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  C'est ici l'histoire de la grande guerre des Lorrains contre les Bordelais ; guerre des grands vassaux du nord contre les grands vassaux du midi de la France ; guerre rarement interrompue, et toujours ardente. Elle prend naissance entre Hervis le Lorrain, duc de Metz, et Hardré de Bordeaux, devenu comte d'Artois, de Vermandois et de la province connue depuis sous le nom de Picardie. Elle se poursuit entre les nombreux enfants d'Hardré, et Garin de Metz et Bégon de Belin, les deux fils d'Hervis. La troisième génération, la quatrième et la cinquième, nourrissent les flammes de cette lutte implacable et vengeresse qui ne pouvait et ne devait finir que par l'extermination complète de la postérité d'Hardré.   Assurément on reconnait ici la tradition du long antagonisme des Francs et des Aquitains. Toutes nos provinces se partagent entre les deux familles : le roi carlovingien lui-même, quoique plus naturellement porté vers les Lorrains, passe maintes fois d'un camp dans l'autre ; souvent, au lieu de préparer la réconciliation, il est entraîné dans les revers ou les heureux succès de ceux qu'il voulait ou réprimer ou défendre. Deux grandes figures de femmes, telles que deux furies, se chargent, au milieu du récit, de réveiller les haines et d'alimenter de nouveaux incendies. A travers mille tableaux d'une sombre sévérité glissent de fugitives et gracieuses lueurs, et la curiosité est constamment attachée sur cette vaste toile aux lignes terribles et grandioses. Je ne crois pas qu'il y ait un monument aussi hardi, aussi surprenant dans aucune autre littérature.
Paulin Paris, janvier 1862.
 GARIN LE LOHERAIN
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INTRODUCTION
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Hervis de Metz. – Les Vandres - Les clercs dépouillés.
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  Écoutez ! écoutez ! C'est une chanson de fortes races et de merveilleuse histoire. Elle remonte au temps où les Vandres vinrent dans notre pays et désolèrent la Chrétienté. Les Français ne pouvaient leur opposer de résistance; la longue guerre de Charles Martel contre Girart de Roussillon les avait réduits à la plus grande faiblesse. Et puis alors, quand un prudhomme tombait malade et se couchait avec la pensée d'une mort prochaine, il ne regardait ni à ses fils ni à ses neveux ou cousins germains : il faisait venir les moines noirs de Saint-Benoît et leur donnait tout ce qu'il possédait en terre, en rentes, en fours et en moulins. Les gens du siècle en étaient appauvris et les clercs toujours plus riches : aussi les Gaules couraient-elles à leur perte, si le Seigneur Dieu n'y eût pourvu.   C'est alors que les Païens et les Vandres avaient pénétré au delà de nos marches ou frontières, jetant bas les abbayes, faisant des églises étables pour leurs chevaux. Ils avaient pris Reims, mis à mort saint Nicaise et saint Memmie, martyrisé saint Maurice de Chablais et sept mille de ses compagnons; enfin, ils allaient mettre le siège devant Paris, quand Charles Martel, ne pouvant plus compter sur le secours de ses barons, tous pauvres et dépourvus, eut recours au Pape ou Apostole de Rome. La grande cité de Lyon sur le Rhône fut choisie pour le siège du concile. On y vit arriver trois mille clercs, vingt mille chevaliers : les premiers, richement fourrés de vair et de gris, montés sur belles haquenées ; les autres n'ayant plus d'autre arme que leur épée d'acier; sans écus, sans haubert et sans heaume; dénués de palefrois, de destriers et de bons mulets d'Arabie.   Charles Martel porta la première parole :
— Sire Apostole, au nom du Seigneur mis en croix, ayez pitié de nous et de vous-même. A vous appartient de prévenir notre honte commune. Je ne sais quels mécréants sont entrés dans ma terre et l'ont mise en charbon : ils abattent les châteaux sous mes yeux ; ils attachent leurs chevaux dans les mouliers où Dieu devrait être servi ; ils écorchent vifs les prouvaires ; ils n'épargnent évêques ni archevêques. Que feraient contre eux mes chevaliers? Ils n'ont armes, palefrois ni roncins. Avisez donc : faites que nous puissions nous défendre et vous garantir. Sinon je vous quitte le pays et m'en irai comme le plus chétif de ceux qui m'entendent.
  Ces paroles furent écoutées avec grande tristesse; chacun en était troublé, tous les yeux étaient remplis de larmes. L'Apostole, non moins affligé que les autres, se leva de son siège et, prenant les siens à l'écart :
— Seigneurs clercs, dit-il, voyons ce que vous entendez faire. Ne mettrez- vous ici rien du vôtre? Ne donnerez-vous pas à ces gens-là les deniers et les chevaux que vous avez en si grand nombre ?
— Non, assurément, sire Apostole, répondit l'Archevêque de Reims ; loin de nous la pensée de leur accorder vaillant trois deniers monnoyés : car ils en garderaient la mauvaise coutume à perpétuité.
  Personne ne répondit à l'Archevêque ; les Clercs se séparèrent et l'Apostole revenant au milieu de la grande assemblée :
— Charles Martel, mon fils, dit-il, je prends Dieu à témoin que je ne puis obtenir d'eux trois deniers monnoyés. J'en suis dolent, car, je le prévois, ce sera la ruine de Sainte Chrétienté.
  Alors se leva le loherain Hervis, le comte preux et sage, lequel n'était pas homme à laisser aux Clercs le vair et le gris, ni les rentes réclamées par les chevaliers :
— Sire Apostole, dit-il, il nous faut d'autres paroles. En Gaule sont vingt mille chevaliers dont les clercs ont les fours et les moulins : qu'ils y pensent, ou, par le Seigneur-Dieu, les choses prendront un autre tour.
