et Fromont de la Tour d'Ordre, avec son fils, le bon vassal Isoré le gris.
  Pendant que le flamand Bauduin marque la cité de Douay pour le rendez-vous général de l'ost, qu'on devra de là conduire en Cambrésis, Fromont revenu dans Saint-Quentin donne l'ordre du départ. On se met en mouvement dans la nuit ; on arrive à Crèvecoeur au moment où l'aube commence à répandre les premières lueurs du jour; on débarrasse les sommiers et les grands charrois ; chacun reconnoît et revêt ses armes. On lace les chausses, on endosse les hauberts, on attache les heaumes, on ceint les épées, on découvre les écus, on remplace le roncin par le fort et impatient cheval de guerre. Au milieu de tous, sur la grande place de Crévecœur, se faisait reconnaître Isoré le gris, monté sur un coursier arabe. Fromont venant à lui :
— Neveu, il n'est pas un vassal de. ta hardiesse. Porte, je te prie, mon enseigne.
— De grand cœur, dit Isoré, et cinq cents mercis! On se remet en marche, on entre dans le Cambrésis.
 Les coureurs et boutefeux prirent les devants, à leur suite les fourrageurs qui devaient recueillir les proies et les conduire au grand charroi. Les roncins de transport et les sommiers devaient régler leurs pas sur ceux de l'ost.
  Voilà le tumulte qui commence : les paysans, à peine arrivés dans la campagne, retournent sur leurs pas en jetant de grands cris; les pastoureaux recueillent leurs bêtes et les chassent vers le bois voisin dans l'espoir de les garantir. Les boutefeux embrasent les villages que les fourrageurs visitent et pillent; les habitants éperdus sont brûlés ou ramenés les mains liées, pour être réunis à la proie. La cloche d'appel sonne de tous côtés, l'épouvante se communique de proche en proche et devient générale.
  Huon reposait encore dans le palais marberin. Le bruit arrive et le réveille; il appelle son sénéchal, qui s'approchant de la fenêtre, tire à lui, l'ouvre toute grande, avance la tête en dehors de l'embrasure et voit briller des heaumes, flotter les enseignes et des chevaliers parcourir la plaine. Ici l'on fait main basse sur les proies, là on emmène les bœufs, les ânes, les troupeaux. La fumée se répand, les flammes s'élèvent; les paysans, les bergers fuient éperdus de tous côtés.
— Levez-vous, sire, dit le sénéchal, vous avez trop dormi. Des milliers d'étrangers sont entrés en votre terre; je ne sais qui ils sont, mais aux feux qu'ils allument, au butin qu'ils enlèvent, je reconnais des fourrageurs. C'est la guerre qu'on vous apporte.
— Eh bien ! répond Huon sans s'émouvoir, nous allons bien voir s'ils retournent avant de montrer ce qu'ils auront pris.
  Le héros est en un instant vêtu : les chausses qu'il lace sont blanches comme la fleur de lis; le haubert dont il couvre son corps est un don précieux de son cousin, Ori l'allemand. Il fixe le heaume sur la ventaille; il ceint l'épée dont la lame était un présent du loherain Garin. On lui amène Ferrant, l'ardent coursier nourri dans les pâturages de Cadix, et dont on avait pris soin de couvrir le cou, le poitrail et la croupe. Huon saute impatient sur la selle richement travaillée à Paris, et, l'écu serré devant sa poitrine, il sort du palais accompagné des sept vingts chevaliers qui faisaient ordinairement séjour dans la ville de Saint-Quentin. Car, en ce temps-là , les chevaliers aimaient à demeurer dans les bonnes villes et dans les châteaux seigneuriaux ; non comme aujourd'hui dans les bourgs, les fermes et les bois, pour y vivre avec les brebis.   Il entend dans la ville les cris dos bourgeois, les gémissements des dames et des pucelles, assez mal préparées à de pareils jeux :
— Ne vous désolez pas, leur dit-il, seigneurs et dames ; vous n'avez rien à craindre tant que je serai en vie; avant qu'on arrive à vous, il y aura bien du sang versé et le mien jusqu'à la dernière goutte. Rendez-vous dans les tours et sur les murs ; garnissez les montées; faites amas de pierres pour écraser ceux qui tenteroient d'avancer; ayez des pieux et de grandes barres de fer pour les frapper.
  Il ordonne ensuite aux bourgeois de fermer et de terrasser toutes les issues, à l'exception de deux portes par lesquelles il pourra fondre sur l'ennemi ou rentrer dans la ville.   Cela fait, on lui ouvre une de ces portes et on la referme sur ses chevaliers, sergents et arbalestiers. Il range les sergents près de là , à droite et à gauche; les arbalestiers, le long de la chaussée, en leur recommandant de ne pas quitter la porte avant de le voir revenir : s'il est alors entrepris, ils tenteront de le dégager. Des sept vingts chevaliers qu'il avait, tous bien et fortement armés, il en laisse quatre vingts dans un petit vallon que protégeait un vieux moulin; il chevauche en avant avec les autres. Bientôt ils trouvent les boutefeux, et sans donner au premier le temps de l'éviter, Huon lui plonge dans le corps son fer bruni, en criant :
— Cambrai ! Mort à ces gloutons, à ces pillards.
  Ce fut alors parmi les avant-coureurs un complet désarroi. Ils n'essaient pas de résister : que peuvent en effet les gens désarmés? On les refoule jusqu'aux grands bataillons. Isoré le Gris, les voyant revenir effrayés, broche son cheval rapide et déjà leur servait de rempart, quand il se trouve en présence du comte Huon de Cambrai, qui l'ayant mesuré de la tête aux pieds : Est-ce bien Isoré, dit-il, qui vient contre moi sans m'avoir défié? Dieu me pardonne! mais je ne devais pas le craindre. Vous disiez, Isoré, que vous n'aimiez personne au siècle autant que moi ; et vous auriez eu raison; car je vous étais venu en aide, quand tous vos parents vous abandonnaient : je vous avais alors garanti de ruine. Quand le Flamand vous assiégea dans Boulogne, mes trois mille fervêtus et mes cinq cents sergents l'obligèrent à prendre la fuite, et depuis ce temps le Flamand me hait à la mort. Je suis demeuré cinquante jours avec vous: je n'ai pas emporté un denier parisis de vos soudées ; maintenant, pour vous acquitter, vous venez brûler ma terre, épier et battre mes gens. Comment ai-je oublié que la félonie est chez vous une vertu de famille ! Le vilain dit : on a beau la chasser, toujours revient nature. Par la foi que je dois à Jésuschrist! si jamais je vous tiens en haute cour, vous rendrez raison de cette chevauchée.
— Huon de Cambrai, répondit Isoré, je vous ai donné le droit d'ainsi parler, je le reconnais. J'ai mépris à votre égard. La faute en est au Flamand, dont on a suivi le conseil en entrant sur vos terres. Pour moi, je n'ai fait que répondre à la semonce de mon oncle Fromont, lequel m'a donné son enseigne et la conduite de ses hommes. Mais, j'en prends saint Denis à témoin, jamais je ne porterai les armes contre vous.
  Il appelle un écuyer, et lui tendant son écu :
— Arrière ! et tous ceux qui me suivaient.
  Comme Isoré revenait, Fromont le puissant, avec trois cents fervêtus, vint croiser sa bataille. Comment, beau neveu, est-ce vous qui fuyez?
— Non, mais j'ai honte d'aller à rencontre de celui qui dans un autre temps m'a garanti. Huon m'a protégé quand vous autres m'abandonniez; jamais je ne lèverai mon écu contre le sien; et si vous étiez tout autre, mon oncle, je passerais de son côté, moi et tout mon barnage. — Vous êtes, reprit Fromont, un pauvre homme de guerre; mais on ne laissera pas, à cause de vous, d'exterminer Huon de Cambrai.
— Qui vous en empêche, bel oncle? il est là , le heaume en tête ; c'est la plus belle emprise que vous puissiez faire.
  Huon s'était fièrement arrêté en voyant approcher Fromont couvert de son écu. Tous deux se heurtent des lances baissées; Fromont brise inutilement la sienne sans ébranler le Cambrésien qui, portant un coup plus sûr, écartèle l'écu, fausse le haubert de Fromont, et lui plante son fer bruni dans le côté jusqu'au gonfanon. Soulevé malgré lui, le héros bordelais quitte les arçons, est jeté sur l'herbe, la tête la première. Plus de vingt hommes, écuyers et vassaux, volent à son secours, mais Huon trouve le temps de prendre le bon cheval par la bride et de le donner à l'un de ses chevaliers. Tout cela se passait sous les yeux d'Isoré qui, sous le heaume, ne se défendait pas de rire. Mon oncle, dit-il, devra reconnaître dans Huon de Cambrai un hardi vassal; assurément, à nombre égal il ne nous craindrait guère.
  On présente un nouveau cheval à Fromont qui remonte et court avec ses fervêtus à la poursuite des Cambrésiens. Huon était trop mal accompagné pour les attendre; mais revenu près du vieux moulin, les quatre vingts chevaliers qu'il y avait postés le rejoignent et lui font bon secours. Les Bordelais pourtant étaient encore dix contre un ; il y eut donc bien des lances brisées, bien des écus fendus. Il fallait voir Huon, l'épée sanglante au poing, frapper à droite, à gauche et devant lui; trancher les heaumes, percer les boucliers, tenir les plus hardis à distance. Ses compagnons le secondaient de leur mieux et combattaient, tout en reculant en bon ordre vers la ville. Pas à pas! leur disait Huon, c'est le seul moyen de rentrer. Il avait déjà vu tomber sous lui trois chevaux arabes; il venait de monter sur le quatrième, quand ils atteignirent les murailles. Alors se montrèrent les arbalestiers et les sergents postés devant les tourelles. La lutte fut longue et acharnée; les Bordelais, qui d'abord avoient franchi les premiers retranchements, furent obligés de reculer; la porte de la ville s'ouvrit et les chevaliers cambrésiens rentrèrent en louant Dieu, qui les avait préservés de mort et de prison.
IV
RECOURS AU ROI PEPIN
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  Cependant le Flamand avait rassemblé sept mille hommes d'armes; il avait passé l'Escaut et il était venu dresser ses tentes et pavillons sur le côté méridional des murailles de Cambrai. Fromont se chargea d'occuper l'autre côté, de façon à former autour de la ville une enceinte complète. Pendant plusieurs jours on vit les écuyers venir reconnaitre les lieux, mesurer l'espace et choisir la place où chacun devait construire un pavillon, tendre un tref et le surmonter de la pomme dorée. Flamans et Bordelois furent maintes fois contraints d'interrompre ou de recommencer leurs premiers travaux de siège. Un jour, Huon de Cambrai fondit à l'improviste sur cent quarante fervêtus de Bauduin, et bien qu'en nombre égal, il parvint à leur faire vider les arçons, que plusieurs ne devaient jamais reprendre. Quand Bauduin arriva pour les venger, Huon rentrait dans la ville et la porte se refermait sur lui. Il ne se passait guère de nuit qu'il ne fît deux, trois et quatre sorties, tantôt par l'une, tantôt par l'autre porte, tantôt par de longs souterrains dont lui seul connaissait les issues. Les assaillants s'émerveillaient d'être toujours surpris et de ne pouvoir jamais l'empêcher de se dérober à leurs représailles. Nous avons, disaient-ils, le méchant côté de la guerre. Huon de Cambrai en sait plus que nous : il ne nous laisse pas un instant de repos. Par où vient-il ? Comment s'échappe-t-il ? Il faut qu'il ait pris leçon du diable.   On était au mois de juillet, à la fête de saint Martin le bouillant. De nouveaux renforts arrivaient chaque jour aux assiégeants, qui jouissaient d'un abondant marché de vin, de pain, de provisions de toute espèce. Les sept vingts chevaliers qui défendaient la ville ne pouvaient toujours résister aux douze mille fervêtus qui l'environnaient. Or Huon rentrait un jour dans le palais, après une lutte acharnée contre les Bordelais ; il se désarme, prend siège dans la grande salle et mande ses chevaliers. Quand ils furent tous rangés autour de lui :
—Seigneurs, dit-il, il faut parler sincèrement : le comte Bauduin m'a pris en grande haine, et les Flamands qu'il conduit ne m'aiment pas plus qu'il ne fait. Fromont voudrait que ma tête acquittât le meurtre du vieux Hardré. Ne conviendrait-il pas d'avertir mes amis et le Roi dont je tiens le Cambrésis ? Ils viendraient assurément défendre et garantir mon fief.
— Vous parlez sagement, répondirent les Chevaliers, envoyez vers le Roi dès ce soir ou demain matin; il doit être en ce moment avec Garin dans sa ville de Laon.
  Huon fit choix d'un messager, et tout le jour fut employé à écrire les lettres, à les sceller. Mais il était malaisé de tromper la surveillance des Flamands. Que fit Huon ? Vers le soir, il ordonne que l'on s'arme et fait une sortie bruyante. Les assiégeants courent vers les portes : on croise le fer, on abat plus d'un cheval ; mais à la faveur du tumulte le messager parvint à passer outre, et gagnant aussitôt un bocage qu'il connaissait fort bien, il se met à l'abri des poursuites, pendant que les chevaliers de Cambrai rentrent dans la ville et referment sur eux la porte.
  Tant marcha le messager qu'il entra dans Laon avant l'heure de tierce, la neuvième du jour. Pépin et Garin sortaient du moutier, où ils avaiont entendu la messe. Le messager s'avance sur leur passage et s'inclinant :
— Le Seigneur qui gouverne le monde, fit la mer et la choisit pour la demeure des poissons, vous maintienne en avantage sur vos ennemis ! Sire, Huon de Cambresis rn'envoie à vous : Fromont et le flamand Bauduin l'ont assiégé, ils portent le ravage dans ses terres. Voici les lettres que je vous en apporte.
  En même temps, le messager les tend au Roi, qui se tournant vers Garin : Prenez le bref, dit-il, et voyez ce qu'il dit.
  Garin avait été mis à l'école dans son enfance : il entendait fort bien et latin et roman. Quand il eut rompu la cire, étendu le parchemin, vu ce que contenaient les lettres :
— Sire, dit-il, écoutez-moi. Fromont n'a pas perdu le temps. Il a cherché femme et a trouvé la dame de Ponthieu, la sœur du comte Bauduin, par vous revêtu du grand fief de Flandres. Fromont et Bauduin, tout d'un accord, ont résolu de vous disputer l'honneur de douce France; et pour commencer, ils ont mis le siège devant Cambrai que mon neveu tient de vous. Huon, votre homme, demande que vous défendiez votre fief et que vous lui veniez en aide.
— En est-il donc ainsi? dit le Roi.
— Oui, cher Sire, répond le messager, et pis encore; car Fromont a saisi votre meuble, le Ponthieu qui vous était revenu.
— Par saint Jacques ! dit Pépin, je saurai bien l'en faire repentir. Je vais d'abord envoyer sommer Fromont et le Flamand de lever le siège de Cambrai, s'ils ne veulent pas m'avoir pour ennemi.
— Ils n'obéiront pas dit Garin ; le Flamand est orgueilleux, il est tout d'un accord avec Fromont; vos mandements ne les feront pas retourner. Voici ce que je conseille : Mandez tous vos hommes, les plus grands et les moindres; que nul ne demeure, et que vous sachiez qui tient à vous servir et posséder de vous quelque chose. Une fois l'ost rassemblé, vous entrerez sur leurs terres, vous les saisirez et jetterez en prison les plus riches. Ainsi doit un roi traiter ses vassaux rebelles.
  Et dès ce jour furent écrites et scellées les lettres de semonce ; dans le palais du Roi il n'y eut pas un pannetier, un queux, un échanson, un chambellan qui ne chevauchât par pays pour porter ces lettres. On convint que les hommes du Roi et les Gascons du duc Begon se réuniraient dans la ville de Laon. Mais ici nous laisserons quelque temps les Loherains et le roi Pépin pour vous parler de Bernart de Naisil.
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V
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BERNART DE NAISIL EN BOURGOGNE.
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  Le château de Naisil, bâti sur une montagne aride, était enfermé d'un côté par la rivière d'Ornain, de l'autre par un double fossé, des palissades et des barrières. Il défiait tous les sièges, il bravait toutes les attaques. À défaut de vivres, on pouvait en introduire par de longs souterrains dont les issues étaient secrètes, tandis que par la rivière on avait dans tous les temps une provision assurée de bons et nombreux poissons. C'était le château du frère d'Hardré, de Bernart au vaillant courage, à l'esprit fécond en ressources, mais le plus rusé, le plus traître des barons de sa race ; voisin dangereux, vassal insolent; homme de proies et de voleries ; peu soucieux de la foi jurée dès que le parjure pouvait tourner au profit de sa famille, à l'abaissement et à la ruine de tous les autres.   Je vous ai dit que Fromont avait envoyé ses lettres à tous ses parents et à tous ses amis, le lendemain de son mariage avec la sœur du flamand Bauduin. Le messager chevaucha plusieurs jours avant de gagner Naisil, où se trouvait Bernart. Admis dans le château, et conduit au Comte : Sire, lui dit-il, Dieu vous sauve ! Je viens de par votre puissant neveu, Fromont de Lens. Voici les lettres qu'il vous envoie.