— Je vous entends fort bien, dit l'Archevêque de Reims, mais vous allez aussi m'entendre. Nous sommes des clercs; notre devoir est de servir Dieu. Nous le prierons volontiers de vous donner victoire et de vous défendre de mort. Et vous, chevaliers, Dieu vous a commandé de venir en aide aux clercs et de garantir sainte Église. Pourquoi tant de paroles? J'en atteste le grand saint Denis, vous n'aurez pas de nous un angevin.
— Sire Archevêque, reprit l'Abbé de Cluny, Je tort en serait à vous, qui ne tenez pas mémoire des bienfaiteurs. Si nous sommes riches (le Seigneur en soit loué!), c'est par les bonnes terres que leurs ancêtres nous ont léguées. Que chacun de nous aujourd'hui y mette donc un peu du sien ; il ne faut pas, en refusant tout, nous exposer à tout perdre.
— Tout ce que vous voudrez, reprit l'Archevêque en fureur, mais avant d'accorder deux mailles angevines, je me laisserai trainer à la queue de leurs chevaux.
— Ah! par saint Sepulche! s'écria le Pape indigné, il n'en sera pas comme vous l'entendez. Approchez, Charles Martel, mon fils. Je vous octroie les fourrures de vair et de gris, tout l'or et tout l'argent dont les Clercs seront saisis, leurs palefrois, leurs roncins et leurs mules. Prenez tout ce qui sera de prise; servez-vous-en pour chasser les Vandres et délivrer la terre. Je vous octroie encore, cher fils, la dîme et la demi-dîme pendant sept années, mais, une fois les Sarrasins exterminés, vous cesserez de la lever.
— Grand merci ! sire Apostole, répondit Charles Martel.
  Puis le duc Hervis parlant aux chevaliers:
— Voilà tout ce que nous demandions. Aux moutiers donc, aux chevaux, aux deniers monnoyés !
  On les eût alors vus saisir le vair et le gris, prendre l'or et l'argent, les riches coupes, les armures dont les clercs étaient saisis. On les eût vus endosser les hauberts, lacer les heaumes et dresser les écus. Le nombre des guerriers augmente alors de moment en moment ; bientôt on les estime à quarante mille, tous préparés à bien faire pour défendre le pays et combattre les ennemis de Sainte Chrétienté.
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II
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DELIVRANCE DE PARIS
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  Cependant les gloutons étendaient de trois côtés leurs ravages. Après la destruction de Reims, ils étaient entrés dans Soissons. Plus de cent mille païens environnaient Troyes, cent mille autres étaient aux portes de Paris. C'est alors que Fossés fut ruiné, comme on le voit par les anciennes chansons.   Le roi Charles Martel avait pris le chemin de Paris, dont il voulait faire lever le siège. Au point du jour, les bonnes gens de la cité entendent le son des trompes; le bon roi Charles arrivait. Chacun de le dire à son voisin ; un messager vient l'annoncer à la Reine. Les moutiers de la ville mettent leurs cloches en mouvement : Vive Charles Martel ! crie-t-on sur son passage; vive le bon Roi qui vient en aide à ses hommes !
  Le camp des Vandres était établi le long du bourg Saint-Marceau. Une partie de ces mécréants, gagnant l'autre rive de la Seine vers Saint-Paul, poussa jusqu'à Saint-Denis, dont le moutier opulent leur faisait envie. Par bonheur, l'Abbé l'avait fait entourer de larges fossés et de palissades ; il avait armé trois cents de ses moines, si bien qu'il fallut les assiéger en règle. Le Roi, profitant de l'absence de ces gloutons, dit au duc Hervis d'attaquer ceux qui étaient demeurés vers Saint-Marceau. Hervis ne perd pas un moment, il fond sur eux, fait voler les têtes, éventre les chevaux, contraint les Païens d'abandonner leurs pavillons. Ils dépêchent vers Saint-Denis pour avertir leurs amis de revenir en toute hâte, parce qu'ils sont aux prises avec les François. Les gloutons renoncent donc à l'attaque de l'abbaye et reparaissent devant Paris comme le duc Hervis faisait merveille contre leurs compagnons. Ah! maudite soit leur retournée! ils poussent leurs chevaux, fondent à leur tour sur nos Français et font un amas de martyrs. Plus de cent chevaliers tombèrent sous leurs coups pour ne plus se relever.   La mêlée était devenue générale, les cris de victoire multipliés de part et d'autre. Il fallait voir, entre tous, le loherain Hervis, frappant à droite, à gauche et devant lui ; malheur à ceux qu'il atteignait! Autour de lui était un abatis de poings, de bras et de têtes. Il rencontre Charboucle au moment où ce roi sarrasin venait de tuer un chevalier de Metz : affamé de vengeance, Hervis broche le cheval, brandit l'épieu, frappe Charboucle, tranche d'un coup son écu, son pelisson gris, lui plante dans la poitrine une pointe d'acier, et l'abat mort à ses pieds. Ce fut le signal d'une plus forte lutte et de croisements de glaives qui devaient faire, hélas! bien des veuves. Toutefois, la mort de Charboucle décida la défaite des Païens. Hervis les poursuivit à travers champs comme le loup chasse un troupeau de brebis. Parvenus à Choisy, ils y trouvèrent une de leurs batailles : inutile secours! nul d'eux ne devait revoir son pays; ils n'essayèrent pas même d'arrêter les vainqueurs.