  Bernart les prit et les tendit à son clerc, qui les ayant lues de point en point : Voici, dit-il, merveilleuses nouvelles. Le comte Hardré votre frère est mort, c'est Hernaïs d'Orléans qui l'a tué. Fromont, votre neveu, a pris à femme la comtesse Helissent de Ponthieu, la sœur du flamand Bauduin. Tout le pays est durement travaillé ; Fromont arrivé devant Cambrai vous mande de venir le rejoindre avec autant d'hommes que vous en pourrez réunir.
— C'est fort bien! dit Bernart; je ne désirais rien de mieux ; ah! mes riches voisins vont savoir comment je sais manier le branc acéré; ils n'ont pas à perdre de temps pour mettre à couvert leurs belles vaches et leurs gros bœufs. Messager, mon ami, retourne à mon neveu le puissant Fromont ; dis-lui qu'il songe à bien mener la guerre : ce n'est pas là jeu d'enfants ; il faut se tenir éveillé pour la conduire, à bonne fin. Mais il a bien assez de gens avec lui pour garder le Cambrésis ; je vais ailleurs faire ma partie, et, dans tous les cas, il peut compter sur moi.
  Bernart ne se contenta pas de semondre avec ses propres vassaux les gens du Bassigni ; il leva trois mille soudoyers, tous persuadés qu'avec lui on ne perdait ni son temps ni sa peine. Il conduisit l'ost sur les marches loheraines ; les métairies et les bourgs, toute la campagne leur fut abandonnée, il ne trouva de résistance que devant Toul. Le comte Renaut, pris à l'improviste, se défendit longtemps; il y eut sous les murs bien des chevaliers abattus, bien des gens mortellement navrés ; mais il fallut enfin céder, et Bernart entra dans la ville, aussitôt livrée au pillage. Le Comte n'y demeura pas longtemps, car il fallait recueillir l'immense proie et la mettre en lieu sûr. On revint donc à Naisil, et l'on eut de la peine à trouver assez de place pour tout ce qu'on ramenait de chevaux, roncins, bœufs, porcs, moutons, coûtes et coussins, draps de laine et de soie. De tant de richesses, le Comte ne voulut rien garder; il partagea le tout entre ses hommes et ses soudoyers. Ainsi doit agir le baron qui veut être bien servi.
  À quelques jours de là il fit nouvelle semonce, et plus de vingt mille hommes y répondirent. Ce n'est plus en Loheraine qu'il les conduit, mais en Bourgogne par la route de Langres. La cité, chambre du Roi, domaine de l'évêque, n'essaya pas de les arrêter. Bernart, reçu comme un ami redouté, poursuivit sa route, après avoir envoyé des lettres à Hervis de Lyon, à Jocelin de Maçon, à Renaut de Chastel-Baugé, pour les avertir de faire le dégât sur les terres de Guichart de Beaujeu et de venir ensuite le rejoindre sous les murs de Dijon.
  Ils passèrent par le chastel de Try, et entrèrent sur les terres du bourgoin Auberi, qu'ils désolèrent jusqu'au fort château de Dijon. Le bourg, la ville et le château furent environnés de toutes parts ; Bernart jura de n'en partir qu'après l'avoir réduit. Mais il sera parjure une fois de plus, si -Dieu garde les jours de Begon de Belin.
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VI
BEGON DE BELIN VA SECOURIR LE BOURGOIN AUBERI
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  Begon ignorait encore et la mort d'Hardré et l'entrée de Fromont dans le Cambrésis. Il avait quitté les Français à Cluni, en revenant de la guerre de Maurienne, pour le grand besoin qu'il avait de se rendre en Gascogne et de recevoir à Belin la foi de ses hommes. La plupart des barons du pays, ennemis naturels des Français, ne connaissaient pas les enfants du loherain Hervis, et la race d'Hardré étant de Gascogne, ils pensaient qu'un parent du comte du palais, un de ses frères ou de ses fils, avait seul droit à l'honneur de la terre. Toutefois leurs regrets s'adoucirent ainsi que leur mauvaise volonté, en reconnaissant la courtoisie, la franchise et la libéralité de leur nouveau duc. D'ailleurs, il y avait une sorte d'alliance déjà ancienne entre les nombreux enfans d'Hardré et les deux frères loherains : Hervis avait fait tomber la grande charge de comte du palais aux mains du vieil Hardré, et c'est par le conseil d'Hardré que Garin était rentré dans la riche et puissante cité de Metz. Puis Fromont de Lens et son frère Guillaume de Blancafort, établis, le premier sur les marches de Flandre, le second sur celles de Gascogne, avaient été nourris avec Garin et Begon; ils avaient même été compains. Voilà comment les enfans de Garlain et d'Hardré se consolaient de recevoir pour suzerain un baron étranger que sa naissance appelait à gouverner des Allemands plutôt que des Gascons. Ce fut un moment de bon accord qui devait être suivi de haines et de vengeances inépuisables.   Le messager du Roi n'alla pas jusqu'à Belin pour trouver le Duc : il était à Bordeaux au milieu des frères et des amis de Fromont ; le comte Aimon l’accueillait de son mieux et lui faisait fête.   Le messager, qui était de grand sens, trembla pour Begon en le voyant dans le palais du frère de Fromont ; il salua le Duc à voix basse, le tira par son manteau et l'ayant conduit dehors, sous les loges :
— Sire, dit-il, veuillez un peu m'entendre : de par tous les saints, pourquoi demeurez-vous ici? S'ils savaient ce qui s'est passé, ils ne vous laisseraient pas vivre un instant. Apprenez que le vieil Hardré est mort; votre neveu Hernaïs d'Orléans l'a tué devant le Roi à Laon. La guerre est déclarée ; Fromont assiège Huon dans Cambrai, et trois n'en rencontrent pas deux sans les mettre à mort ; le Roi vous mande et aussi votre frère : venez sans retard les joindre avec tous les hommes que vous pourrez réunir.
— Je te remercie, frère, répondit le Duc.
  Et faisant appeler le vilain Hervis, son écuyer :
— Mon cheval et ma bonne épée! Faites monter mes chevaliers ; nous ne savons ce qui peut advenir.
  Le grand cheval est amené, le Duc ceint l'épée, couvre son bras gauche de l'écu d'azur bruni, et rentre au palais :
— Seigneurs, dit-il, je suis mandé par Pépin ; quand le Roi parle, il convient d'obéir.
— J'irai donc avec vous, compain, dit Guillaume.
— Nenni, répond le Duc; demeurez; je serai bientôt de retour.
  Il prit congé des Bordelais, sortit de la ville, et avant nones il était à Gironville. C'est de là qu'il envoya vers tous les hommes qui, sans être de la parenté de Fromont, tenaient terre de lui, pour les sommer de venir le joindre, les uns à Blaives et les autres à Issoudun. C'était Gautier le toulousain, c'était le sire de Bigorre, le sire de Castel-Sorin, Guy de Biais, Jocelin d'Avignon, Do le veneur et son frère Hervis, Joffroi d'Anjou, Huon du Mans, Hernaïs d'Orléans, Garnier de Paris, Salomon de Bretagne et Hoel de Nantes.   L'ost, en quittant Blaives, chevaucha sans arrêt jusqu'à Grantmont, où le Duc entendit la messe. C'était alors un lieu pauvre et chétif. Ils n'en étaient pas encore loin quand le Duc crut voir à distance un homme à cheval fort embarrassé dans les ravins et les marais qui se trouvaient devant lui.
— Voyez-vous là -bas, dit-il à Hervis, un écuyer mal engagé? allez à son aide, peut-être vient-il de Metz et de la part de mon frère.
Hervis courut vers l'inconnu :
— Que demandez-vous, bel ami? lui dit-il.
— Je demande le duc Begon du château de Belin.
— Il est là -bas, devant vous.
  On le conduit à portée du Duc :
— Dieu, dit-il, qui fut mis en croix vous sauve, sire! de par votre neveu, le bourguignon Auberi.
— Dieu, frère, te bénisse de même; et comment le fait-il, mon neveu?
— Ah ! sire, bien mal. Dant Bernart de Naisil est entré dans sa terre, il la met à feu et à sang. Voici mes lettres.
  Begon les prit et les tendit à son chapelain Henri, qui les ayant lues sans peine, car il était aussi savant que courtois, dit :
— Voilà de fâcheuses nouvelles ! Le Bourgoin a grandement à faire ; Bernart de Naisil tient Dijon assiégé.
— C'est merveilles, dit le vilain Hervis, quand on voit le roitelet se prendre au grand cygne!
— Mais je suis incertain de ce que je dois faire, dit le duc Begon. Si je vais au secours de mon neveu, ce larron de Bernart ne m'attendra pas ; il emportera les proies de Bourgogne. Si je vais au mandement du Roi, Auberi verra ses châteaux et ses villes tomber au pouvoir de nos ennemis. Frère, reprit-il en s'adressant au messager, prends patience jusqu'à Issoudun ; c'est là que je pourrai seulement te rendre réponse.
— Sire, dit le messager, je n'ai pas de cheval.
— Hervis y pourvoira.
  Ils entraient à Issoudun, à la nuit serrée. Les barons mandés par le Duc les avaient précédés : ils allèrent grands et petits à sa rencontre. Begon, sans perdre de temps, les réunit en conseil, et quand il fut assis au milieu d'eux :
— Seigneurs, leur dit-il, le Roi m'a mandé qu'il avait guerre à soutenir en France ; d'un autre côté, Auberi le bourgoin est mal entrepris et réclame mon secours. Je ne puis aller en Bourgogne et en France : conseillez-moi donc comme bons et loyaux amis.
  Pas un ne répondit à l'appel du Duc ; ils étaient tous également irrésolus. Alors le bon vilain Hervis prit sur lui de parler :
— Sire, si vous en croyez mon avis, vous n'irez pas vers le roi Pépin. Avec ses gens, ceux que lui amèneront votre frère, Gerart de Liège et l'allemand Ori, le Roi peut soutenir la guerre contre Fromont de Lens ; mais le Bourgoin est en grand péril ; si vous n'arrivez, il sera dépouillé de son fief. Commencez donc par une chevauchée sur les gens de Bernart de Naisil ; s'ils prennent en Bourgogne, nous prendrons sur eux ; et quand vous aurez saisi leurs châteaux et forcé Bernart à déguerpir, vous irez rejoindre en France l'ost du roi Pépin.
  On trouva que le vilain Hervis avait très-bien parlé, le conseil fut approuvé et la chevauchée fut résolue. Le lendemain, au point du jour, le camp retentit du son des cors et des trompettes; on troussa les sommiers, on disposa le grand charroi ; un abondant marché fournit le pain, le vin, les provisions dont chacun avait besoin; et quand déjà les chemins étaient encombrés des chariots qui devoient ramener la proie, l'ost se mit en mouvement, non pas d'abord vers Dijon, mais dans la direction de la grande ville de Lyon. Le premier repos fut à Bourbon-Lancéis.
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VII
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CHEVAUCHÉE DE BEGON — PRISE DE LYON, DE MACON ET DE BAGÉ — FUITE DE BERNART DE NAISIL.
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  Bourbon-Lancéis n'était pas ruiné comme aujourd'hui : on y trouvait de grandes étuves, œuvre des Sarrasins compagnons de Julius César. Comme on était au mois d'août, plusieurs de nos chevaliers entrèrent dans ces bains, et le lendemain tous remontèrent de grand matin pour ne plus s'arrêter qu'au delà de Beaujeu. Le preux Guichart vint à leur rencontre : Comment le faites-vous, bel ami? lui demanda Begon.
— Bien ; si Hervis de Lyon, Seguin de Hanse et Jocelin de Maçon n'avaient pas détruit et ravagé ma terre.
— Patience! répondit le Duc, peut-être avant de quitter le pays ne leur laisserai-je pas grand sujet de joie.
— Dieu vous entende ! dit Guichart, et me permette de le voir !
  L'armée choisit pour y dresser ses tentes les vallons de Belleville ; mais on fit un ban pour défendre de causer aux habitants le moindre tort. Begon voulait mettre la nuit à profit : on donna l'avoine aux coursiers, deux mille chevaliers furent désignés avec mille sergents pour être de la chevauchée.
— Guichart, dit le Duc, vous connaissez les chemins, vous nous conduirez. Vous, Hervis et Do, vous aurez le commandement de l'ost en mon absence.
  Bientôt on entend bondir les trompes, c'est le signal du départ. Les bannières ondoient, et quatre-vingts chariots accompagnent les trois mille fervêtus dont la bataille est composée. Ils chevauchent toute la nuit ; le lendemain, avant le point du jour, ils descendirent dans le Pinel, vallée profonde assez voisine de Lyon et d'où l'on pouvait entendre les cloches des moutiers. On couvrit les chevaux, on sortit des chariots les hauberts, et les vassaux les vêtirent ; puis le Duc chargea les sergents d'aller émouvoir la ville.   Le soleil venait de se lever, et tout semblait promettre une belle journée. La porte de Lyon s'ouvre, et les bourgeois, dans une pleine confiance, lâchent dans la campagne leur bétail, ânes, porcs, vaches et moutons.   Tout à coup, voilà Guichart de Beaujeu et Renier d'Auvilars qui jettent leurs sergents sur les nombreux troupeaux qu'ils chassent devant eux. Les pastoureaux poussent de grands cris ; ceux de Lyon s'arment à la hâte et s'élancent au nombre de trois mille à la poursuite des ravisseurs. Les sergents ne les attendent pas; mais ils ont soin de se rapprocher, dans leur fuite, du vallon où les chevaliers de Begon se tenaient prêts à chevaucher. Arrivés à la portée d'un arc, les nôtres fondent sur eux, tuent les premiers, répandent l'épouvante parmi les autres qui, rebroussant chemin, jettent leurs écus, font couler les hauberts de leurs dos et regagnent à qui mieux mieux les portes de la ville. Les chevaliers ne les frappent pas, mais les accompagnent, s'assurent des portes et entrent pêle-mêle avec eux. C'est ainsi que la grande cité de Lyon fut prise avant de savoir qu'elle était menacée.   Ce fut alors une merveilleuse aventure ; tout fut livré sans résistance à la discrétion des vainqueurs. Aussi, pourquoi Henri de Lyon avait-il ravagé le Beaujolais ? Les palais, les hautes maisons, les grandes salles, les chambres, les écrins, tout fut également vidé, brisé, dévasté. Les tonneaux sortirent des caves, les farines et les bleds des greniers, les draps, le vair et le gris des riches gardes-robes ; tout fut transporté dans le grand charroi, après vingt-quatre heures employées à bien reconnaître qu'on n'avait rien oublié de ce qui pouvait être bon à prendre.   Le lendemain, le duc Begon en se levant demanda le feu, qui fut préparé et mis en cent endroits : on ne saura jamais le nombre de ceux qui périrent dans ce grand embrasement. L'ost en s'éloignant put voir de la campagne les tours s'écrouler et les moutiers se fendre ; entendre les cris de désespoir des femmes et de toute la menue gent. Telle fut la satisfaction donnée au preux Guichart pour le ravage du Beaujolois. Avant de rentrer au camp, à Belleville, le duc jugea bon de s'arrêter devant la ville de Hanse, à quatre lieues de Lyon. Il la fit assaillir peu de temps après tierce. On combla de fascines les fossés et l'on appliqua les échelles aux murs. Les habitants surpris essayèrent pourtant de résister, en faisant pleuvoir sur nos chevaliers les pierres et les carreaux. Le bruit des timbres et des tambours, les cris des navrés auraient empêché d'entendre Dieu tonner. La ville fut enfin prise, les murs entièrement rasés, et le Duc partagea le butin recueilli entre les gens du Beaujolais et les soudoyers de l'armée.   Ne demandez pas si le Duc, en revenant de cette grande chevauchée, fut joyeusement accueilli par ceux qui étaient demeurés à Belleville. Mais comme il voulait mettre tous les moments à profit, il donna dès le lendemain le signal de la levée du camp, bannières en avant, et l'immense charroi au milieu de toutes les batailles. L'armée marchait sous la conduite du preux Guichart de Beaujeu auquel Begon avait donné le commandement de l'avant-garde, tandis que celui de l'arrière-garde était confié à Jocelin de Clermont. C'est ainsi que laissant d'abord Mâcon à leur droite, ils arrivèrent à Tournu, riche abbaye dépendant de Cluni. Le Duc défendit de rien y prendre. L'armée se reposa dans les prés verdoyants, et le lendemain matin Guichart et Jocelin conduisirent l'avant-garde .dans la direction de Mâcon. Le Duc leur avait dit :
— Ne cherchez pas à combattre ; trouvez-moi seulement un gîte où je puisse reposer.