  Vers la minuit, quand le sommeil descend sur les Loherains épuisés de fatigue, les Païens qui survivaient gagnent les bords de la Marne; la moitié d'entre eux prend la route de Sens, l'autre passe la rivière et se dirige vers Boissons où séjournait une autre de leurs batailles. Mais la mâle aventure les attendait au pont Gibert, par deçà Lagny : Hervis, averti de leur fuite, les avait suivis, et les atteignant au point du jour, il en fît un grand carnage. Plus de trois mille restèrent étendus sans vie dans la campagne; les Loherains y conquirent autant de palefrois et de roncins, autant d'or et d'argent qu'ils voulurent. Puis le Duc ramena dans Paris ses hommes; il y fut grandement festoyé, comme on peut le penser, par l'empereur Charles, par la Reine et par Pepinet leur fils.
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III
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DÉLIVRANCE DE SENS
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  Bientôt arrivèrent à Paris nouvelles des Vandres et Esclavons entrés dans la vallée de Soissons, qu'ils mettaient en flammes. Il fallut songer à leur courre sus, et déjà les chevaliers étaient armés, quand voilà de Sens un autre messager : Riche Roi, dit-il, ne perdez pas un moment : les hommes de la cité de Sens implorent votre secours; ils n'en eurent jamais si grand besoin.
— Les mécréants sont-ils nombreux?
— Oui, cher Sire, environ soixante mille. Ils mettent leurs chevaux dans les églises ; ils n'épargnent prêtres, femmes ni filles, dont vous ne pourriez entendre les cris sans fondre en larmes.
— Que Dieu, dit Charles, nous soit en aide !
— Fils de bon chevalier, dit Hervis, partagez votre armée en deux batailles. Je conduirai l'une à Soissons, et vous chevaucherez avec l'autre vers Sens. Combattez hardiment, et Dieu sera pour vous.
   Les deux batailles se séparent ; Martel prend le chemin de Sens. C'était par une belle journée d'été; les eaux douces rentraient dans leurs lits, les prairies étaient verdoyantes, et dans la ramée on entendait les oiseaux chanter. Charles atteignit, non sans fatigue, les rives de l'Yonne; il n'est plus qu'à quatre lieues de Sens, et déjà voyait la fumée des feux que les gloutons avaient allumés. Le Roi, les montrant à ses François :
— Dieu de gloire, dit-il, qui vis en trinité et qui nous donnes le soleil et le jour, accorde-moi la force dont j'ai besoin pour réduire à mort tous ces ennemis de Sainte Chrétienté !
  Le jour avance, vêpres arrivent et le soleil disparait. Les barons achèvent leur souper et le Roi répartit les sentinelles : il commande au riche baronnage de tenir les chevaux prêts pour minuit. Après deux heures de sommeil, les hauberts sont endossés; on part sans donner du cor ou de l'olifant, pour ne pas avertir ces maudits enfants de chien. Au point du jour, les trente mille compagnons de Charles découvraient les murs de Sens.   Martel alors entouré de ses gens :
— Nous allons, dit-il, attaquer les mécréants : au nom du Dieu né en Bethléem, combattez et frappez à mon exemple. Ne vous arrêtez pas aux chevaux auferans, aux belles armes, à l'or ou à l'argent; éventrez-les tous, grands et petits. Et si Dieu nous accorde victoire, on partagera l'échec entre vous ; je n'en réclamerai pas un denier monnoyé. — Grands mercis ! répondent les barons.
  Et chacun alors de se bien poser sur les rapides destriers. Ils chevauchent avec précaution, pour ne pas réveiller les Païens. Bientôt Allemands et Bavarois pénètrent dans le camp, entrent dans les tentes, tranchent les cordes, abattent les pavillons, surprennent les mécréants et les empêchent de fuir. Heureux ceux qui purent regagner leurs auferans; plus de dix mille passent par le glaive des Chrétiens, et restent morts dans la campagne. Les autres s'enfuient du côté de Troyes, laissant aux mains dos nôtres un butin qu'on ne pourrait estimer. Charles Martel, après avoir fait le loyal partage, ne voulut pas dormir avant d'être arrivé dans la campagne de Troyes. Hélas! il ne sait pas qu'il court à sa perte. Puisse le Dieu qui suscita Moïse lui venir en aide !
  Mais pendant que Martel, arrêté sur la rivière qui baigne les murs de Troyes, attend pour attaquer les mécréants l'arrivée de tout son baronnage, pendant que saint Loup, le prudhomme, fait des sermons au peuple pour lui donner meilleur courage, nous vous parlerons d'Hervis, le puissant duc, que nous avons laissé s'en allant de Paris à Soissons.
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IV
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DELIVRANCE DE SOISSONS — LA CROIX DE SAINT DRAUSIN.
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  Il avait conduit par les monts, les puits et les vallées, dix mille guerriers plus hardis que lions, tous impatiens d'en venir aux épées avec les mécréants. Ils s'arrêtent à quatre lieues de Soissons, bannières dressées et gonfanons vermeils développés. Autour des chevaliers se rangent les sergents.
— Seigneurs, dit le duc Hervis, à demain le combat: le Seigneur-Dieu qui souffrit pour nous la mort sera pour nous, contre une race maudite qui ne donnerait pas de lui un éperon vaillant.
  La nouvelle se répand de l'approche des François; les Païens s'en émerveillent et tremblent; mais dans la ville on démène grande joie. Toutes les cloches sonnent, les prouvaires et les bonnes gens implorent Dieu pour la Chrétienté. Cependant Hervis a distribué ses gens en dix échelles et de chacune d'elles s'élancent et ventèlent pennons et bannières. Les Sarrasins, de leur côté, s'arment à la hâte au son des cors et des trompes ; on s’ébranle de part et d'autre. Quel fracas à la première rencontre ! Combien d'écus percés, de hauberts troués, de chevaliers abattus, de sang répandu, de têtes ouvertes! Parmi les meilleurs bacheliers de la bataille d'Hervis, on remarquait celui qui avait la garde de l'enseigne ; il était du lignage du Duc; on ne l'appelait que le vilain Hervis, parce qu'il était bâtard et qu'il avait été longtemps fort pauvre; mais le Duc l'aimait sur tous les autres, en raison de sa grande prouesse. C'est avec l'aide de ces hardis bacheliers que le Duc put soutenir toutes les attaques. Il fait quitter le champ à deux batailles ; il allait disperser la troisième quand survint Aucaire, un roi sarrasin que Dieu confonde ! De sa bataille partait une grêle de traits meurtriers. Hervis presse les flancs de son cheval, brandit son épieu, atteint Aucaire, lui perce le cœur et l'abat mort sur le sable. Il fallait voir alors la douleur et l'effroi des Païens :
— Où fuir? disaient-ils, c'est un diable à qui nous avons à faire. Nulle arme ne dure contre son épée. Puisse notre dieu le confondre!
  Les Loherains, toujours plus ardents à la tuerie, avancent encore. Hervis laisse courir son cheval au milieu des rangs ennemis, et les bacheliers se pressent à l'envi pour le défendre. On voit dix, vingt et trente mêlées. C'en était fait des Sarrasins, quand un nouveau secours leur arrive. C'est Godin, leur souverain seigneur, Godin qui seul vaut dix chevaliers. Ses armes sont fortes, son cheval vigoureux et rapide. Une tête de mâtin est figurée sur son écu, et trois mille guerriers forment sa bataille. Il s'abandonne sur les compagnons d'Hervis, et là frappe, coupe, éventre et désarçonne. Malheur à qui veut l'attendre! Il immole Gerart, Berenger, Hugon, Landri; enfin, d'un coup d'épée il abat la tête de Fouchier de Nantes, le cousin d'Hervis.
— Ah ! sainte Marie, s'écrie le Duc, reine et mère de Jésus, demandez à votre fils qu'il me laisse tuer ce païen, cet ennemi de notre loi, qui ne donnerait pas un angevin de Dieu ni de son Église. Il a tant tué de mes chevaliers que personne ne l'ose plus attendre ; c'est à moi d'aller à sa rencontre. Dieu du paradis, à vous je me recommande ! Vous naquîtes en Bethléem; aussi vrai que vous eûtes une Vierge pour mère, défendez-moi du péril de mort!
  Cela dit, il broche le destrier, le fait sortir des rangs, et, brandissant la hante de l'acier poitevin, il va ça et là cherchant l'odieux glouton. «Où es-tu, crie-t-il, toi qui jettes l'effroi sur ton passage, et qui portes une tête de mâtin? Apprends que Dieu vaut cent fois ton Apolin !»
  Le mécréant entend ces mots, et tient pour hardi celui qui les prononce. Ils s'élancent l'un contre l'autre : le coup de Godin porte à faux ; le Duc, protégé de Dieu et du Saint-Esprit, l'atteint de plein épieu, perce l'écu, le haubert et la poitrine. L'acier traverse l'échine et ressort de plusieurs doigts ; le géant est jeté mort sur le sable; Bugibus et Noiron emportent son âme en enfer, et le Duc, tirant son épée, tranche son énorme tête et la donne en garde au vilain Hervis.   À la vue de leur seigneur étendu sans vie, les Sarrasins tournent en fuite, poursuivis par Hervis qui presse contre eux les flancs de son coursier rapide. Il n'est pas de heaume ou de coiffe à l'épreuve de son épée; l'herbe et les champs rougissent autour de lui, et lui-même, les flancs et la tête de son cheval, le pont d'or fin de son glaive, tout est ensanglanté. La chasse dura plus d'une lieue; le Duc revient ensuite vers Soissons, où l'on forme un amas de butin à rendre riches tous les gens du pays.   Mais pour refroidir son coursier et laver le sang dont il est couvert, Hervis descend au bord de la rivière, et voilà qu'au milieu des eaux il distingue une croix noire allant d'elle-même, et comme entraînée contre le courant. Elle avait été jetée par les Sarrasins.
— Dieu ! dit le Duc, c'est un miracle qu'il m'est donné de voir. D'où peut venir cette croix ? Le courant est rapide et l'on ne peut en deviner la profondeur; mais j'aurais honte de ne pas aller la reprendre.
  Il broche donc le cheval et s'avance dans le fleuve. Par un deuxième et plus grand miracle, l'eau ne mouille ni les pieds ni le cou ni les flancs du coursier. Hervis au milieu du fleuve atteint la croix, la pose entre ses bras devant sa poitrine, revient, et la porte au moutier de Saint-Drausin. C'est là qu'elle est encore aujourd'hui, comme ne l'ignorent ni vieillards ni jeunes hommes. C'est devant elle que viennent veiller les pèlerins et ceux qui doivent le lendemain fournir bataille en champ clos.
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V
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DÉLIVRANCE DE TROYES. — LE CRUCIFIX DE SAINT-PIERRE.