  Mais ceux de la ville se tenaient en garde : ils sortirent, bien résolus à disputer le pas aux Gascons. Comme ils étaient les plus nombreux, les assaillants, après avoir perdu plus d'un chevalier, se virent contraints de céder le terrain. Quand le Duc apprit le mauvais succès de leur entreprise, il appela Do et son frère Hervis, et leur manda d'aller porter secours à Guichart de Beaujeu. Sept cents bacheliers montèrent alors et n'allèrent pas loin sans rencontrer les sergents qui fuyaient en désordre ; ils les recueillirent et revinrent avec eux à la charge, frappant devant eux et faisant reculer les Mâconnais à leur tour jusqu'à leur ville. Tous pêle-mêle passèrent les portes, et Mâcon fut ainsi livrée aux assaillants. Une partie de ceux qu'on venait de repousser se réfugièrent dans le château, tandis que les autres continuèrent à se défendre, dans les rues avec des épieux, du haut des maisons avec des pierres et des carreaux. Quand toute résistance eut cessé, Hervis envoya vers le duc Begon, pour l'inviter à venir prendre possession du gîte qui lui était préparé, mais il ne jugea pas à propos d'entrer dans la ville. Il tendit son pavillon sur le pré, rassembla ses barons autour de lui, et le lendemain, il ordonna l'attaque du château. On apporta de grandes charges de bois, de fascines et de paille sèche pour combler les fossés ; on y mit le feu : la fumée s'éleva, la flamme eut bientôt enfermé le donjon et gagné les créneaux, les bâtiments intérieurs. Les chevaliers qui défendaient le château s'effrayèrent, et, pour éviter de mourir brûlés, ils s'élancèrent du haut des galeries; les autres ouvrirent les portes et se rendirent prisonniers.   Une fois le château détruit et la ville soumise, le duc Begon passa la rivière de Saône et alla attaquer Chastel-Bagé. Les bacheliers et sergents qui le gardaient avaient pris la fuite, il y entra sans résistance, y mit le feu et le renversa de fond en comble. Il détruisit également toutes les maisons fortes des hommes alliés aux Bordelais, et revint au camp avec un riche butin, qu'on réunit à celui qu'avait fourni la grande ville de Mâcon.   Le lendemain, ils arrivèrent devant Challon ; le seigneur était homme-lige du bourgoin Auberi ; le Duc ordonna de traiter les habitants en amis, et l'ost campa paisiblement autour des murailles. Le jour suivant on dirigea le grand charroi qui transportait la prise dans les longues vallées, tandis que les hommes d'armes entraient dans les bois, passaient à Chagni, pour s'arrêter deux lieues plus loin autour de la cité de Beaune.   Le lendemain au point du jour, Begon demande son cheval et s'en va faire une course dans les campagnes voisines. Il gravit un tertre et de là regarde le pays ; puis, au retour, comme les tables étaient dressées et qu'il s'asseyait au manger, voilà qu'un haut baron, entouré de dix chevaliers aux blancs hauberts, aux épées d'acier, entre dans la salle. C'étoit le bourgoin Auberi. Begon se levant aussitôt :
— Soyez bien venu, beau neveu! lui dit-il.
— Sire, Dieu vous conduise dans votre entreprise! Je viens me plaindre à vous de Bernart de Naisil qui est entré dans ma terre pour la détruire, et qui est en ce moment au siège de Dijon.
— Prenez patience, beau neveu, répondit Begon, vous verrez bientôt diminuer le nombre de vos ennemis.
  Ils se replacent à table, y boivent et mangent à leur gré ; puis les nappes sont ôtées, les chevaliers se répandent dans les prés. Mais Begon appelant Hervis et Do :
— Barons, dit-il, préparez tout pour que l'ost se remette demain matin en route et prenne le chemin de Dijon. Pour moi, je partirai dès aujourd'hui avec mon neveu, le Bourgoin. Ils font alors sonner quatre grêles ; deux mille hommes, à ce signal bien connu, sortent du camp à la chute du soleil, bien armés et montés sur chevaux vigoureux. Conduits par les gens de la contrée, ils passent sous les murs du château de Vergy, pour s'arrêter dans une grande et profonde vallée que quatre lieues séparaient de la forte cité de Dijon.   Or Bernart avait un espion dans le pays, lequel arrivant à la hâte :
— Sire, lui dit-il, il n'est pas prudent de demeurer; le duc Begon approche et, avec lui, je ne sais quels et combien de gens. Il a brûlé Lyon, ruiné Mâcon, renversé Bagé.
  Bernart pense mourir de rage à ces nouvelles ; il appelle à lui Hervis de Lyon, Jocelin de Mâcon, le comte Garnier de Valence :
— Que ferons-nous, seigneurs, contre ce diable qui accourt sur nous avec un ost entier. Allons-nous-en, et rentrons dans le château de Naisil.
— Oui, reprend Garnier, il faut revenir au lancé ; vraiment, je ne sais plus qui de nous doit rire le dernier.
  En un instant, la nouvelle de la chevauchée de Begon se répandit de proche en proche ; c'était à l'heure du manger, mais ils n'ont plus faim, ils ne pensent qu'à trousser les mules et roncins, qu'à replier les tentes, abattre les pavillons et joncher la terre de tonneaux et de bacons. Ils font le moins de bruit possible et s'en vont à la nuit tombante, du plus grand pas de leurs chevaux. Ils traversent Til-Chastel sans y arrêter, et ne cessent de brocher des éperons qu'en atteignant Grantcey, où le seigneur du château les reçut; mais ils étaient déjà partis quand se leva le soleil du lendemain.    Â
   Laissons-les, pour retourner au duc Begon de Belin.
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VIII
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PRISE DE GRANTCEY, DE LANGRES, ET DE CHATEAUVILAIN.
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  Begon, arrêté avec l'avant-garde dans le val de Furon, conduisit le lendemain matin Auberi sur le tertre qui les protégeait, et lui montrant le grand ost dont on voyait approcher déjà les brillants écus et les pennons développés :
— Voyez, beau neveu, dit-il, la noble assemblée! On y compterait pour le moins vingt mille fervêtus. Bénie la terre qui les a portés !
  Mais du côté de Dijon arrivait en même temps un messager qui lui apprenait la retraite de Bernart de Naisil. Auberi en était désolé :
— Consolez-vous, lui dit Begon, par le dieu qui fut mis en croix ! Je n'aurai pas de repos que je ne l'aie atteint.
  Ils descendent le tertre avec l'avant-garde et chevauchent vers Dijon. Dans les champs étaient abandonnés les bacons, les fromages de brebis, les tonneaux de bon vin. Begon n'en recommande pas moins au duc Auberi de faire crier que tous, grands et petits de la terre, apportassent au camp les denrées de pain, de viande et de vin nécessaires aux gens de l'ost. Après le manger, on donne le signal du départ et l'on suit le chemin que Bornart de Naisil avait pris. La nuit les surprit sur les bords de la rivière qui donne son nom au Til-Chastel, et le lendemain matin ils furent devant Grantcey.
  Auberi, demeuré à l'avant-garde, reconnut que le château était fortement garni et qu'il y avait des sergents armés devant chaque créneau ; comme il recherchait l'endroit où l'on pouvait tenter de poser les échelles, le Loherain, la targe au cou, poussa près de la porte son bon cheval en criant aux archers :
— Ne tirez pas encore ; mais dites à Eudon, votre seigneur, de venir ici.
— Me voilà , beau sire, répondit aussitôt le sire de Grantcey.
— Eudon, écoute-moi. Ce château, tu le tiens d'Auberi ; tu as donc ta foi mentie en hébergeant son ennemi Bernart. Maintenant, mets-toi en ma merci ; rends-moi le château : si tu refuses, tu peux être assuré de perdre ton héritage et de sauver difficilement ta vie.
— Il n'en sera pas ainsi, reprit Eudon. Ces murs n'ont rien à craindre de vous, et vous n'entrerez pas au château de mon gré.
  Begon rougit alors de colère, il jure la châsse de saint Landri qu'il abaissera l'orgueil d'Eudon avant de décamper. L'armée se répandit dans les champs fleuris, et le Loherain, à peine entré dans la tente qu'on lui avait dressée, ordonna de commencer l'attaque. La femme d'Eudon de Grantcey était nièce du bourgoin Auberi. Elle était grande, belle de corps et de visage. L'aîné de ses fils dans ses bras, elle vint s'étendre aux pieds de son seigneur.
— Ah! sire Eudon, dit-elle, tu fus adoubé et fait chevalier par Begon de Belin ; par lui, nous avons été assemblés par mariage; noble baron, ne pourchasse pas ton déshonneur ! si tu le consens, j'irai parler au Loherain; tu rendras le château, tu seras reçu en grâce et tu n'y perdras pas la valeur d'un épi.
  Tous ceux qui étaient là prièrent également Eudon ; il donna son consentement, mais à cœur marri.
  La dame alors monte sur une mule arabe; accompagnée de quinze barons, elle se fait conduire au pavillon où se tenait assis le Loherain, le duc Auberi près de lui. Quand elle met les pieds à terre, au milieu du pré, tous les chevaliers de Begon se lèvent et vont à sa rencontre. Elle arrive, salue Begon et le duc Auberi, puis tombant à leurs pieds :
— Auberi, dit-elle, je suis votre nièce, c'est votre oncle le Loherain qui m'a nourrie et qui a fait le mariage d'Eudon et de moi. Eudon a grandement mespris envers vous ; j'en ai grand deuil. Maintenant prenez le château, disposez-en à votre gré, mais ne gardez pas de courroux contre Eudon, mon seigneur.
— Est-ce bien ainsi, dit Begon, que l'entend Eudon?
— Oui, sire, sans y rien changer.
— Je vais donc prier avec vous Auberi.
— Et moi, dit Auberi, je ne dois rien vous refuser.
  La dame retourne vers son mari. Eudon aussitôt monte à cheval, vient au pavillon de Begon et lui rend le château. L'accord fait de lui avec Auberi, il demeura seigneur de Grantcey.   De Grantcey, l'armée chevaucha vers Langres et se logea sous la montagne que la cité domine. Bientôt arrivèrent à la tente du Loherain vingt ou trente bourgeois, qui lui adressèrent un grand salut ; mais Begon ne le rendit pas, et se retournant vers eux rouge de colère :
— Fils de putains! leur cria-t-il, vous méritez tous la mort. Cette ville n'était-elle pas chambre de l'empereur Pépin? Comment osâtes- vous y recevoir son ennemi mortel, le traître Bernart de Naisil? Vous avez votre foi mentie.
— Ah! sire, répondent les bourgeois, merci pour Dieu ! Nous n'avons rien su de son arrivée; c'est l'Évêque qui le reçut.
  À ces paroles entra l'Évêque suivi de dix clercs, revêtus de leurs chapes et étoles. Il salue Begon de par le dieu de vérité ; mais le Loherain sans s'incliner :
— Et vous, mauvais clerc, Dieu vous maudisse, et celui qui fit de vous évêque ! Sortez de la ville et videz le pays. Vous avez menti votre foi envers le bourgoin Auberi ; il était votre homme et devait compter sur vous : vous avez hébergé son ennemi mortel. Sans mon baptême je t'arracherais la vie!
— Ah ! merci pour Dieu! sire, répondit l'Évêque, je suis prêt à nier sur le corps de saint Rémi que je l'aie introduit de mon gré.
— S'il est ainsi, dit le Duc, je vous reçois à merci.
  Ainsi l'Évêque put retourner dans sa ville, et les bourgeois accordèrent tout ce que le Duc demanda.
  L'ost alla de Langres à Châteauvilain, puis dans le Bassigny qui avait fourni sept cents fervêtus à la chevauchée de Bernart de Naisil. Le Loherain fit prendre et ramener au camp tout le bétail épars dans la plaine ; ce fut un cri général de désespoir quand on les vit brûler les châteaux, abattre les métairies, saisir et tourmenter les femmes. Châteauvilain ne se défendit pas longtemps et subit le sort de Lyon et de Mâcon. Mais ici nous devons retourner au puissant roi Pépin et chanter de lui quelque chose.
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IX
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MESSAGE À FROMONT. — DÉPART DE CAMBRAI. — RETOUR À SAINT-QUENTIN.
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  L'ost de Pépin était déjà réuni devant Montloon; mais avant de donner le signal du départ, le Roi jugea convenable d'envoyer défier le puissant Fromont et le comte Bauduin.
— Ami, dit-il au messager, tu manderas à Fromont qu'il ait à sortir du Cambrésis ; c'est me guerroyer que de ravager un pays dépendant de ma couronne. De plus, il a pris femme sans mon consentement ; il doit venir s'en justifier, à Reims ou bien à Paris ; autrement, j'en jure saint Denis ! il me trouvera bientôt en bonne compagnie sur ses terres.
  En approchant de Cambrai, le messager vit les plaines désertes, tous les villages et les métairies en ruines; quand il entra dans le camp de Fromont, celui-ci revenait d'un assaut où il avait plus perdu que gagné : trente bières ou civières arrivaient chargées de morts et de navrés. Le messager s'adressant fièrement au Comte :
— Écoute, lui dit-il, ce que je vais te dire de la part du Roi duquel dépendent les terres que tu possèdes encore. Tu as menti ta foi, en prenant femme sans son consentement, en entrant dans la terre de son homme. Viens te justifier à Reims, à Paris, à Étampes ou bien au bourg de Saint-Denis. Autrement, tu seras durement traité, et tu ne garderas pas un pied de terre où tu puisses reposer ton chef. Le Roi t'a déjà repris Soissons, il fera mieux encore.
— Écoute à ton tour, messager, dit Fromont enflammé de colère, le roi Pépin, dis-tu, me mande ? Pépin n'est pas roi ; tout le monde sait fort bien que son père Charles avait pris à tort la couronne.
— Vous en avez menti! répond hardiment le messager.
  Fromont ne se possédant plus voit un couteau, le saisit par le manche et le lance sur le messager qu’il pense frapper au cœur; mais celui-ci fait un mouvement rapide et le fer atteint un damoiseau qui tombe mort devant lui. Fromont prend une autre lame ; mais Isoré le gris se plaçant entre lui et le messager arrête le bras de son oncle en disant au messager :
— Éloignez-vous, personne ne vous touchera.
  Le messager ne se fit pas répéter; mais il avait encore à parler au flamand Bauduin ; il le trouva assis sur un coffre.
— Comte Bauduin, dit-il fièrement, en arrivant vers lui, le Roi qui vous fit chevalier, et à qui vous devez l'honneur de la Flandre, vous mande que vous avez mépris par orgueil, en venant asseoir la ville d'un de ses hommes. Éloignez-vous, si vous ne voulez pas perdre l'honneur de votre terre.
— Le Roi, répondit Bauduin, tente une chose folle. On verra mourir bien des gens avant que la Flandre lui revienne.
— Puisque vous prenez parti pour Fromont contre Pépin et le duc Garin, je vous défie de par le Roi ; si vous attendez que le Roi arrive jusqu'ici, vous aurez tout le temps de le regretter et de vous repentir.
  Le messager ayant ainsi porté la parole du Roi, remonta à cheval et rentra le lendemain à Laon, au moment où Pépin entouré de ses barons revenait d'entendre la messe à Saint-Vincent. Quand Pépin aperçut le messager :
— Eh bien! dit-il, as-tu vu Fromont, devant Cambrai?
— Oui, Sire : mais il ne vous craint guère. Ce n'est pas vous, dit-il, qui l'en ferez partir.
— C'est ce que nous verrons.
  Et soudain appelant à lui Garin, il lui recommande-de faire mouvoir l'ost dès le lendemain matin.
  Quand la nuit a fait place au jour, toutes les tentes se replient sous la montagne de Laon. On voit les chariots avancer, chargés de denrées et de victuailles. Garin, auquel est confié l'oriflamme, conduit mille vassaux d'élite à l'avant-garde : ils passent l'Oise et viennent s'arrêter dans les prés fleuris de Vendeuil.
  Cependant que l'armée du Roi se dirigeait ainsi vers Cambrai, Gautier de Hainaut apprenait que son frère Huon était assiégé dans cette ville. Il manda sur-le-champ tous ses hommes, les Brabançons, les Namurois, ceux d'outre le Rhin, avec le jeune fils du bon duc Odin de Lucembourg. Quand on vint annoncer au puissant Fromont que le Roi et le duc Garin venaient au secours de Cambrai, il n'en tint pas grand compte : mais quand un autre espion lui apprit que les Avalois et ceux d'outre le Rhin approchaient également, il perdit de son assurance, et mandant aussitôt le Flamand, Isoré le gris et Eudon de Saint-Quentin :
— Barons, dit-il, on m'apprend merveilleuses nouvelles ; d'un côté, Pépin vient pour nous obliger à lever le siège ; nous en tenons peu de compte : mais, de l'autre côté, les Brabançons, les Avalois et ceux d'outre le Rhin s'approchent dans l'intention de soutenir Huon de Cambrai. Voyez et conseillez-moi ce qu'il convient de faire.
  Le flamand Bauduin donna le premier avis :
— Le mieux, dit-il, serait de nous en aller. Qu'espérons-nous encore en demeurant? Il faut avant tout mettre en état nos frontières et garnir nos châteaux. Une fois cela fait, nous pourrons revenir sur nos ennemis. Eudon de Saint-Quentin alors :
— Par Dieu, sire Flamand, vous auriez pu mieux conseiller. Je sais bien qu'une fois au delà de la Lis, vous n'avez rien à craindre de l'empereur Pépin; mais il en est autrement de nous qui sommes au cœur de son pays. Nous n'avons pas de barrière à lui opposer.
— Faisons mieux, dit à son tour Dreux d'Amiens; enfermons-nous tous dans Saint-Quentin ; l'Empereur peut venir à son aise nous assiéger, nous ne le craindrons guère.
— C'est le conseil auquel je m'accorde, dit Isoré le gris ; honni soit qui le trouvera mauvais !