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  Échappés de Paris, de Sens et de Soissons, les Payens et Sarrasins rejoignent comme ils peuvent le gros de leurs compagnons arrêtés devant Troyes. Ils leur racontent comment un diable d'enfer les a presque tous exterminés, et n'a pas craint d'attendre Godin dont il a pris la tête. Voilà , disent les Payens, de bien méchantes nouvelles! D'un autre côté, Charles Martel, enfermé dans Troyes, apprenait la victoire du duc Hervis et la retraite désordonnée des mécréants; il en menait grande joie, il en rendait grâces à Dieu et donnait aussitôt le signal de la reprise d'armes. Les batailles étaient disposées, les bannières élevées, les pennonceaux flottaient dans les airs; il ne restait plus qu'à faire quelques pas et commencer la mêlée.   Amauri, le seigneur de Nevers, fait avancer le premier sa bataille : il lâche les rênes de son cheval, frappe un payen, perce l’écu, fausse le haubert, et de son roide épieu pénètre dans le corps de son adversaire.
— Nevers! crie-t-il en l'abattant de cheval, frappez, imitez-moi! Ces gens-là sont les ennemis de Dieu, et ne sont venus que pour prendre tout ce que nous avons.
  La mêlée devenue générale dura l'espace de trois grandes journées. Les Payens plus nombreux gardèrent longtemps l'avantage : combien de chevaliers tombèrent devant eux pour ne plus se relever ! Bruiant surtout, Dieu puisse l'étrangler! conduisait une bataille armée de grands arcs turcois qui faisaient dans nos rangs de cruels ravages : le fracas des rencontres était entendu de deux grandes lieues; malheur à qui vidait les arçons, il était bientôt écrasé par le passage continu des chevaux. On remarquait les belles armes et le grand cheval d'Aleaume, seigneur de Ponthieu, qui conduisait trois cents chevaliers de sa terre, et plus d'une fois arrêta et fit reculer les Sarrasins. Un peu plus loin, à sa droite, Charles Martel frappait, éventrait devant lui. Les Payens n'osant attendre son branc d'acier se réfugient sous l'étendard. Marsoufle vint à leur aide, avec les mécréants de son pays ; les tambours effraient nos chevaux, les arcs turcois percent nos hommes. Il fallut reculer, et Charles Martel est alors frappé de deux épieux fourbis, dont l'un ouvre son épaule, l'autre pénètre dans sa poitrine. Le cheval tombe mort sous lui, et les sergents de sa bataille ont grand peine à le défendre et à rester maîtres de son corps.
  Cependant Hervis arrivait de Soissons à Troyes. Il entend le bruit de la mêlée et les cris des mourants; il voit, rentrer les navrés dans la ville.
— Ah ! lui crie-t-on, seigneur Duc, allez secourir Martel, le roi de Saint-Denis. Si vous tardez, c'en est fait de lui et de saint Loup notre évêque.
  Hervis ne perd pas un moment, il arrive sur le champ du combat et du premier coup atteint le roi Marsoufle, qu'il perce de son épieu. Marsoufle mort, le duc Hervis abandonne l'épieu pour frapper de son branc Butor, le seigneur des Lutis, et le pourfendre jusqu'à l'échine ; en se retournant il atteint Golias, le roi de Pinconie, et le sépare en deux. Ce dernier coup jeta l'épouvante dans l'âme des Payens :
  « Ne restons pas ici, disent-ils, il n'y fait pas bon, ce diable d'enfer n'en laissera pas vivre un seul de nous. »
  Quinquenart parvient cependant à les retenir : il fait sonner les cors et les olifans, les monts et les vallées retentissent, on eût cru entendre le signal de la fin du monde. C'est alors que saint Loup de Troyes est mortellement frappé : les Payens, sous les yeux d'Hervis et par représailles, ramenaient sa tête dans leur camp, tandis que les anges emportaient son âme dans le paradis. Mais la vengeance ne se fit pas attendre : Hervis jeta mort un des plus forts Sarrasins, dont il saisit le cheval pour le présenter à Charles Martel. Hélas! Le Roi ne put le monter, tant il avait déjà perdu de sang. « Metz ! » crie le Duc, plus enflammé de courroux.
— Sire, dit cependant le vilain Hervis, je vois un crucifix que les Sarrasins tiennent dressé devant leur étendard. Il le faut aller reprendre. »
  Ils arrivent ainsi devant l'étendard. Les Hongres s'y défendent comme lions ; il en fallut tuer plus de vingt mille avant de décider les autres à l'abandonner. Le crucifix nous est rendu ; Hervis, après l'avoir confié à des mains sûres, se remet à la poursuite des Payens et les chasse plus de trois lieues ; même au retour, il trouva moyen d'en tuer encore.
  Son premier soin en arrivant fut d'aller au moutier de Saint-Pierre, et là d'y déposer la croix avec le crucifix. Elle y est encore, et depuis ce temps-là n'en est pas sortie.
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VI
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MORT DE CHARLES MARTEL. — COURONNEMENT DE PEPIN.
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  Au sortir du moutier de Saint-Pierre, Hervis s'était rendu auprès de Charles qu'il avait trouvé grandement affaibli. Il le regretta comme vous allez voir :
—Vous fûtes à la mâle heure, ô Roi ! dit-il,  Gaule est perdue si vous lui manquez. Mais au moins, sire, faites couronner votre fils, pendant que vous vivez encore.
 — Je suivrai votre conseil, dit Martel, dès que vous m'aurez ramené dans Paris.
  Le voyage fut pénible. On alla, ce jour, coucher à Sens : le matin venu, les clercs de la ville convoyèrent Martel en priant le Dieu qui fut mis en croix de guérir ses blessures. À Moret fut leur second gîte, et le lendemain ils entrèrent dans la cité de Paris où le reçurent en pleurant la Reine au clair visage et le damoisel Pépin.
  On manda pour le Roi les meilleurs mires ; en même temps on convoqua quatre vingts barons, auxquels on présenta le gentil damoisel Pépin. Hervis lui posa sur le chef la grande couronne, en dépit des murmures d'un grand nombre de vassaux, au premier rang desquels était le vieux Hardré de Lens, père de Fromont, et son frère Bernard de Naisil. Mais Hervis montant sur une table et tenant une épée nue :Â
— Qui réclame ici, dit-il, contre le fils de Charles? Par le Dieu crucifié! s'il en est un qui ose le toucher, lui ou la Reine, sa gentille mère, il sentira le tranchant de cette lame, et ses honneurs ne passeront pas à ses héritiers. »
  Tous se turent, et nul n'osa plus résister. Alors appelant le comte Hardré :
— Venez avant, franc chevalier, je vous donne à garder la personne et la terre de monseigneur Pépin. Mes terres sont éloignées, j'ai grand intérêt à les visiter; quand j'aurai ordonné de mes besognes, je reviendrai pour entendre les causes et maintenir les droits.
— Grand merci ! dit Hardré, il sera fait comme vous désirez.
  Les mires ne furent d'aucun secours; Charles Martel réclama le Père tout-puissant, se rendit confés, partagea dévotement ses meubles, ordonna de rendre les dîmes aux clercs (ce qui combla de joie les moines), fut malade huit jours, et alla le neuvième à sa fin. On l'emporta au moutier Saint-Denis, et on l'enfouit devant l'autel et le crucifix, ainsi que porte la lettre.
  Hervis allant trouver la Reine :
— Écoutez-moi, dame : le Roi est mort, Dieu lui fasse merci! C'est à vous à bien vous maintenir, à gouverner prudemment votre terre. Pensez à votre fils. »
— Que Dieu en prenne le soin, répond la Reine : je suis trop dolente pour penser à ce que je dois faire.
— Eh ! mon Dieu, dit Hervis, le chagrin prolongé n'a jamais servi de rien. Il ne faut pas mettre joie sur joie, ni deuil sur douleur!
  Cela dit, il prit congé du petit roi, s'éloigna de Paris et suivit le chemin qui conduisait à Metz.
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VII
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MARIAGE D'HERVIS. — SES ENFANTS.
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  Le Duc arriva le lendemain à Châlons où son frère, le sage et bon évêque, le reçut avec joie. D'abord il lui demanda des nouvelles de Pépin ; puis comment était mort Charles Martel :Â
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— La fin a été bonne, dit Hervis; il a commandé avant de mourir que l'on rendît les dîmes aux clercs.
— Et il a bien fait, dit l'Évêque, c'était un roi prudhomme, qui n'eut pas, depuis sa naissance, un seul jour sans peine. Dieu ait de son âme merci !
  De Châlons le duc Hervis se rendit à Verdun, dont l'Évêque était alors son ami. Puis il entra dans sa terre et vint prendre gîte au couvent de Gorze. Alors, mettant l'Abbé à raison :
—Clerc, lui dit-il, allez me chercher femme : mon corps a besoin d'une épouse.Â
  L'Abbé consent à se mettre en quête, dès qu'il saura de quel côté il doit chercher.
— Vous irez, dit Hervis, trouver le preux Gaudin, et vous demanderez sa sœur, la bien faite Aélis. Sous le ciel il n'y a pas de meilleur chevalier que Gaudin, de plus belle fille qu'Aélis.
   L'Abbé ne perdit pas de temps : il partit dans la compagnie de quinze de ses moines, et de nombreux chevaliers de la mesnie d'Hervis. Les chemins étaient couverts de leurs mules et de leurs palefrois. Un mois lui suffit pour parfaire son message : il revint à Metz avec la pucelle. Le loherain Hervis alla à leur rencontre :
— Soyez bien venus! dit-il à l'Abbé, et prenant par la main la demoiselle : Belle pucelle, lui dit-il, par le Dieu qui jamais ne mentit, vous êtes bien faite et de corps et de visage : aussi je vous rendrai très riche dame.
— Sire, répondit Aélis, ce sera l'effet de votre grâce.
  Hervis la conduisit à Saint-Arnoul, et là , l'épousa d'argent et d'or fin. Les noces furent célébrées au palais seigneurial; il y eut grande largesse de vair et de gris, de mules et chevaux, de roncins et palefrois. Chacun en prenant congé louait le bon accueil du duc Hervis.   Dès la première nuit, l'heure fut bonne et la dame conçut un fils. Pourquoi ne pas ajouter tout de suite que la gente Aélis eut l'année suivante un second enfant ? Le premier fut Garin, le bon duc qui souffrit tant d'ennuis et de travaux. Le second fut le preux, le gentil, le renommé Bégon, seigneur du château de Belin.   Aélis mit encore au monde sept filles, mariées aux meilleurs barons de la contrée. L'aînée fut la belle Heloys, dame de Peviers, celle qui éleva la grande tour. Heloys eut deux fils : le bon duc Hernaïs et Odon, qui fut mis aux lettres et qui devint évêque d'Orléans.   Des six autres filles du duc Hervis, la première fut mariée à Basin de Genève, et donna le jour au bourgoin Auberi ; la seconde fut mère de l'allemand Ori ; de la troisième naquit Girart de Liège; de la quatrième Huon de Cambrai et Gautier de Haynaut; de la cinquième le comte Joffroi d'Anjou; de la sixième Huon du Mans et le preux Garnier de Paris. À la race d'Hervis de Metz et d'Aélis de Cologne appartenait encore Salomon qui tint Bretagne, Hoel de Nantes et Landri son frère. On peut ainsi voir que tant de hauts barons réunis devaient former un puissant lignage.