  Ainsi, sans attendre la nuit, on fit savoir à tout l'ost, sans bruit et sans trompettes, qu'on renonçait au siège. Les chariots, encombrés de la riche proie faite dans le Cambresis, s'ébranlèrent les premiers. Puis Eudon de Saint-Quentin et Jocelin de Mâcon conduisirent les trois mille fervétus de l'avant-garde. Au centre, se placèrent les deux barons Dreux d'Amiens et Amauri ; Isoré le gris se chargea de l'arrière-garde. Après dix heures de chevauchée, Eudon de Saint-Quentin aperçut les tours de sa ville seigneuriale : l'armée y entra tranquillement, et bientôt les rues furent remplies de vassaux réclamant gîte et arrêtant la bride de leurs chevaux le long de la chaussée.
  L'aube avait crevé ; de moment en moment grandissent le jour, et l'alouette entonnait déjà la chanson du matin. La gaite, du haut de la grande tour de Cambrai, donne du cor pour demander aux autres gaites s'ils ne voient pas quelques mouvements dans le camp ennemi. Chacun écoute, personne n'entend le moindre bruit. Ils s'étonnent de ce grand silence : le jour permet enfin de plonger dans la campagne ; mais enseignes, pommeaux, tentes, pavillons, tout avait disparu; il ne reste pas un cheval, un sergent devant eux. Ravie de joie, la gaite descend, arrive au palais, en monte les degrés, entre dans les salles où dormait encore le comte Huon et, les trois cents vassaux, ses hommes.
— Réveillez-vous, réveillez-vous ! crie-t-il. Le comte Fromont s'éloigne, il a levé le siège.
  Chacun aussitôt de se dresser, chausser et vêtir ; la nouvelle se répand dans la ville et la joie paraît sur tous les visages :puis voilà qu'un messager monté sur une mule arabe vient apprendre au comte Huon que les Hainuyers, les Avalois s'approchent pour lui venir en aide.
— Fort bien, mon ami, dit le Comte, retourne vers mon frère, annonce-lui que Fromont s'est parti du siège et qu'il ne faut pas perdre un moment pour courir sur les traces de son ost.
  Le messager obéit, mais Gautier de Hainaut était déjà aux portes de Cambrai ; Huon court le recevoir et le remercie grandement de sa bonne volonté ; tous de concert ils suivent la trace des chevaux de l'armée ennemie. L'arrière-garde, qu'ils atteignirent bientôt, ne fit pas mine de vouloir éviter le combat. Huon frappa le premier coup ; malheur aux premiers vassaux qui attendirent la joute ! il les jeta sans vie sur le sablon.
— C'est assez! crie alors Isoré le gris, que personne ne cherche encore à se mesurer contre Huon de Cambrai. Je le connois, vous seriez cent qu'il vous abattrait l'un après l'autre ; il n'est pas de chevalier vivant qu'on lui puisse comparer. Mais tenons-nous serrés, marchons lentement vers Saint-Quentin; ainsi repousserons-nous mieux les courses qu'on fera sur nous.
  Huon et Gautier ne s'ouvrent pas moins un passage dans la bataille ennemie. Ce fut une merveilleuse et sanglante mêlée. Isoré était partout, combattait, renversait tous ceux qui osaient l'attendre. Trois chevaux sont abattus sous lui : qui pourrait le blâmer d'avoir envoyé vers le comte Fromont pour réclamer secours? Le flamand Bauduin se retourne pour le dégager : ils arrivent par le grand chemin, les heaumes fermés sur le visage. Le combat devint alors moins inégal et plus acharné. Tous y prennent part : Flamans, Boulenois, vassaux d'Artois et de Vermandois, contre Hainuyers, Brabançons, Avalois, Namurois, Lucembourgeois et vassaux d'outre le Rhin. Mais en dépit des efforts de Huon de Cambrai, de Gautier l'Orphelin et des autres, il fallut céder au nombre, et la journée était perdue pour eux sans l'arrivée de l'ost du roi Pépin.
  Le loherain Garin avait entendu un grand bruit d'armes, et il avait ordonné de chevaucher plus rapidement ; l'enseigne Saint-Denis avait été développée et semblait venteler sur une forêt de heaumes poitevins. Bauduin les aperçut le premier :
— Voyez-vous, dit-il à Isoré, voyez-vous la campagne couverte de fervêtus? Les Français arrivent.
— Eh bien ! répondit Isoré, il faut faire de notre mieux.
  Et donnant aussitôt l'exemple, il abandonne les Hainuyers qui perdoient le terrain, et marche sur les François qui déjà se trouvoient entre Saint-Quentin et lui. Il v eut alors bien des coups portés, bien des vassaux abattus et navrés. Déjà Garin avait quatre fois changé de cheval ; sur le cinquième, il se trouva en face d'Isoré le gris qui, avec une ardeur égale à la sienne, se précipita sur lui et de telle force que tous deux abandonnèrent en même temps l'étrier et tombèrent sur le sablon. Des milliers de sergents accoururent pour les relever à l'envi, pendant que la porte de Saint-Quentin s'ouvrait, et que les hommes du flamand Bauduin comme ceux d'Isoré de Boulogne étaient heureux de rentrer dans la ville et de mettre entre eux et les François une barrière mal aisée à renverser.
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SIÈGE DE SAINT-QUENTIN.
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  Garin avertit l'armée qu'on ferait le siège de la ville. Aussitôt, les écuyers vinrent reconnaître les lieux, distribuer les emplacements et piquer les pavillons. Au centre d'un vaste terrain sans culture fut posée la tente du Roi : autour de lui tous ses François ; puis à la droite les Loherains, à la gauche le duc Richart et ses Normands nouvellement arrivés. Le camp, défendu par de grands fossés, fut bien gardé nuit et jour, pour prévenir ou arrêter les surprises. Huon de Cambrai, Gautier l'Orphelin son frère, et Ori l'allemand, ayant avisé un grand et beau jardin, y firent tendre leurs trefs. Les haies de clôture de ce verger touchaient aux murailles du bourg de Saint-Quentin.
  Il y eut chaque jour des attaques de la part des assiégeants, des sorties du côté des assiégés. Isoré ne restait pas inactif une seule heure. Il sortit une nuit à petit bruit, par la poterne du bourg, et pénétrant dans le verger, ne s'arrêta que devant les tentes du Cambresien et de Gautier. Il avait dit à ses hommes :
— Ne touchez pas au corps de Huon de Cambrai, ne lui faites pas le moindre mal ; mais prenez tout l'avoir que vous trouverez là réuni.
  Ils tranchent alors les cordes, replient les trefs, mettent la main sur l'or, l'argent, le vair et le gris, les palefrois, les mulets et les roncins. Huon se réveille, court à son frère, et tous deux, tremblants de peur, fuient enveloppés dans les couvertures de leur couche. C'est ainsi qu'ils gagnent le camp du Roi. On se lève, on s'arme, on va chercher les ennemis; il était trop tard ; Isoré était rentré 'dans la ville. Revenu à son hôtel on le désarma; puis il rappela ceux qui l'avaient aidé dans son entreprise, demanda l'eau et les fit asseoir autour de lui au manger. L'échec fut distribué entre eux tous, sans qu'Isoré voulût en retenir autre chose que la tente de Huon de Cambrai. Les deux frères eurent de la peine à se consoler de cette malaventure ; ils rachetèrent palefrois et roncins; et quant aux trefs, le Roi et Garin leur en offrirent deux autres de grand prix.
  Ori l'allemand ne voulut pas à cause de cela quitter le verger, et il en eut du regret. Ecoutez comme Isoré s'y prit pour l'en faire repentir : il mit l'alarme dans le camp du Roi, en le faisant attaquer par une partie de ses gens. Au cri levé, l'Allemand courut pour prendre part à la lutte engagée ;et pendant ce temps, Isoré entrait dans le verger, coupait les cordes, emportait le tref, poussait devant lui sommiers, mulets et palefrois, puis retournait dans le bourg en même temps que les hommes qui avaient alarmé le camp. Quand l'allemand Ori revint dans son verger, il n'y trouva plus sa tente ni rien de ce qu'elle contenait. Ne demandez pas s'il en fut marri. Il prit comme Huon de Cambrai et Gautier de Hainaut, le parti de rentrer dans le camp et d'y dresser un. nouveau pavillon.
  Cependant Fromont, se voyant ainsi pressé par la grande armée du Roi, des Loherains et des Avalois, fit écrire des lettres à Bordeaux pour réclamer l'aide de son frère. Le messager parvint à tromper la surveillance des assiégeants, et chevaucha tant qu'il atteignit la cité de Bordeaux. Alors, prenant le comte Aimon à l'écart, il lui remit les lettres de Fromont. Le chapelain auquel Aimon les tendit lut le deuil où l'on était du vieil Hardré, tué sous les yeux du Roi. Il dit le mariage de Fromont avec Helissent, la dame de Ponthieu; le siège de Cambrai et la retraite à Saint-Quentin.
  Ces nouvelles affligèrent grandement le Comte ; il manda son frère Guillaume le marquis de Blancafort, l'autre Guillaume comte de Poitiers et le comte Harduin ; il leur apprit la mort de leur frère, Hardré le fleuri : Voilà , dit-il, merveilleuses nouvelles. Le pays est en grand trouble, et Begon de Belin le savait quand il vint nous dire que le Roi l'appelait près de lui ; mais il se garda bien de rien nous en apprendre. Dis-moi, messager, Begon de Belin était-il dans la ville de Cambrai, durant le siège?
— Sire, je ne l'ai pas entendu dire, et depuis longtemps on ne sait de lui aucunes nouvelles. Mais le comte Fromont vous invite à venir le joindre vers Saint-Quentin, car il y est grandement serré par ses ennemis.
— Nous ne pouvons, dit le comte Guillaume, ce nous dispenser de le faire. Les lettres et chartes furent écrites et scellées ; sept mille fervêtus montés sur bons coursiers répondirent au mandement. Les nefs furent rassemblées, on les chargea de pain et de vin; l'ost entra en mer, les voiles furent déployées, et tant cinglèrent et naviguèrent qu'ils descendirent au port de Boulogne. Quand ils eurent tiré des nefs toutes les provisions qu'on y avait accumulées, ils se mirent au chemin et arrivèrent à Amiens. Leur premier soin fut de transmettre avis de leur arrivée à Fromont. Le messager qu'ils en chargèrent pénétra, sans trop de peine, dans la ville de Saint-Quentin, et s'étant fait conduire au palais : Sire, dit-il, le comte Guillaume, Aimon de Bordeaux et le comte Harduin vous mandent salut. Ils sont arrivés à Amiens et désirent savoir de vous ce qu'ils doivent faire et quel chemin ils ont à prendre ; Fromont appelle aussitôt à lui le comte Bauduin, Isoré le gris et les autres barons : Seigneurs, dit-il, j'apprends l'arrivée des Bordelais, que devons-nous faire ? Leur dirons-nous de penser à nous joindre?
— II s'en faut bien.garder, répondit le flamand Bauduin ; grâce au Seigneur Dieu, nous avons ici bien assez de gens, les Bordelais y feroient enchérir le pain et le vin. Mieux vaut leur dire de se tenir dans nos châteaux, pour de là faire le dégât dans la plaine.
— Le conseil est bon, dit Fromont. Messager, retourne vers nos amis, dis-leur de ne pas essayer de venir à Saint-Quentin, mais de se rendre les uns à Nesle, les autres à Chauni, d'autres encore dans Péronne qui est assez proche d'ici. De là , ils ne laisseront passer ni brebis ni bœufs ni porcs ; ils sépareront l'ost du Roi de tous les convois de provisions, de façon à les contraindre de déguerpir. L'avertissement de Fromont fut suivi ; les Bordelais furent bientôt les maîtres de la plaine, au point de ne laisser aller ni venir à Saint-Quentin aucun marchand de Laon ou de Beauvais.
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XI
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SUITE DE LA CHEVAUCHÉE DE BEGON DE BELIN. — PRISE DE NAISIL.
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  Parlons maintenant de Begon de Belin que nous avons laissé dans Châteauvilain. Il mit bientôt après le feu à Romancourt ou Rimaucourt, prit Saint-Belin ou Saint-Blain, et ne laissa rien debout dans le val Rinel. Après être demeuré trois journées à Gondrecourt, il s'avança vers Naisil. Mais Bernart, qui s'attendoit à le voir arriver, avait piqué des haies, creusé des fossés, posé des barrières, ménagé des défilés tournants, pour mieux lui disputer tous les passages.   C'était Auberi qui conduisait l'avant-garde, formée de cinq cents vassaux et de mille sergents. Il fallait d'abord passer par un bois ; les paysans arrivent de tous côtés et lancent une nuée de carreaux qui atteignent et abattent un grand nombre des nôtres. Il leur fallut, de force ou de gré, revenir sur leurs pas. La nouvelle en vient au duc Begon : Sire, votre neveu, le Bourgoin, est repoussé ; il a perdu une partie de ses hommes. Begon alors prend trois mille sergents, bons arbalestiers de son pays, et les conduit vers le passage que le Bourgoin n'avait pu franchir. Les traits, les carreaux tombent dans le bois, drus comme la pluie du mois d'avril ; le Duc y perdit son bon cheval, mais les haies furent passées et la première enceinte emportée.   La lutte alors devint plus acharnée. Bernart et Fauconnet son fils défendaient le terrain pied à pied. Ils renversent morts plusieurs bons chevaliers, et sans Begon l'avantage leur serait demeuré. Mais voyant qu'une plus longue défense était inutile, Bernart dit à son fils :
— Retourne, Fauconnet, éloigne ces braves gens qui nous ont si bien aidés. Moi, je resterai entre leur dos et le visage des ennemis ; malheur à qui nous poursuivra de trop près. Tu resteras à la porte pour mieux assurer ma rentrée ; car une fois dans le château, je ne donnerais pas de tous ces gens-là une pomme pourrie.
  Il parloit ainsi d'une voix élevée ; Begon l'entendit :
— Ah! traître! cria le Duc à son tour, tu ne m'échapperas pas; par saint Denis ! j'aurai ta vie et moi-même je t'écorcherai vif, si tu ne rends les proies faites sur Auberi.
  Bernart était tout entier au soin de protéger la retraite de ses gens. Par malheur, son cheval prit le frein aux dents, se dressa, puis s'élança dans un jardin fermé de fossés et de palissades. Begon fait sauter au sien les mêmes haies et joint Bernart qui, voyant le danger, prend vaillamment le parti de l'affronter. Du haut de son cheval dressé sur les deux pieds de derrière, il porte au Duc un coup de lance qui l'atteint sans l'ébranler ; le fer se brise contre le haubert de Begon qui d'un coup plus assuré le frappe à son tour, si bien qu'en dépit de l'écu, de la sangle et du poitrail, homme et cheval roulent ensemble sur l'herbe. Le Duc descend, saisit Bernart et le remet aux mains du vilain Hervis.
— Vous, dant Bernart, dit-il, vous me rendrez Naisil et les pertes du Bourgoin ; autrement, par le Seigneur crucifié, vous y laisserez votre tête.
— Je vais donc, dit Bernart, en parler à mon fils.
  Les chevaliers, dès qu'ils furent désarmés, conduisirent Bernart devant la porte du château. Bernart était aux créneaux :
— Entends-moi, Fauconnet, sire fils; je suis prisonnier; rends le château, et je serai délivré.
— Sire père, répond Fauconnet, vous perdez vos paroles. Si j'avais en paradis l'un de mes pieds et l'autre dans ce château, je tirerais celui de paradis pour le remettre dans Naisil.
— Bernart, en l'entendant ainsi répondre, ne put se tenir de jeter un ris et d'ajouter (il eût mieux fait de se taire) :
— Vraiment, je reconnois que tu es mon fils; non, ta mère n'est pas à blâmer à cause de toi.
  Mais le duc Begon, furieux d'avoir entendu telles paroles :
— Par Dieu, Bernart, la trahison ne te servira de rien ; tu me rendras Naisil ou tu seras pendu. Hervis, Do, faites dresser les fourches sous ce grand pin, et hâtez-vous d'y accrocher Bernart de Naisil.
— Ah! Begon, dit le Comte, vous dites merveilles : je ne suis pas larron, sire Duc ; les fourches ne sont pas pour moi. Au moins, laissez-moi parler encore à mon fils. Vous engagez-vous, s'il rend Naisil, à ne pas l’abattre ou l'endommager? Et si je vous remets les pertes d'Auberi, consentirez-vous, après une bonne paix, à me laisser rentrer dans mon château?
— Oui, dit Begon, je m'y accorde.
  Bernart appelle alors son fils une seconde fois.
— Enfant, dit-il, rends le château, pour l'amour de moi. Ne me laisse pas mettre aux fourches; notre parage en serait pour toujours avili. Le duc Begon consent à ne pas abattre Naisil; il dit qu'en lui rendant les pertes d'Auberi, je le conserverai.
— A ce prix, dit Fauconnet, je l'accorde.
  Et la tour fut livrée au bourgoin Auberi. Il y eut un ban jeté pour qu'on ne prît rien dans les salles; et Fauconnet, la tristesse et le courroux dans l'âme, sortit du château, emmenant dix hauts chevaliers et laissant son père aux mains du duc Begon de Belin.
  Il ne descendit pas de cheval avant d'être entré dans Verdun. Pour Begon, il laissa bientôt Naisil et se présenta devant Montclin, bâti sur une roche aiguë. Le château était alors vide de tous ses défenseurs; les portes lui furent donc ouvertes, il fit miner la tour et continua sa chevauchée par Chastel-Odon. Bientôt les fourriers s'avancèrent jusqu'aux portes de Verdun, et Fauconnet fut tellement effrayé qu'il quitta sur-le-champ la ville, afin de gagner Saint-Quentin. Verdun, attaqué par Begon, fit une rude résistance : on combattit longtemps dans la première enceinte ; mais Auberi rejeta les bourgeois dans la ville, et le bourg fut entièrement conquis. Alors on demanda le feu ; on le mit en vingt endroits ; les halles et les maisons flambèrent, le feu jaillit du haut des églises : et cependant les bourgeois n'ouvraient pas les portes ; il fallut commencer le siège en règle. Begon fit venir le grand charroi des vivres, prit son hôtel à Mont-Saint-Vanne, et jura de n'avoir aucune pitié des gens de Verdun s'ils ne se hâtaient de l'implorer.
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XII
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FAUCONNET À SAINT-QUENTIN. — NAISSANCE DE FROMONDIN.
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  Vêpres arrivaient quand Fauconnet entra dans Saint-Quentin, où Fromont lui fit grand accueil et belle chair :
— Mais, lui dit-il, où est mon oncle Bernart?
— En nom de Dieu, il est prisonnier ; Begon a pris Naisil, il traîne après lui mon père, comme on ferait d'un chien : jamais chevalier ne reçut pareil outrage. Begon a brûlé Lyon, emporté Anse, détruit Mâcon, abattu Bagé, ruiné le Bassigny, rasé la tour de Montclin et soumis Chastel-Odon. Il a, sous mes yeux, mis le feu au bourg de Verdun et commencé le siège de la ville.
—Voilà bien merveilles, dit Isoré le gris ; un homme en conquérir deux mille !
— Non pas un seul, dit Faucon, Begon a plus de gens que vous n'avez ici.
— Qu'il vienne donc ! réplique Isoré, et je ferai volontiers connaissance avec lui. Non que je le prise un parisis vaillant, je sens trop que lui et moi ne serons jamais amis.
— Quand il arrivera, dit Fauconnet, les plus bouillants seront refroidis : pour moi, je n'ai jamais vu tel chevalier.
  Ils en étaient là quand un messager parut devant Fromont : Dieu vous sauve, sire ! de par le fils qui vous est né hier. Dites comment il aura nom.
  Fromont répondit :
— Il aura nom Fromondin, car il doit après moi tenir ma terre. Puis appelant ses barons : Francs chevaliers, ayez joie et confiance ; le seigneur est né dont vous devez tenir, et qui vous donnera vair et gris, chevaux précieux et belles armes!
— Par les saints Dieu, dit Bérangier, le sire de Chauni, voici merveilles ! Tel est ici qui ne verra jamais votre fils. Vieux, blancs et usés comme nous sommes, nous attendrons ses grâces comme les Bretons attendent le roi Artus, qui n'est plus au monde.
— Ce n'est pas là bien parler, dit Fromont, laissez passer seulement quinze ans, mon fils sera chevalier.
  Devant Fromont vint ensuite Guillaume de Montclin, le visage éploré, la tête basse ; il regrettait son château que Begon venait d'abattre.
— Écoutez-moi, frère Guillaume, lui dit Fromont, allez-vous baigner et couvrir. Si vous êtes preux, vous n'aurez pas à craindre la pauvreté tant que je vivrai.
— Merci ! sire frère, répondit Guillaume. Et s'étant allé baigner, il revint au palais richement vêtu de vair et de gris, la démarche libre, le visage beau, la taille belle, les épaules grosses et la poitrine large. Isoré tint la lame d'acier devant lui, et ayant baisé Guillaume :
— Oncle, lui dit-il, je vous enjoins d'être preux et large envers vos hommes ; jamais prince avare ne pourra monter en prix.
— Mais, dit Fromont, que faisons-nous tous ici ? sortons de la ville, et pour l'amour de mon nouveau fils, élevons chevalerie.
  Aussitôt chacun de revenir à son hôtel. En peu d'instants, ils lacent les chausses de fer et les heaumes dorés; ils couvrent et montent les chevaux. À la voix de Fromont s'ouvrent les deux maîtresses portes de la ville, tous ils sortent d'un pas ferme et tranquille. Au frémissement des bannières, au rayonnement des heaumes, il se fait un grand mouvement dans le camp des Royaux, c'est à qui sera le plus vite armé, le plus tôt en dehors des barrières.
  Du côté des Bordelais s'avançait d'abord le valet de Montclin, Guillaume, et pour le soutenir Fouques, le preux Jocelin et Bérengier, sire de Chauni, Non loin de là , Jsoré le gris de Boulogne, et de l'autre côté, le flamand Bauduin ; puis nombreux damoiseaux portant lances de réserve pour leurs seigneurs. Le choc ne se fit pas attendre; des deux côtés même ardeur et même impatience. Au milieu du froissement des armes, du glapissement des timbres, du hennissement des chevaux, du cri des blessés et des mourants, on n'eût pas entendu Dieu tonner. Qui pourroit compter les chevaliers abattus et toutes les nobles dames en ce jour demeurées veuves!
  Guillaume de Montclin, richement armé, le bras passé dans les enarmes de son écu, broche un grand cheval dont on avait couvert le cou, la croupe et la poitrine. Un frémissement court dans les rangs opposés : il joint un allemand, nommé Godefroi, chambellan de Garin, et du premier coup le jette, les talons en l'air, sur le sable. Il fait de même un second, un troisième. Alors Garin, qui l'avait reconnu et ne pouvait s'empêcher de louer sa vigueur et son adresse, lui cria :
— Pour Dieu, valet de Montclin, vous devriez tenir de moi, depuis que Pépin m'a donné l'honneur de Metz. Je vous aurais fait chevalier, et j'aurois volontiers accru votre fief de Montclin.
— J'entends merveilles! répond Guillaume ; je ne tiens plus Montclin : Begon, votre frère, s'en est saisi. Pour moi, s'il plaît à Dieu, jamais je ne manquerai à mes amis.
 Un flot de combattans vint en ce moment les séparer.  Des deux batailles opposées, d'où partaient flèches et carreaux lancés par les sergents et arbalestiers, on regardait le jeune Guillaume de Montclin pénétrant les rangs, frappant et renversant, puis tournant pour reparaître encore. Un seul lui disputait le prix des mieux faisants: c'était Isoré le gris, qui semait l'effroi partout où il criait : Boulogne ! Nul ne rompit tant de hauberts et ne jeta plus de chevaliers à terre. Mais enfin parut Huon de Cambrai, et avec lui plus d'un millier d'Avalois. Garin le suivait de près, et force fut pour les Bordelais de songer au retour. Les Français étaient de grande chevalerie ; Garin partout sur son passage voyait les rangs s'écarter et les moins couards trembler de peur. Fromont revint se placer devant les portes de la ville, et de là protégea la rentrée des siens, tandis qu'Isoré et Guillaume faisaient barrière contre les Français, Avalois et Allemans, les plus ardens à la chasse. Quatre mille Allemans seraient entrés dans le château pêle-mêle avec eux, sans les archers que Fromont avait disposés devant le premier pont. Mais une fois les portes fermées sur les Bordelais, les François rentrèrent au camp, et de part et d'autre chacun, harassé de fatigue, se hâta de déposer le heaume et le haubert.
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XIII
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SUITE DE LA CHEVAUCHÉE DE BEGON; SON ARRIVÉE DEVANT SAINT-QUENTIN.
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  Chaque jour les assiégés, conduits par Guillaume ou par Isoré le gris, faisaient trois ou quatre sorties. Une fois, ils donnèrent une forte alarme au camp, tandis que d'autres attaquaient le grand charroi et le ramenaient dans la ville. La nouvelle portée au Roi l'attrista grandement ; il fit appeler le duc Garin :
— Dant Loherain, lui dit-il, il me déplaît que votre frère n'ait pas fait son service; c'est pour vous cependant que je me suis jeté dans cette guerre fâcheuse. J'en jure l'apôtre que les pèlerins réclament; s'il ne vient pas, je prendrai le parti d'abandonner le siège.
  Le Duc répondit :
— Sire, je réclame grâce pour mon cher frère. J'ai reçu de ses nouvelles ; nos ennemis communs l'ont retenu ; il a fait prisonnier Bernart de Naisil et il assiège maintenant Verdun.
— Faites-le donc venir ici, reprit le Roi.
— Il viendra puisque vous le voulez.
  Et Garin fit faire aussitôt des lettres pour sommer le duc Begon de venir à l'ost du Roi devant Saint-Quentin.
  Le messager monté sur un cheval rapide partit aussitôt du camp, traversa Darnpierre en Estenois, et ne s'arrêta que sous les murs de Verdun. Le Duc revenait de livrer assaut à la ville; quand il l'aperçut :
— D’où venez-vous, où allez-vous, ami ?
— En nom de Dieu, sire, je viens de Saint-Quentin, et je vais à vous avec lettres du Roi.
Begon prend la charte et la donne à son chapelain, qui en personne bien apprise lut   aisément ce qu'elle contenait, et comment le roi n'était pas à son aise devant Saint-Quentin.
— Comment ! s'écria le Duc; et que fait donc Garin, mon frère ; que font Gerart de Liège, l'allemand Ori, Huon de Cambrai, Gautier l'Orphelin et tout le baronnage de Pépin ? Comment n'ont-ils pas écrasé déjà nos ennemis? Qu'ils viennent ici et me laissent prendre leur place; je veux qu'on m'arrache le cœur si je n'ai raison de ces bordelais de Saint-Quentin. Mais non, je ne puis partir avant d'avoir conquis Verdun. Regarde, frère : les murs sont déjà fendus, ils ne peuvent longtemps tenir; dis au Roi mon seigneur qu'il s'apaise; je lui arriverai dès que Verdun sera prise.
  Le messager partit sur un bon cheval que lui avait donné Begon et qui valait bien vingt livres parisis. Rentré dans Saint-Quentin, il redit au Roi les paroles qu'il avait entendues. Elles donnèrent à rire à la plupart de ceux qui entouraient le Roi ; mais Pépin ne s'en contenta pas, et jurant le corps de saint Denis qu'il ne resterait pas si le duc ne venait :
— Il faut en vérité, dit-il à Garin d'un air courroucé, que votre frère me méprise beaucoup, pour ne pas répondre à ma semonce.
— Sire, répondit Garin, vous ne voudrez pas laisser le siège et vous exposer à être honni et diffamé. Je vais envoyer un second message à Begon.
  Le Roi consentit à grand'peine à rester encore. Le messager partit, et quand il arriva, Begon venait de prendre la ville.
— Frère, dit le Duc, je quitterai demain matin. Vous, Do, faites emplir les chariots de provisions et de denrées; disposez tout pour le départ de l'ost. Henri de Bar-le-Duc connaît bien les chemins, il conduira l'avant- garde.
  Dès que l'aube eut crevé la nuit, on vit tout en mouvement dans le camp : les sommiers furent troussés, les palefrois, les roncins, ensellés; l'armée entière atteignit Dun avant midi. Dun appartenait à Thibaut d'Aspremont, cousin germain de Begon; on défendit d'y rien prendre, et le lendemain matin, on tourna légèrement à gauche vers Grantpré. Là on fit une belle proie de bœufs et de gras troupeaux ; on jeta le feu partout, on abattit complètement le château. De Grantpré, ils arrivèrent à Rethel ; le Duc réserva aux écuyers, aux sergents, l'honneur de l'emporter : ils en forcèrent l'entrée et mirent la ville à feu et à sang. Ils firent une seconde pose au Neufchatel, puis laissant Montaigu sur sa roche élevée, et Pierrepont, ils arrivent à Rosoi qu'ils ruinent ainsi que Rumigni. Que vous dirai-je de plus? ils répandent la désolation, la mort et l'incendie dans toute la Tierache. Le fort château de Ribemont ne peut leur résister longtemps ; les vingt-six chevaliers, qui le défendaient sont retenus prisonniers, les tours et les murailles sont abattues, l'incendie fait raison du reste. On pouvait du bourg de Saint-Quentin voir les flammes qu'on y avait allumées. Quelqu'un dit au vieux Aleaume : C'en est fait de Ribemont ; Begon l’a détruit, vous n'avez plus assez de terre pour y coucher. Ne demandez pas la douleur qu'il ressentit de ces nouvelles.   L'empereur Pépin apprenoit en même temps la prochaine arrivée du duc Begon. Faites bonne garde, sire Garin, dit-il, pendant que j'irai au-devant de mon cher ami. Alors il monta sur un grand tertre, et quand il vit les monts et les vallées se couvrir de grandes échelles de guerriers, quand il vit les innombrables chariots qui transportaient les proies partout recueillies : Eh ! dit-il, d'où peut sortir tant de monde ?
— Je vais vous l'apprendre, répondit le messager envoyé par le duc Begon. Au premier front marche le bon duc Auberi de Bourgogne, le meilleur homme que la terre ait produit. Après lui viennent les gens de Salomon de Bretagne et de Hoel de Nantes; puis le franc duc Hernaïs d'Orléans, dont les hommes sont confondus avec ceux de Huon du Maine et de Jofroi d'Anjou. Voyez-vous cette grande échelle qui chevauche à quelque distance ? ce sont les guerriers d'Auvergne conduits par leur comte, le preux Jocelin. Enfin les bannières qui s'élèvent du fond de ces vallées, ces deux mille pennons étincelants appartiennent aux Gascons de la terre du duc Begon du château de Belin.
— Dieu ! dit le Roi, comment le loherain Begon a-t-il pu réunir tant de gens ; et qui pourrait bien lui résister sous le ciel ?
 Alors le Roi s'avança jusqu'auprès du Duc, et Begon en le voyant arriver s'empressa de mettre pied à terre. Soyez, dit Pépin, très bien venu, cher ami. Et il l'avait baisé avant que le Duc eût le temps de le remercier.
 Grands et petits, tous se logèrent autour du camp du Roi. Begon seul, avisant près des murs de la ville un grand et beau jardin, demanda s'il était occupé.
— Non, répondit Garin personne n'a pu s'y maintenir ; les ennemis les en ont délogés. L'autre jour, l'allemand Ori, et avant lui Huon de Cambrai et Gautier l'Orphelin y ont perdu leurs riches tentes, leurs roncins et leurs palefrois. Vous logerez près de moi, cher frère.
— Non, dit Begon, car ce jardin me plaît, j'y ferai dresser mon pavillon. Je ne suis pas l'allemand Ori, et s'ils me chassent comme lui, ils feront assurément une bonne prise. Hervis, Do, Seguin, tendez mon tref dans ce jardin.
 Ceux-ci font venir aussitôt cent pionniers qui creusent les fossés autour de l'enclos, pendant que d'autres dressent les mâts, fixent les grands anneaux dans lesquels passeront les cordes, et tendent un aussi beau tref qu'on en put jamais voir. Quand on en a relevé tous les pans, il peut abriter deux mille chevaliers assis au manger.
 Des hautes fenêtres barrées du château de Saint-Quentin, Isoré aperçut aisément le grand tref sur lequel flamboyait l'or et que l'aigle d'or surmontait.
— Voyez-vous ce pavillon ? dit-il à Bouchart et à Harduin ; il est à moi, quoi qu'il arrive.
— Il n'en sera rien, reprend Fauconnet, et celui qui l'a fait dresser ne le quittera pas aisément. Croyez-moi ; le plus sage serait d'y renoncer. Il est à Begon de Belin, celui qui traîne en ce moment après lui mon cher père. Vous avez souhaité de le voir; vous serez satisfait.
— Ah ! c'est donc lui, dit Isoré, c'est le fameux Begon de Belin ! Eh bien ! sortons tous, grands et petits, allons le réveiller ! Aussitôt les blancs hauberts furent vêtus, les chevaux ensellés, et tous, chevaliers et sergents, passèrent les portes du château. Combien ne devaient jamais y rentrer !
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XIV
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NOUVELLE SORTIE, — ISORÉ BLESSÉ —- FROMONT DE LA TOUR D'ORDRES TUÉ PAR BEGON.
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 Il y eut grand' presse à la porte du château, à qui s'élancerait le plus vite dans la campagne. Le premier de tous avait été Guillaume de Montclin, couvert de belles et fortes armes, monté sur un destrier arabe à la course rapide. Isoré le suivait de près, tout en faisant ranger les archers, les arbalestiers, les sergents, pour opposer un front redoutable aux batailles françaises, lesquelles prévenues dès l'instant où la porte s'était refermée, furent bientôt préparées à soutenir vaillamment l'attaque. Guillaume porta les premiers coups; on le voyait ouvrir les rangs, frapper quiconque osait l'atteindre, revenir victorieux, puis recommencer d'autres joutes. Begon de Belin, en arrivant pour prendre sa part du grand tournoi, se plaisait à voir sa fière contenance, sa force et son adresse.
— Quel est, dit-il à son frère Garin, celui qui monte ce grand cheval, et qui porte un lion noir rampant sur l'or de son écu ?
— C'est Guillaume de Montclin, dont tu viens de saisir le château. Pour Dieu, frère, je te demande une grâce. Défends-toi de le mettre à mort : je ne m'en consolerais pas.
— Je n'irai pas, sire frère contre votre volonté.
  Guillaume et Isoré le gris continuaient cependant à trancher et abattre devant eux. Begon de Belin se plaçant devant Guillaume :
— Quel est ton nom, ami, ne me le cache pas, je te prie.
— Sire, je suis Guillaume de Montclin.