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VIII
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LES HONGRES DEVANT METZ. — HERVIS DEVIENT L'HOMME DU ROI ANSÉIS.
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  Il faut maintenant vous parler des Hongres, que Dieu maudisse ! et qui de nouveau, se rassemblèrent en Gaule, pour y continuer leurs ravages. Dans l'espoir de tirer vengeance du duc Hervis, ils allèrent assiéger Metz; le palaisin n'ayant pas à leur opposer assez de chevaliers, s'en vint demander aide et protection au jeune roi Pépin, qu'il trouva non sans peine à Montloon, dans la compagnie d'Hardré et d'Amauri, que Dieu puisse confondre ! On pouvait aller jusqu'à l'eau du Rhin et parcourir soixante pays avant de rencontrer deux pareils félons.
  Hervis monta les degrés du palais de marbre ; devant lui tous se levèrent, jeunes ou vieux. Le Roi lui-même accourut à sa rencontre :
— Soyez le bien venu, gentil Duc.
— Sire, grand merci! Ecoutez pourquoi je suis venu : les Payens sont entrés dans ma terre, ils malmènent et ravagent le val de Metz. Je me réclame de vous, gentil empereur, car Metz est de votre fief; vous devez le garantir, c'est notre droit de compter sur vous.
— J'en parlerai, répondit le Roi, sachez que vous êtes le dernier auquel je voudrais refuser secours.
— Sire, grands mercis ! au besoin reconnait-on les amis.
  Le Roi se lève et s'en va conseiller avec Amauri, Eudon et le fleuri Hardré. Il n'avait encore que douze ans et demi :
— Maire Hardré, dit-il, que pensez-vous de la requête du Loherain, lui qui servit si bien mon père et qui m'a fait roi, en dépit de ceux qui ne m'aimaient guère ?
— Vous lui devez en effet beaucoup ; mais rien ne presse, répond Hardré, Hervis est riche d'argent et d'amis, il peut fort bien se défendre lui-même. D'ailleurs le royaume est en mauvais point; les longs ravages causés par Girart de Roussillon ne sont pas réparés. Demandez un répit au Loherain :l'hiver passera; revienne avril, et vous lui amènerez secours, s'il en a encore besoin.
  Retournés vers Hervis, ils lui rendent les mêmes paroles, et peu s'en faut que le Duc n'enrage en les écoutant :
— Par le nom de Dieu ! Sire, s'écria-t-il assez haut pour être ouï de tous, François, Angevins et Manceaux, le conseil ne vient pas de vos amis. On oublie ce que je fis dans la bataille où fut navré le roi votre père; comment je l'escortai à Saint-Denis; comment, en dépit des barons du pays, j'ai posé sur vôtre tête la grand'couronne. C'est moi qui vous donnai pour maire cet Hardré, que je vois là et qui vous conseille aujourd'hui de m'abandonner. Or, si vous me faites défaut, je dois chercher secours ailleurs, et mettre votre fief en d'autres mains qui sauront mieux le défendre.
— Nous vous entendons, reprit Hardré, le Roi renonce au fief, à la vue de tous vos amis.
— S'il est ainsi, je vous en remercie, fait Hervis, mais est-il bien vrai que vous le me quittiez? Sire, je veux l'entendre de votre bouche.
— C'est la vérité, dit Pépin, j'en prends à témoin saint Denis.
  Le Duc sortit aussitôt de Montloon, sans demander congé. Arrivé dans la nuit à Cambrai, il y trouva son cousin et leurs communs amis, auxquels il raconta comment Pépin avait refusé de le protéger contre les Païens.
— Ne vous découragez pas, dit Garin l'orphenin, il faut sans retard mander nos amis et nos parents.
— Oui, répond Hervis, mais d'abord je veux aller trouver Anséis, nous ne pouvons chasser les Sarrasins qu'avec son aide.
— Par malheur, reprit Garin, c'est un jeune homme qui n'a pas langue en bouche plus que le roi Pépin.
— Il est mieux conseillé; j'ai de mes amis près de lui.Â
   Le soir même Hervis reprit le chemin de Metz ; et dès qu'il fut arrivé il envoya vers Gerart qui tenait Liège, pour l'avertir de venir le joindre à Trêves, sur le Rhin. Les bons vassaux se mirent en route ; ils arrivèrent ensemble à Cologne, et descendirent chez Bertrand Gosselin, leur hôte. Après avoir mangé, ils montèrent, lui et Gaudin le frère d'Aélis, au palais d'Anséis, accompagnés de nobles chevaliers. Tous, grands et petits, se levèrent quand il entra :
— Soyez bien-venu ! dit le Roi.
— Grands mercis ! répond le Loherain.
  Et quand ils furent rassemblés en conseil:
— Sire roi, dit Hervis, je viens me réclamer de vous, à mon grand besoin. J'étais homme du roi Pépin, je tenais de lui mon fief et ma terre; il m'a fait vilainement défaut; les Sarrasins sont devant ma cité de Metz ; accordez-moi le secours qu'il me refuse, et nous les mettrons à néant.
— J'en parlerai, dit Anséis.
  Et prenant aussitôt à conseil plusieurs de ses barons :
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— Que me conseillez-vous, seigneurs? Voilà le loherain Hervis qui vient me demander aide : ne dois-je pas faire ce qu'il désire?
— Sire, répondent les barons, vous ne devez pas l'éconduire; mais si nous recevons dommage en allant avec lui, quelle récompense en aurons-nous?