— Non pas seulement ainsi, reprit le Duc, mais l'orgueilleux de Montclin ; jamais je n'ai vu chevalier s'avancer de meilleur air et mieux se porter dans la lutte, En même temps de ses éperons d'or le Duc broche son cheval : mais se souvenant de la promesse faite à son frère, il retourne le fer de sa lance et vient frapper Guillaume du bois de l'arestel. Le coup vigoureusement asséné jeta le jeune frère de Fromont étendu sur le sable. Guillaume se releva, l'épée au poing, l'écu devant sa poitrine ; il voulut s'élancer sur le cheval de Begon ; mais sa grande force aurait été de faible secours sans Isoré le gris, qui accourut à son aide en poussant le cri : Boulogne ! entendu de tous les siens.
  Begon rentra dans les rangs, et cependant Foucart et Rocelin, Galerant et Gaudin son frère frappaient devant eux sans relâche ; Fauconnet le fils de Bernart, que rien ne consolait de la perte de Naisil, joignit parmi nos rangs le comte Jocelin à qui toute Auvergne obéissait ; il était parent de Garin. Le fort écu ne put le garantir; il tomba renversé, et son cheval devint la proie du vainqueur qui se hâta de l'offrir à Guillaume de Montclin. Montez, sire cousin, lui dit-il, ce cheval vaut celui que Begon vous a enlevé. Begon cependant revenait sur Isoré le gris. Les deux barons, depuis longtemps impatients de se rencontrer, se heurtent avec tant de violence que les deux écus rompent leurs enarmes; ils tombent tous les deux renversés de leurs destriers arabes. Avant qu'ils n'aient le temps de se reconnaître, leurs écuyers, leurs amis les entourent et les relèvent. Begon remonta sur un autre excellent cheval ; pour Isoré il préféra garder le sien.
  Tandis qu'ils reprennent haleine, on entendait en cent endroits le cri de rappel des chevaliers vainqueurs. Jamais combats plus multipliés, mêlées plus meurtrières. Fromont à peine arrivé s'élance contre Henri de Montagu et lui fait vider les arçons. Anjorran de Couci renverse le comte Savari, tandis qu'Huon de Troies ne peut se maintenir contre Rocelin. Les Champenois accourent pour délivrer leur seigneur et lui conserver son bon cheval ; mais Isoré fait un nouveau cri, et bientôt chevaliers et sergents, tous se mesurent, se mêlent et se frappent. Begon revient y prendre part, et s'élançant une seconde fois sur Isoré de toute la force de son destrier, il fait céder les cengles et le poitrail du second cheval, qui roule à terre avec le chevalier dont le bras gauche, engagé sous l'animal pantelant, se rompt violemment et devient impuissant à retenir l'écu. Les gens d'Isoré accourent aussitôt, lui font un rempart de leurs épieux et parviennent à le dégager. On le ramène sur une bière à Saint-Quentin, on le désarme, on le pose sur un lit, et les mires arrivent pour lui apporter les secours dont il a besoin.
  Les combats se continuaient toujours. Fromont le gris de Boulogne et de la Tour d'Ordres atteint et renverse Amauri, le sire de Nevers ; Gerart accourt pour secourir son cousin ; mais trop faible contre un tel adversaire, il roule près d'Amauri dans la poussière, et les sergents de Fromont l'entourent et lui tranchent la tête. Begon fit alors retentir le cri des Loherains : Chastel ! et fondant sur Fromont le gris, il l'atteint sous la boucle de l'écu, crève son haubert et fait pénétrer le fer dans sa poitrine. Fromont s'incline, tombe à terre, et, quand on le désarma, son âme était déjà séparée du corps.   À la vue de son frère expirant, Fromont de Lens ne compta plus sur le gain de la journée. Il appela Guillaume de Montclin :
— Frère, lui dit-il, nous avons perdu l'aide de nos deux plus chers amis, mon frère et mon neveu Isoré. Mon avis est de retourner ; vous, Foucart et Rocelin, vous allez prendre le corps de mon frère et le ramènerez au château.   Les chevaliers obéirent, la douleur dans l'âme.
  Ce fut le terme de la lutte. Fromont fit rouvrir les portes du château ; ceux qui n'avaient pas été pris ou tués rentrèrent; les Angevins et Manceaux, les derniers à reconduire les assiégés, revinrent à leur tour dans le camp et s'y désarmèrent, pendant que le duc Begon invitait l'Empereur à venir s'asseoir au manger dans son jardin ; Pépin y vint et, dit l'histoire, avec lui plus de trois mille chevaliers.
  Mais il faut retourner à Fromont de Lens, durement courroucé de la mort de Fromont de la Tour d'Ordres et de la blessure de son neveu Isoré. Son premier soin fut de regretter son frère :
— Vous eûtes la mâle heure, franc chevalier ! Celui qui vous a frappé me condamne à souffrir, à guerroyer toute ma vie ! Le Baron fut posé dans une bière; les clercs, les moines bénis arrivèrent, vêtus des adoubements du Seigneur Dieu ; il fallait les voir porter cierges, croix et encensoirs, entonner et reprendre les chants, pendant que le comte Fromont de Lens les écoutait en sanglotant.
  Isoré le gris ne savait rien encore. Couché sur son lit, le bras en écharpe et soutenu par un oreiller, il entendait des plaintes et de grands cris :
— Mais, sire Dieu, dit-il, où peut être mon père ? Il n'est pas encore venu me voir ; serait-il retenu prisonnier ?
  Le bruit cependant croissait. Il joint les pieds, saute hors du lit et s'avance jusqu'au moutier. Bientôt épuisé de faiblesse, il s'appuie contre le premier pilier et de là reconnaît tous ses amis autour d'une bière : Sire Fromont, cria-t-il, je ne vois pas mon père; où est-il ?
— Hélas! beau neveu, il est sous cette lame ; l'odieux Loherain Begon l'a tué.
  Comment exprimer le désespoir d'Isoré ! Hélas, dit-il, que ne puis-je monter à cheval ! je serais déjà vengé de mon ennemi mortel.
— Contenez-vous; lui dit Guillaume, advienne ce qui doit advenir ; les morts à la mort, les vivants à la vie. L'homme franc ne peut rien gagner à mettre deuil sur douleur ou joie sur joie.
  Isoré ne dit plus rien ; on le ramena sur son lit, d'autres emportèrent le corps de Fromont le gris, et le mirent en terre.
— Francs chevaliers ! dit Fromont, quand demain les Loherains seront assis au manger, nous irons les émouvoir.
— Soit fait ainsi que vous le dites !
  Et le lendemain, on couvrit les chevaux, on endossa les hauberts ; les portes du château s'ouvrirent et laissèrent passer toute la chevalerie bordelaise, impatiente de venger la mort de Fromont le gris de la Tour d'Ordres.
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XV
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NOUVELLE SORTIE DES ASSIÉGÉS. — BEGON DE BELIN BLESSÉ PAR FROMONT DE LENS.
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  Les bons chevaliers bordelais sortent du château de Saint-Quentin affamés de vengeance, et le premier de tous, Guillaume, l'orgueilleux de Montclin. Mais les Français ne se laissèrent pas surprendre : un grand cri s'éleva aussitôt dans le camp ; tous laissèrent le manger ; Loherains, Manceaux, Berruiers, Angevins coururent aux armes : Begon et ses convives furent un peu plus tard avertis; et pendant que le roi Pépin demande son cheval, le bon Duc se hâte de couvrir son fier visage d'un heaume brillant et sa poitrine d'un haubert treillisé ; il ceint Floberge, sa bonne et claire épée, et la lance au poing, l'écu serré sur sa poitrine, il broche son coursier des éperons d'or. Il était temps qu'il arrivât, et les Bordelois avoient déjà fait reculer les nôtres jusqu'aux barrières du camp qu'ils allaient franchir, quand il parut avec les Gascons, les Avalois et les Allemans. Devant Begon s'écartent les rangées d'hommes : il entre dans les batailles ennemies, qui s'étonnent, le reconnaissent et cessent de pousser en avant. Qui pourrait ici compter les lances brisées, les écus percés, les chevaux tués, les vassaux abattus, navrés, étouffés, meurtris ? Une fois sa lance rompue, Begon tira du feurre sa grande lame d'acier, et frappant et poursuivant devant lui, on eût dit une loutre affamée chassant dans une rivière, ça et là , les poissons de toute grandeur qui ne savaient, pour sauver leur vie, dans quel trou se réfugier.   Fromont en voyant ainsi les Bordelais abandonner le champ, frémissait de rage. Il ne fallut plus penser qu'à rendre la retraite moins sanglante : lui et Guillaume de Montclin opposent longtemps une barrière impénétrable aux Royaux. Begon, pressant les flancs de son grand cheval, animait les siens à la poursuite et précédait tous les autres de la portée d'un arc. À sa vue, le comte Fromont sentit réveiller en lui son ardeur de vengeance :
— Frère Guillaume, dit-il à l'orgueilleux de Montclin, allez en avant, placez-vous près de la porte, et pendant que vous ferez rentrer ces gens-là , je vais rester ici pour contenir nos ennemis. Voyez-vous là Begon ? ah ! que je meure de rage, si je ne venge la mort de mon frère.
  Il dit, broche le fier cheval de ses éperons d'or, brandit la lance dont l'acier sortait des meilleures forges de Poitiers, et porte un merveilleux coup sur l'écu peint en or de Begon. La pointe de la lance ne l'entame pas, mais glisse vers le haut de la poitrine. Les mailles treillisées du haubert cèdent comme un vêtement de soie ; le fer pénètre les chairs, puis va trancher une partie de la joue et de l'oreille. La force du coup ne permit pas à Begon de rester sur les arçons, il tomba renversé du cheval et le sang qui sortait de la plaie jaillit aussitôt de la ventaille du heaume et des mailles du haubert. Fromont le laissa entre les mains des Loherains, écuyers, sergents et chevaliers qui accoururent ; satisfait de l'avoir mortellement frappé, il rentra dans la ville de toute la rapidité de son cheval.
  Le Roi, le duc Garin, tout le barnage était accouru sur Begon qui ne donnait pas signe de vie. On le crut mort, et l'on ne vit jamais douleur plus vive et plus générale. Les regrets furent prononcés par le bourgoin Auberi : Vous fûtes à la mâle heure, franc chevalier ! qui vous mit à mort ne sera jamais mon ami. On l'emporte au tref de Garin, on lui ôte le blanc haubert, la blanche cote de samit était devenue pourpre; telle était la pâleur de son corps et de son visage qu'on eût dit qu'il ne lui restait pas une goutte de sang.
  Les deux meilleurs mires de l’ost arrivèrent mandés par le Roi : ils avaient longtemps étudié à Salerne. Leur premier soin fut de visiter la poitrine, pour reconnaître la plaie. Ils s'assurèrent que le fer n'était pas demeuré, puis annoncèrent que la blessure n'était pas mortelle. Seigneurs, dit maître Landri au Roi, à Garin et aux barons, confortez-vous ; le Duc sera remis en peu de temps.
— Ah ! mon très-cher ami, dit le Roi, en l'embrassant et le mouillant de ses larmes, je veux vous donner plus d'argent et d'or fin que n'en pourraient porter deux mulets d'Espagne.
— Sire, répondit Landri, grands mercis ! mais j'en appelle à témoin celui qui de l'eau fit le vin, nous ne prendrons pas la valeur d'une angevine, avant la complète guérison du Duc.
  Ils pansent alors la plaie, y mettent l'emplâtre, font reposer le malade dans un lit : le bon Duc dormit : au réveil il ne sentit plus la moindre douleur.
  Voyons maintenant ce que faisait Fromont. Il ne doutait pas de la mort de Begon : dès qu'on l'eut désarmé de son haubert, il se rendit à l'hôtel où gisait le comte Isoré le gris : tous en le voyant arriver accoururent à sa rencontre : Comment vous est-il, beau neveu ? dit-il au malade.
— Sire, avec le temps, je guérirai. Mais vous, comment avez-vous exploité? au nom de Dieu, dites-le-moi.
— Très bien! beau neveu; grâce au Seigneur Dieu, j'ai tué Begon, le diable qui avait fait tant de mal à nos amis.
— J'en ai grand deuil, répond Isoré, j'aurais voulu qu'il mourût de ma main. Mais le cœur me dit qu'il est encore vivant.
— Non, beau neveu, par saint Denis.
— Eh bien ! nous le saurons. Et sur-le-champ faisant venir un mauvais truand né de Paris :
— Ami Foucart, lui dit-il, tiens, prends un pelisson gris, et va voir comment les Royaux se comportent dans l'ost; tu sauras s'il est vrai que Begon soit tué.
— Volontiers ! répond Foucart. Il brunit son visage, se déguise et sort par la poterne du château. Arrivé devant le tref du roi Pépin, il s'asseoit au milieu des pauvres, et là demande des nouvelles de Begon de Belin : Est-il mort, est-il encore en vie?
— II est en vie, répondent les pauvres, et s'il plaît à Dieu, il reprendra la santé.
  Foucart ne se contente pas de ces propos, il entre dans la tente où reposait Begon et voit assis autour de son lit l'empereur Pépin, le duc Garin, l'allemand Ori, Auberi le bourgoin et Huon de Cambrai : le truand s'avance à leur portée et les prie de par le saint sépulcre de lui bien faire. Le duc Begon, d'un bras assuré, prend un besant d'or et le lui tend ; l'Empereur lui en donne un second, il en recueille ainsi cinq ou six.
— Ami, lui dit Pépin, de quel pays es-tu?
— D'Orléans, Sire, si vous le permettez. Je vais à Saint-Romacle pour demander la guérison d'une hydropisie. Vous voyez comme je suis enflé.
  Le drôle s'éloigne alors, et sans prendre congé rentre dans Saint-Quentin. Quand Isoré le revit : Eh bien! lui dit-il, tu viens de l'ost, que nous diras-tu de Begon ; est-il mort, est-il vivant?
— Il vit, Dieu me pardonne ! il se porte aussi bien qu'un oiseau volant.
— Vous en avez menti ! dit Fromont.
— Non, sire : je l'ai vu de mes yeux.
— Moi, je l'aime mieux ainsi, dit alors Isoré le gris, c'est de ma main qu'il doit mourir, et tous les saints et saintes du monde ne l'en sauveront pas.
  Mais il faut revenir à nos François.
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XVI
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NOUVEAUX EFFORTS. — LES FUERRES D'AUBERI LE BOURGOIN ET DE BEGON DE BELIN.
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  Cependant le siège n'avançait pas ; les murs du château n'étaient pas entamés, et les dommages causés aux Bordelais, la blessure d'Isoré le gris, la mort de son père Fromont de Boulogne ne semblaient pas les avoir découragés. Dans l'ost, au contraire, le charroi des provisions demandait à être renouvelé. Le Roi convoque les hauts barons dans son tref pour aviser à ce qu'il convenait de faire, et Begon s'adressant au bourgoin Auberi :
— Mon neveu, au lieu de séjourner, que ne tentez-vous d'aller en fuerre? Vous le voyez, le pain et le vin ne tarderont guères à nous faire défaut : partez demain, avec nos primes-barbes et nos damoiseaux.
— Très volontiers! répond le Bourgoin.
  Auberi se lève au point du jour; il emmène cinq cents bons chevaliers et un millier de jeunes écuyers. Mais les Bordelais avaient été avertis de leur chevauchée : Isoré le gris appelant Guillaume de Montclin :
— Oncle, le duc Auberi va chevaucher en fuerre ; plût à Dieu qu'on pût le ramener ici prisonnier ! nous l'échangerions contre dant Bernart de Naisil.
— Je vous entends, répond Guillaume.
  Et sortant aussitôt par la porte Landri, avec plusieurs milliers de chevaliers et sergents, ils vont s'embusquer dans un bois de sapins assez près de la ville. La compagnie d'Auberi ne se fait pas attendre; comme ils passaient, voilà qu'ils entendent un grand cri :
— À la mort ! à la mort ! vous n'échapperez pas, fils de putains!
  Ainsi pris à l'improviste et sur le point d'être entourés, le plus grand nombre rebrousse chemin ; le duc Auberi reste assez mal secondé, au milieu de furieux ennemis. Sa défense fut longue et terrible : il y eut plus d'une lance rompue, plus d'un écu écartelé, plus d'un chevalier frappé, renversé de son auferant; mais enfin le Bourgoin, abattu par l'orgueilleux de Montclin, fut retenu prisonnier. Le camp n'était pas éloigné; on y apprit rapidement la mauvaise aventure d'Auberi, et grande fut la douleur des barons et des chevaliers dont les enfants ne revenaient pas. Les cris arrivent jusqu'au tref où reposait Begon : le héros demande aussitôt ses armes. Ah! sire, lui disent les mires effrayés, vous n'êtes pas en état de chevaucher.
— Comment! répond-il, voulez-vous me faire mourir de honte? Tout l'or du monde ne m'empêcherait pas d'aller secourir Auberi.
  Les mires le regardent et se taisent ; ils obtiennent pourtant de lui qu'on lui posera une forte emplâtre, en le marquant du signe de la croix. Il lace le heaume gemmé fait à Senlis, et saute sur son bon cheval ; plus de mille fervêtus l'accompagnent. Ils ne s'arrêtèrent que sur le champ du combat. Déjà le comte Guillaume avait relevé Auberi et l’emmenait vers Saint-Quentin, quand Begon fond sur eux, les oblige de renoncer à leur prisonnier et de ne songer qu'à se garantir eux-mêmes. Ils furent bientôt refoulés au delà des portes du bourg, et, ce jour-là , le château lui-même eût été emporté si les François s'étaient un peu plus hâtés de suivre le gentil Duc.
 Isoré de son hôtel entendit le grand tumulte :
— Sainte Marie ! s'écrie-t-il, quels sont ces bruits, ces cris de guerre?
— C'est, répond un sergent, que nous sommes perdus; car le duc Begon est déjà dans le bourg.
— Begon ? Et comment ? Le diable seroit-il guéri ?
— Oui, sire, et plus furieux, plus félon que jamais.
— Mes armes, mes armes!
— Mais, par pitié, dit son hôte, Galeran d'Autri, demeurez, sire Isoré ; vous êtes encore trop faible pour chevaucher.
— Vous dites merveilles! ne sommes-nous pas tous perdus, si je reste ?
 fut bientôt armé, monté et couvert de son écu : il broche son cheval qui de ses pieds rapides fend la pierre et en fait jaillir le feu. Il arrive dans le bourg à l'endroit où l'on combattait : Boulogne! crie-t-il; et tout aussitôt, joignant les François, il abat les deux premiers, tue le troisième et répand parmi les autres une telle épouvante qu'ils cèdent et repassent les portes du bourg Begon le voyait, du milieu du pont où il soutenait une lutte acharnée : il ne voulait pas céder le terrain déjà conquis ; mais Huon de Cambrai prit son cheval par le frein et le fit tourner vers le camp, pendant :que les Bordelais, grâce au comte Isoré, restaient maîtres des portes du bourg de Saint-Quentin.
  Le roi Pépin accourut au tref de Begon :
— Comment vous est-il, ami?
— Très-bien, cher sire ; Auberi était pris sans le secours que nous lui avons porté. Le château serait même en ce moment à nous, si vos français avaient suivi de plus près, et si le gris Isoré n'avait pas fait contre nous d'admirables armes. Je ne vis jamais tel chevalier. Ah ! malheur à celui qui commença la guerre ! Je voudrois pour beaucoup avoir le comte Isoré pour ami.
  Comme ils parlaient ainsi, il se fît dans le camp un grand tumulte, et l'on s'aperçut que les Bordelais avaient surpris le charroi et conduit les provisions dans le château. N'en prenez, Sire, aucun souci, dit Begon au Roi ; je chevaucherai pendant que vous resterez ici à séjour, et je veux perdre votre amitié si je ne vous soumets toute la contrée.
  Le lendemain, à la première aube, Begon sortit de sa tente avec quatre mille arbalestiers et cinq cents chevaliers. Quel château, quelle ville pourrait tenir devant eux ?
 Il remit aux jeunes écuyers le soin d'attaquer Chauni ; la ville, le château ne purent leur résister; ils en ramenèrent trente chevaliers que le Duc envoya rejoindre Bernart de Naisil dans les prisons du Roi. De là ils se portèrent sur Ham, où ils ne trouvèrent personne, ceux qui le défendaient n'ayant osé les attendre. Begon y passa la nuit, et le lendemain tourna vers Roye. Là , devant la ville, fut livré un grand assaut ; on y perdit beaucoup de chevaliers et de chevaux : il fallut renoncer à prendre le château, et il en fut de même de Montdidier, sinon qu'ils entrèrent dans le bourg et le mirent en flammes. De là , ils arrivèrent à Clermont, en dépouillant et ravageant autour d'eux la campagne : le château leur fut abandonné. C'est ainsi qu'après avoir rempli le charroi de provisions et de tous les genres de proies, après avoir dirigé sur Paris un grand nombre de prisonniers, ils revinrent au camp, mais après être encore entrés dans Péronne, dont les habitants se mirent entièrement à leur merci.
  Le retour de Begon et l'heureux succès de sa chevauchée fut pour les Français un grand sujet de joie et pour Fromont un grand sujet de douleur. Garin fit aussitôt creuser autour de la ville de larges fossés qui reçurent l'eau de la rivière d'Aisne, de sorte qu'il ne fut plus permis aux assiégés de sortir ou de rentrer. Le pain et le vin cessèrent de leur être amenés ; et ils furent bientôt réduits à manger leurs chevaux. C'est là où les Français les attendaient.
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XVII
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POURPARLERS, TRÊVE ; AJOURNEMENT DE FROMONT.
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Fromont, qui n'ignorait pas que le danger croissait pour eux de jour en jour, monta les degrés du palais ceintré de Saint-Quentin, et ayant mandé le flamand Bauduin et les autres princes :
— J'ai besoin, leur dit-il, de votre conseil, car, vous le voyez, on nous tient tellement resserrés que nous devons bientôt manquer de provisions : il me semble que si nous étions rentrés sur nos terres, et si nous avions nos marches et nos forteresses garnies, nous continuerions la guerre avec plus d'avantage.
— Comment l'entendez-vous ? demanda Isoré, car enfin nous n'avons qu'un moyen de sortir d'ici, c'est de faire la paix avec le Roi. Si vous ne voulez demander un accord que pour le rompre, je vous déclare que je mangerai la chair de mon dernier roncin, et que je verrai mourir les trois quarts d'entre nous avant qu'un mauvais mot sorte de ma bouche.
— Oh ! dit Fromont, ce n'est pas là ce que je veux dire.
  Voyons maintenant à quoi songeait Bernart de Naisil. Depuis la perte de son château, il séjournait dans le camp du Roi, bien décidé à ne pas rendre les proies qu'il avait faites en Bourgogne ; mais il ne pouvait s'éloigner du duc Begon sans mettre le château de Naisil en danger d'être abattu. Un jour que le Roi se tenait à l'écart, il approche et l'aborde :
— Droit Empereur, dit-il, veuillez un peu m'entendre. Vous savez comment Charles Martel, Dieu ait merci de lui ! sortit victorieux de maints combats ; et comment il eut à soutenir une guerre longue et cruelle contre Girart de Roussillon. Dans ces guerres furent tués les riches et vaillants chevaliers, et leurs enfants furent réduits en pauvreté. Les Vandres arrivèrent qui prirent la ville de Reims et tinrent Paris assiégé. Que pouvait faire Charles Martel ? Il n'avait plus de hauts barons et de chevaliers pour défendre le pays : alors il prit conseil à l'apostole de Rome, et, avec son consentement, il donna aux pauvres hommes d'armes les fours et les moulins des moines ; il leva pour lui les dîmes qui appartenaient aux clercs bénis. Ah! franc et royal chevalier, ne suivez pas l'exemple de Charles Martel : couper son nez, c'est déshonorer son visage. Voilà le puissant Fromont que vous avez résolu d'humilier ; mais si vous le poursuivez au point de lui faire abandonner le pays, il n'est pas sous le ciel une terre qui ne lui fasse un accueil empressé ; il entraînera plusieurs milliers de chevaliers avec lui; et si dans votre première jeunesse vous éloignez ainsi ceux qui pourraient le mieux vous servir, vous ne tarderez pas à voir dépérir votre royaume ; alors y reviendront Payens et Sarrasins, et vous n'aurez pas assez des Loherains pour défendre vos châteaux et protéger vos cités. Mandez plutôt Fromont ; mandez avec lui tous ses parents et tous ceux qui tiennent de lui ; s'ils ont commis quelque forfaiture, qu'ils soient prêts à l'amender, comme vous le prononcerez.
— Voilà , dit le Roi, paroles merveilleuses ! Vous oubliez que Fromont ne fait pas de moi plus de compte que d'un parisis; si je le mande, il ne viendra pas, et niera toujours qu'il tienne de moi ses honneurs.
— Non, il ne voudra pas consommer sa ruine, dit Bernart.
 Le Roi s'éloigne, et Bernart demeuré seul appelle un chapelain :
— Bel ami, lui dit-il, écris une lettre que je veux envoyer au puissant Fromont. Bernart dicte et le clerc met en écrit. Quand les lettres sont faites, scellées et fermées, il appelle un garçonnet qu'il envoie vers Fromont à Saint-Quentin. L'enfant sut tromper la surveillance des assiégeants :il entra dans la ville, trouva Fromont dans un jardin au milieu de ses amis et lui remit les lettres qui furent aussitôt tendues au chapelain Henri. Le clerc les ayant lues de point en point :
— Sire, dit-il à Fromont, voici ce que vous mande votre oncle de Naisil. Vous vous tenez ici renfermé comme un musart ; on agit autrement quand on veut bien mener la guerre. Que n'allez-vous crier au Roi merci, en demandant le temps de vous justifier ou de porter devant lui plainte ? Une fois hors de ce bourg, vous n'aurez plus grand souci de tout ce qu'il voudrait faire, et vous pourrez faire la guerre de la façon qu'il vous plaira. Agissez ainsi, si vous voulez éviter votre honte et votre perte.
— Ah ! dit Fromont aux barons, je vous l’avais bien dit ; mon oncle est toujours merveilleusement garni de sens.
— Pour moi, dit Isoré, je veux que la mort étrangle celui qui suivra ce conseil, tant que nous aurons palefrois et roncins, tant que de dix nous resterons trois vivants.
— C'est pourtant, reprit Fromont, ce qu'il faudra faire pour éviter notre ruine.
  Et sans le moindre délai, il envoie vers le Roi Lancelin de Verdun et Henri qui tient Grantpré. Ils sont reçus comme messagers dans le camp ; conduits devant le Roi, Lancelin se chargea de porter la parole :
— Dieu sauve le roi qui tient la France ! de par Fromont le puissant qui tient de lui tous ses riches domaines. Sire, il est émerveillé d'être débouté par vous, quand il n'avait, dit-il, à se reprocher aucune forfaiture.
— Il ne dit pas vrai, répond le Roi.
— Cela est bien possible, fait Lancelin, mais s'il a forfait, donnez-lui jour; il viendra s'amender devant vous.
— Sire, dit alors Begon, c'est là parler comme il convient. Fromont est un de vos princes, il tient de vous ses terres : s'il a mépris envers vous; de quelque chose, et qu'il demande à faire droit devant vous, au jugement des nobles chevaliers, vous ne pouvez refuser de lui donner jour pour le faire.
— Oh! que voilà bien penser ! dit Bernart à son tour ; béni l'instant où naquit un tel homme !
— Hé bien ! reprit le Roi, faites venir Fromont, je ne croirai que ce qu'il dira lui-même.
— Mais, dit Lancelin, il n'a personne pour le conduire et le ramener sauf, s'il arrive qu'il ne puisse s'accorder au Roi.
— Je le conduirai, moi, dit Begon, au nom du roi qui a la France en héritage.
  Les envoyés rentrent dans Saint-Quentin et vont dire ce qu'ils ont fait. Fromont, qui ne souhaitait rien autant que de revenir dans sa terre, monte aussitôt, suivi de trente-six barons et tenanciers ; Bauduin l'accompagne, mais non Isoré le gris qui pour cela, dit-il, n'aimait pas assez le roi Pépin ni le loherain Garin. Quand on les vit approcher du camp, tous, François, Angevins, Manceaux, s'écrièrent :
— O Dieu ! qui jadis aux noces de saint Archedeclin fis un si bon vin avec de l'eau pure, donne-nous la paix? Mets un terme à ce long siège, et puisse chacun de nous revoir son pays, sa femme et ses enfants !
  Fromont descendit de son destrier : tous, grands et petits, se lèvent devant lui; le duc Begon s'avance des premiers en le saluant ; mais Fromont passe sans lui répondre, et s'adressant fièrement au Roi :
— Sire, Dieu qui fut mis en croix vous sauve, et confonde mes mortels ennemis que je vois ici de rang en rang.
— Toi, glouton, cent fois plutôt ! répond le duc Begon rouge de colère. Par le Dieu qui fut mis en croix ! si tu n'étais pas en mon conduit, si je ne craignais de chagriner le Roi devant qui nous sommes, je te donnerais de mon poing sur le visage, et te briserais du coup la mâchoire, pour t'apprendre a mieux saluer !
— Cher frère, dit Garin, laissez-le parler comme il voudra; l'homme sage ne doit pas quitter son siège, et ce n'est pas à nous de le contredire.
  Fromont continua :
— Droit Empereur, je vous avais toujours bien servi, quand vous m'avez enlevé ma bonne cité de Soissons. Je vous prie aujourd'hui de me la rendre.
— Non, dit Begon, cela ne peut être. Vous ni les vôtres n'y doivent rien prétendre. Soissons était à nos ancêtres ; Garin l'a saisie et l'a remise au Roi, le Roi la gardera envers et contre tous.
— Le Roi, reprit Fromont, a tort de me traiter aussi mal, et j'en suis marri, car Dieu m'est témoin que je ne le desservis jamais.
— Vous l'avez fait, dit Garin à son tour; vous m'avez provoqué en sa présence, vous m'avez assailli ; vous et vos amis m'auraient tué sans Hernaïs d'Orléans.
— Eh ! dit Bernart, sommes-nous donc ici en cour de justice? Laissez tout cela, beau neveu, et contentez-vous de demander de la bonté du Roi et de sa merci qu'il vous donne un ajournement devant la Cour.
— Droit Empereur, dit Fromont, donnez-moi un jour, je vous en prie; si j'ai mépris envers le duc Garin, je suis prêt à le satisfaire et à m'accorder avec lui.
—C'est fort bien, dit le Roi, je vous ajourne donc à Paris, le lendemain de la fête de saint Denis.
— Sire, grand merci ! Maintenant, mon oncle Bernart pourra-t-il rentrer dans son château de Naisil?
— Non, dit Begon, il faut auparavant qu'il rende les proies d'Auberi.
— Mais au moins, dit le Roi, pourrait-on pleiger Bernart.
— Oui, fait Begon, mais à condition que si je n'ai satisfaction de Bernart, c'est à vous, sire Roi, que je m'en prendrai.
  Fromont se lève aussitôt, avec tout son lignage :
— Nous pleigeons Bernart de Naisil sur toutes les terres que nous tenons du Roi.
— Cela nous suffit, dit le duc Garin.
  Et le vieux seigneur de Naisil fut aussitôt délivré de prison.
  Ainsi prit fin l'assemblée, et chacun des princes ne tarda guère à retourner dans son pays : Pépin à Paris, Garin à Metz, Ori en Allemagne, Huon et Gautier à Cambrai, Begon dans ses marches de Gascogne. C'est alors qu'il fortifia le Plessis, à deux-petites lieues de Bordeaux, sur la marche de ses ennemis mortels. Belle et grande était la terre disposée pour la culture et dépendante du Plessis; on pouvait y compter quarante villes à moutiers. Le Duc fit garder le Plessis par quatre mille sergents. Quand les travaux furent achevés et la fermeté garnie, il en donna l'honneur à son cousin, le bon vilain Hervis. Tenez, vilain, lui dit-il, vous voilà plus riche que ne fut jamais votre père. Et non content de ce don, il le maria à une demoiselle de haute valeur, la fille de la sage Heluis et la sœur du preux comte Hernaïs. De ce mariage naquit, avant la première année révolue, Rigaut, dont la chanson racontera les grandes prouesses. Il eut encore trois autres fils qui ne devaient pas dégénérer.   À Do, qui était son veneur et le premier des deux frères d'Hervis, le duc Begon donna le château de Blazy, le Val-Perdu et le Puis-de-Monci. Do fut le père du bon valet Mauvoisin. Le second frère d'Hervis se nommait Fouquier; le Duc lui donna quinze moulins, quatre villes et la grande fermeté de Gironville, qui devait être un jour le dernier refuge de Girbert. Fouchier était vigoureux; il eut quatorze fils. L'aîné de tous fut nommé Guiron ; lequel n'abandonna jamais son droit seigneur Hernaut ni ceux qui devaient tenir de lui.
  Il convient maintenant de revenir au roi Pépin.
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XVIII
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ENTRÉE DANS PARIS DES LOHERAINS ET DES BORDELAIS.
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  Bientôt les hauts barons, dans l'espoir de trouver à Paris de bons hôtels, revinrent en foule, pour former la cour du Roi. Mais les Loherains avaient pris le devant et retenu, longtemps à l'avance, toutes les maisons de la ville.
  On n'avait pas tardé à voir arriver de Metz le noble duc Garin, de Cologne l'allemand Ori, de Liège Girart, de Cambrai Eudon et de Hainaut Gautier. Après eux vinrent Jocelin de Salebruge, Girart et Harduin de Lucenbourg, Foucart d'Estrabourg, fils d'Odin ; puis les barons avalois et tous ceux dont les honneurs étaient outre le Rhin : puis le noble comte Tierri d'Alsace ou des Monts d'Aussai, le vieux comte Huon de Saint-Mihiel, Renaut de Toul, le duc Henri de Bar, le champenois Huon dont Troies était le domaine, et Amauri qui résidait à Nevers.
  À la Cour voulut également assister la pucelle Blanchefleur au radieux visage. Elle avait choisi pour conducteur le bon duc Auberi. Dans sa compagnie étaient Acart de Riviers, Gondrin, lo petit Fouqueré de Pierrelate, Aleaume d'Avignon aux cheveux blancs, Hatte et Jocelin de Besançon. Puis venait le duc Begon de Belin autour duquel se pressaient les barons de Bigorre et le preux Savari, Guy de Béarn, Henri de Toulouse, Do le veneur et son frère Hervis du Plessis, Salomon de Bretagne, Hoel de Nantes, Hernaïs d'Orléans, Huon du Mans, Garnier de Paris, Guichart de Beaujeu, d'autres encore, tous formant le lignage du loherain Garin.
  Non moins forte et choisie était la compagnie du puissant Fromont de Lens. C'était au premier rang le flamand Bauduin; puis Pierre d'Artois, Aleaume de Chauni, Dreux d'Amiens, Amauri son fils aîné, Anjorran de Couci, Hébert de Roye, Huon de Saint-Quentin, Robert de Boves, Huon de Gournai, le riche Lancelin de Verdun, le comte Guillaume de Boulogne et son frère Isoré le gris; Bernart de Naisil, ses deux fils Faucon et Rocelin; Gerart de Montdidier, le comte de Braine et Roger de Clermont. Du Bordelais et des terres voisines arrivaient le comte Aimon de Bordeaux, le marquis Guillaume de Blancafort, Bouchart, Harduin, le châtelain Landri de la Valdone, le vicomte Aimeri de Touart, Gui de Surgiere et son fils, Gosse, auquel appartenait Aunis, Simon de la Roche, puis le comte Guillaume de Poitiers, Joffroi de Lusignan, Bancelin, Hatton, et enfin Savari de Mauléon.
  Ainsi que le comte Fromont allait entrer dans Paris, il vit revenir à lui le messager qu'il avait envoyé.
— Eh bien lui dit-il, mes hôtels sont-ils retenus.
— Non, sire, par le Dieu vivant. Les Loherains ont saisi toutes les places, et nos gens n'y pourront séjourner. Ces nouvelles furent très déplaisantes au Comte ; mais modérant son dépit :
— Va donc, ami; passe la rivière au-dessus de Paris et rends-toi à Saint-Germain; l'Abbé est mon parent, tu lui demanderas s'il veut bien m'héberger moi et mes gens.
— Je ferai ce que vous demandez.
  Le messager se rendit à Saint-Germain. Justement l'Abbé était dans le cloître, et quand il se vit salué par un messager :
— De quelle part venez-vous, ami? lui dit-il.
— Sire, je suis à Fromont le puissant, votre cousin. Il n'a pas trouvé d'hôtel en la ville ; les Allemands et Bavarois les ont tous retenus ; il désire héberger chez vous.
— Qu'il y soit, reprit l'Abbé, le bien venu !
  Et faisant aussitôt disposer et vider les salles et les granges où pourront loger cinq cents chevaliers, il réserve pour le fils d'Hardré la chambre la plus belle et la plus ornée.
  Tandis que Fromont, le flamand Bauduin, leurs parens et grands amis trouvaient un hôtel à Saint-Germain, et que les jardins de l'abbaye pouvaient à peine contenir les chevaux de prix qu'on y venait attacher, Blanchefieur, la noble pucelle de Maurienne, entrait dans Paris, sous la conduite du bourgoin Auberi. Elle avait la tête nue, une robe de rouge samit couvrait gracieusement ses membres. Le palefroi qui la portait avait la blancheur de la fleur de lis; la housse en était de la plus grande richesse, et le frein seul valait le poids de mille livres estrelins. Pour la demoiselle, elle était bien faite de corps et de visage : les lèvres épaissettes, les dents petites, bien rangées, blanches comme le plus bel ivoire. Elle avait les hanches bassettes, les joues mêlées de rouge et de vermeil, les yeux riants, les sourcils bien tracés; que vous dirai-je, c'était la plus belle qui jamais fut née. Ses blonds cheveux étaient épars sur ses épaules, et le mince chapelet d'or et de pierreries qui couronnait son front semblait ajouter encore à son attrait. Il fallait voir la foule innombrable encombrer les rues de Paris et s'écrier sur son passage :
— Ah! la belle dame, et bien née pour tenir un royaume ! Pourquoi l'empereur Pépin ne la choisit-il pour sa reine ? Il n'en trouvera jamais d'aussi charmante.
  Auberi la prit entre ses bras pour la descendre de cheval. Un grand palais ceintré lui avait été réservé; elle fut conduite dans une belle chambre tapissée de jonc, de baume et de lis, où elle trouva la fraîcheur dont elle avait besoin. La nouvelle de son arrivée fut bientôt portée au Roi :
— La fille du roi Tierri, dit-il, sera ici bien venue. Et demain, comme je l'ai promis, elle sera l'épouse de Garin, le vassal le mieux fait pour si noble demoiselle !
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XIX
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MARIAGE DE PEPIN ET DE BLANCHEFLEUR
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  Or l'archevêque Henri, qui tenait la grande crosse de Reims, était auprès du Roi, quand il avait ainsi parlé du mariage de Garin avec la demoiselle de Maurienne.
— Que dites-vous là , droit Empereur ? avait-il aussitôt reparti ; le jour où Garin sera l'époux de Blanchefleur, Fromont cessera d'être votre homme; vous le perdrez, lui, son lignage et ses amis. La France en sera honnie, et la guerre ne prendra jamais fin.
— Que voulez-vous donc que je fasse ? dit le Roi
— Que vous gardiez pour vous la demoiselle. Vous êtes jeunes tous les deux ; elle n'a pas moins de terre que vous-même : vous ne pouvez souhaiter union plus honorable.
— Ah ! voilà , répondit le Roi, des paroles merveilleuses. Eh quoi ! dant Archevêque, voulez-vous m'apprendre à mentir ma foi, à tromper ceux qui m'ont le mieux servi ?
— Non, dit l'Archevêque, je n'en ai pas la pensée. Mais tout peut s'arranger avec honneur : je sais deux moines disposés à jurer demain que Blanchefleur est parente de Garin ; on prendra acte de leur témoignage, et vers midi, ils seront séparés.
— S'il en est ainsi, dit le Roi, je vais aller voir la demoiselle, et si elle m'agrée, je deviendrai son mari.
  Le Roi monte et se rend à l'hôtel de Blanchefleur. La demoiselle de Maurienne, prévenue de la visite, s'était hâtée de prendre ses plus beaux atours. Elle alla hors de sa chambre au-devant du Roi, qui la reçut entre ses bras : Ma demoiselle, dit-il, je vous souhaite tout le bien possible.
— Ah! Sire, grand merci de l'honneur que vous me faites, en venant me visiter.
  Ils s'asseoient sur une couche à noire couverture. Le Roi la retenait par ses belles mains, par ses doigts longs, minces, blancs et polis. Il regardait son corps souple, sa bouche rosée, son rire savoureux, son nez, son menton, ses bras ; il suivait la respiration de ses dures mammelettes soulevant le pelisson hermine ; dans soixante contrées on n'eût assurément pas découvert une aussi parfaite beauté. Il fut embrasé d'amour, et dès lors souhaita de l'épouser. Ma demoiselle, dit-il en la quittant, je vous recommande au Saint-Esprit : croyez bien que je voudrais vous agréer en toutes choses; vous n'avez pas de meilleur ami.
— Sire, grand merci! répond la belle au radieux visage; mais elle ne devinait pas ce qui le aisait ainsi parler. Revenu dans son palais, Pépin se mit au lit, et de la nuit entière il ne put fermer les yeux.
  Le lendemain avant le point du jour, il pensait encore à Blanchefleur quand il entendit sonner matines dans tout Paris. Il se rendit à la chapelle et s'assit sur le même siège que l'Archevêque.
— Eh bien! fit le prélat, que dites-vous de Blanchefleur au radieux visage?
— Je vous l'avouerai, répond le Roi, elle n'a pas son égale en beauté ; j'en suis tellement épris que mon unique désir est de l'épouser. Suivez le projet dont vous m'avez entretenu.
— Rien, dit l'Archevêque, ne me sera plus facile : mes deux moines sont vieux et fleuris, personne ne s'avisera de démentir leur témoignage.
  Le service s'achève, l'aube se dégage de la nuit, le jour succède et les cloches sonnent de nouveau dans tout Paris pour annoncer la messe. Blanchefleur va l'entendre à Saint-Magloire, avec Auberi et douze chevaliers de son lignage. Cependant le flamand Bauduin, le comte Fromont, Guillaume de Montclin, Bernart de Naisil et avec eux trente-six chevaliers se rendent au palais, et occupent à l'avance un des côtés de la Grand' salle. Bientôt arrive Blanchefleur au radieux visage, entourée des chevaliers qui l'avaient conduite à la messe. Bernart en la voyant s'approche de Fromont :
— Voilà , dit-il, la pucelle d'où sont venus tant de maux, et qui nous a fait perdre nos meilleurs amis ; saisissons-nous d'elle : beau neveu, nous lui ferons épouser Isoré le gris ou Guillaume de Montclin. Par mon chef ! si je la tenois à Naisil, je quitterais la couche d'Heluis et j'irais partager la sienne.
— Oh! mon oncle, répondit Fromont, faites-nous grâce de cela ; je ne viens pas ici pour renforcer la guerre, mais pour arriver à la paix. La guerre porte malheur à qui la commence.
— Ah! mauvais couard, s'écria Bernart, comme le cœur te fait défaut ! Par les saints-Dieu, jamais tu ne m'as appartenu.
  Alors arriva le loherain Garin sous le costume de comte du palais, et tenant par la main son frère Begon. Devant eux marchait un gentil jongleur, et à leur suite l'allemand Ori, Gerart de Liège, le duc Auberi, Huon de Cambrai, Gautier son frère, Hernaïs d'Orléans, Huon du Mans et plus de cent chevaliers de leur lignage. Ils avançaient sur un double rang, réglant leurs pas au son des violons et d'autres instruments joués par les ménestrels. Leurs écuyers semblaient remplir le palais. Fromont à son tour s'adressant à Bernart de Naisil :
— Voulez-vous, oncle, montrer votre grand hardement ? Allez saisir au milieu des Loherains la pucelle de Maurienne.
— Vous m'en avez empêché, répond Bernart, quand la chose était facile; vous savez bien que le moment de le tenter est passé.
  L'Empereur va prendre la demoiselle par la main et la fait asseoir près de lui. Puis appelant le puissant Fromont et tous ceux du même parage :
— Seigneurs, dit-il, n'êtes-vous pas las de la guerre où vous êtes engagés ? Je vous prie de vous accorder aujourd'hui avec le duc Garin. Tous les sujets de plainte que vous m'avez donnés, je les oublie, pourvu que la paix soit rétablie entre vos deux lignages.
— Sire, répondit Fromont, vous êtes notre seigneur, nous ne devons pas tenir contre vous ; je ferai ce qu'il vous plaira.
— C'est là bien parler, reprit le Roi, et je vous en tiendrai compte, si Dieu m'accorde de longtemps vivre. Alors furent introduits les preudhommes, les archevêques et la foule des abbés qui réglèrent les conditions de la paix, et reçurent les engagements des deux lignages. L'accord parut être rétabli, tous les précédents sujets de querelle oubliés. Le Roi, sans perdre de temps, s'adressant à Garin :
— Très-doux ami, lui dit-il, recevez de moi votre femme ; je tiens à vous servir, au manger des noces.
— Je vous rends grâce, Sire, répond Garin : et le Roi ayant mis la main de Blanchefleur dans celle du Loherain, l'Archevêque de Reims se leva et dit :
— Ecoutez, grands et petits ! Voici le loherain Garin de Metz qui va prendre pour femme Blanchefleur, la fille du roi Tierri de Maurienne : Si l'un de vous a quelque chose à dire sur ce mariage, qu'il le dise; s'il se tait, il ne sera jamais ouï en cour, et aussitôt le départ du Duc, je l'interdis et je l'excommunie.
  Aussitôt voilà qu'un moine aux cheveux blancs s'avance vivement :
— Entendez-moi, francs et gentils chevaliers ; ce mariage que l'on propose, ne peut être conclu. Hervis de Metz, le père de Garin, était cousin germain du roi Tierri ; la parenté est trop proche entre le duc Garin et la demoiselle de Maurienne pour qu'ils puissent s'unir et reposer dans le même lit.
  Ces paroles transportent Begon de colère : il s'élance sur le moine, le renverse à terre et le foule aux pieds :
— Fils de putain, lui dit-il, où as-tu pris ce que tu viens nous raconter ? Il eût tué le malheureux, si l'on ne se fût empressé de l'arracher de ses mains.
— Sire vassal, dit le Roi mécontent, il faut que vous m'ayiez en grand mépris, pour battre ainsi devant moi ce moine.
— Lui, moine ? Sire, il ne l'est pas, c'est un traître, un renégat ; il a été payé, par qui je l'ignore, pour parler comme il a fait. J'en atteste saint Denis, si je le tiens une seconde fois, c'est un homme mort.
— Non, reprit le Roi ; mais je vais faire apporter les saints, et les moines jureront sur les reliques la vérité de ce qu'ils ont avancé.
  Les saints arrivèrent, et les deux moines firent le serment qu'on leur demandait. Garin et Blanchefleur furent séparés, et dans le palais on ouït aussitôt un bruyant tumulte et de grands murmures :
— Quel dommage ! disaient la plupart, maudit le moine qui vient empêcher une si belle union !
— Pour moi, dit Bernart de Naisil, je savais bien qu'ils étaient parents.
—Le soutiendriez-vous ? lui demanda Begon en colère.
— Oh ! je ne voudrais pas, pour un pareil sujet, entrer en raisons avec vous !
  Mais Fromont, voyant le mariage ainsi rompu, prit à l'écart le loherain Garin :
— Parlons un peu, franc chevalier, lui dit-il. J'ai grand regret, Dieu m'en est témoin, de la guerre que nous avons eue, et je désire être à toujours votre meilleur ami. Aidez-moi donc, je vous prie, dans la demande que je prétends faire de Blanchefleur au radieux visage pour mon frère Guillaume de Montclin. J'ai deux sœurs qui sont d'une grande beauté, prenez-en l'une et que l'autre soit pour votre frère Begon de Belin. Je ferai un partage égal de mes terres entre nous trois : si jamais nos deux lignages étaient réunis, nous ne craindrions personne au monde.
— Je ferai, dit Garin, ce que vous demandez ; et vous aurez la demoiselle, si elle consent à suivre mon conseil.
  Fromont retournant aussitôt vers les siens :
— Savez-vous, leur dit-il, pourquoi je parlais au Loherain. Je lui demandais Blanchefleur pour mon neveu ou pour mon frère.
— Par Dieu ! dit Bernart, s'il procure ce mariage, il n'aura plus de meilleur ami que moi.
  Pour Garin, il allait rejoindre la demoiselle :
— Ecoutez-moi, dame, lui dit-il, Fromont le puissant vous demande en mariage pour son frère Guillaume de Montclin. Guillaume est des plus preudhommes ; il est riche de terres et enforcé d'amis, vous ne pourriez faire alliance plus convenable.
  Blanchefleur, en entendant Garin parler ainsi, sentit le rouge lui monter au visage, et le regardant en face :
— Ah ! franc Loherain, que me dites-vous ? j'ai deviné le complot ; c'est Fromont qui nous a séparés ; il vous hait à mort : à Dieu ne plaise que je consente jamais à recevoir pour mari un homme de son lignage ! Je veux bien que vous le sachiez, et j'en atteste la croix où Jésus s'étendit, je n'aimerai jamais qu'un homme de votre race. Je veux demain retourner en Maurienne ; il ne tient qu'à vous de me suivre, vous m'y prendrez pour votre femme, vous serez roi de toute ma terre : qui peut mieux le mériter que vous ?
— Je vous remercie grandement, dame, répondit Garin ; mais il était incertain de ce qu'il avait à faire.
  Cependant l'Archevêque ne les perdait pas de vue ; il avait suivi Garin dans sa conférence avec Fromont, puis avec la demoiselle de Maurienne ; et se hâtant d'avertir le Roi :
— Gentil Empereur, il n'y a pas un instant à négliger, si vous ne voulez pas que Blanchefleur vous échappe.
  Pépin chargea donc Tierri d'Ardenne, Huon de Troies et Amauri de Nevers d'aller chercher la demoiselle à laquelle, dit-il, il voulait parler. Ils fournissent le message, et Blanchefleur ne tarde pas à les suivre. Dès que le Roi l'aperçut :
— Ma demoiselle, lui dit-il en riant, je veux, pour l'amour de Garin, vous marier hautement; j'entends vous épouser de mon propre corps.
— Cher Sire, répond-elle, je vous rends grâce, vous me faites grand honneur ; mais j'en prends à témoin le Dieu qui n'a jamais menti, je n'aurais pas donné Garin le loherain pour l'honneur d'être reine; Garin est l'homme du monde que j'aurais le mieux aimé. Cependant, puisque les désirs de mon père et les miens ne peuvent être suivis, je suis prête à vous obéir. Veuillez seulement, s'il vous plaît, mander Garin, son frère Begon et mes plus grands amis.
— C'est fort bien parlé, dit le Roi.
  Il fait appeler les deux loherains, Auberi, l'allemand Ori :
— Approchez, leur dit-il, vous m'avez si bien honoré et servi, que je veux entrer dans votre famille : je prétends épouser Blanchefleur au radieux visage.
— Oui, s'écria Garin, oui, nous vous avons servi loyalement ; mais vous le reconnaissez vilainement. Jamais ce mariage ne s'accomplira de mon gré.
  Mais Begon s'élançant devant son frère :
— Eh ! Loherain insensé, que viens-tu dire ! laisse là Blanchefleur ; si tu veux femme, tu en trouveras dix pour une, toutes d'un parage égal au sien. Prenez-la, Sire, et que ce soit pour votre bonheur !
C'est ainsi que Pépin épousa la belle Blanchefleur ; et quelques jours après, il la couronna dans la cité de Paris.
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