  Le Roi revint alors vers Hervis :
— Entendez-moi, beau sire duc, nous voulons bien aller avec vous, mais quel fruit nous reviendra-t-il de la chevauchée ?
Le Duc répondit:
— Roi, si vous m'aidez, je prétends désormais tenir de vous Metz et ma terre. De plus, vous y aurez droit à deux mangers par an.
— Voulez-vous m'en tenir sûr?
— Volontiers; et soudain, en présence des barons, le Roi baisa Hervis qui lui jura d'être son homme à l'avenir, et de tenir de lui son fief de Metz.
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IX
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MORT D'HERVIS. — GABIN ET BÉGON A LA COUR DE PEPIN.
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  Avant de prendre congé, Hervis tint conseil avec Anséis. Il fut convenu que le Duc rassemblerait au plus tôt les hommes de son lignage, et que le roi de Cologne arriverait avec les siens sans retard. Hervis marqua Anserville pour le rendez-vous commun ; c'est une ville à quatre lieues de Metz. On comptait dans son ost trois cents chevaliers à écus, et dans celui d'Anséis quatre cents, rassemblés dans les montagnes aiguës qui ferment le val de Metz. Le Duc, averti de leur arrivée, convient avec Anséis de commencer l'attaque. Il fond, au point du jour, sur le camp des Sarrasins ; la foudre n'est pas plus rapide : malheur à ceux qui l'attendent ! Les Païens fuient devant lui à qui mieux mieux ; ils sont poursuivis durant trois heures. Mais dans cette chasse il arriva qu'un carreau, lancé de loin, vint frapper le Duc en pleine poitrine; la plaie fut grande et mortelle. On vint l'apprendre à Anséis : Roi, tout est perdu, c'en est fait d'Hervis ; il ne restera rien de vos conventions.
— Ecoutez, répond le Roi, ce qu'il faut faire : ne perdez pas un moment, entrez dans la ville; emparez-vous des forts et saisissez-vous des portes.
Ceux de Metz, ne pouvant retenir les Allemands, se contentent de crier : Trahis! trahis! Berengier, le maître de Garin et de Bégon, entend la clameur, se hâte de faire monter les enfants sur deux bons chevaux, sort de la ville et les conduit à Châlons chez le bon évêque Henri, leur oncle. Ils en furent hautement recueillis, et restèrent là plus de sept années, tandis que le roi de Cologne retenait la cité de Metz, car personne ne songeait à la lui redemander.
Garin et Bégonnet grandirent, élevés sous les yeux de l'évêque Henri ; c'étaient les plus beaux enfants du monde. Un jour de Pentecôte, fête solennelle, Pépin tenant cour à Montloon, Henri résolut d'y conduire ses deux neveux. Il arriva dans la ville, et, dès qu'ils eurent mangé, allèrent voir Pépin qui leur fit grand accueil : Ces enfants, dit-il, qui sont-ils ?
— Sire, ils sont fils de mon frère Hervis, que les Sarrasins tuèrent devant Metz, au grand deuil de toute Gaule; retenez-les, Sire, en souvenir de leur bon père qui vous avait bien servi; ainsi ferez-vous que gentil.
— Très volontiers, dit le Roi; venez avant, Hardré : voici, par Dieu, chose étrange : on m'amène les enfants du loherain Hervis, dont Anséis de Cologne a saisi la terre ; je les garderai volontiers, si vous me le conseillez.
— Vous avez bien dit, répond Hardré ; eux et mes deux fils seront compains.
— Je les retiens donc, reprit le Roi, et je les attache au service de mon corps.
  L'Evêque prend congé du Roi et retourne à Châlons. Le petit Bégon devint compain de Guillaume, Garinet le fut de Fromont, fils aîné d'Hardré. Le Roi les chérissait tous quatre; surtout il avait pris en amour le petit Bégon. Quand il dormait, Bégon étendait sur lui la couverture, et quand il se levait, l'enfant lui présentait l'eau et le bassin doré. S'il allait chasser en bois, il fallait que Bégon le suivît et portât son arc. Un jour Pépin était dans la forêt de Senlis : après avoir pris trois cerfs, il s'était endormi ; le petit Bégonnet, assis à son côté, lui essuyait le visage d'un bliaud de samit. Voilà qu'au moment de son réveil, un messager arrive de Gascogne, entre sous la tente du Roi, le salue et parle ainsi :
— Le Dieu de vérité vous sauve, Sire! Je suis envoyé vers vous par ceux de Gascogne; le preux et gentil comte Yves est mort. Le Roi, attristé de ces nouvelles, lui accorda le dernier regret :
— Vous fûtes à la male heure, franc chevalier ; vous étiez de mes grands amis.
— Sire, dit Hardré, c'est la loi commune; il faut laisser le mort à la mort, et penser aux vivants. Donnez le fief du comte Yves à quelqu'un dont vous connaissiez la fidélité.
— Vous avez bien dit, fait le Roi, et regardant le jeune Bégon :
— Approchez, ami, je vous octroie le fief de Gascogne.
— Grands mercis, Sire!
  Ce disant, il tomba aux genoux du Roi, recueillit le don et devint son homme-lige. De plus, Pépin voulut que Garin et lui fussent sénéchaux de toute la France. Il en pesa durement à plusieurs, et surtout au vieux Hardré :
— Sire, dit-il, le don que vous venez de faire causera bien des maux; ma race est de la terre bordelaise, vous auriez dû penser à mon fils.
— Que Fromondin, dit le Roi, n'ait pas de regrets : si Dieu me donne vie, il aura la première terre qu'il estimera de sa convenance, parmi celles qui rne reviendront.
— Je ne me plains donc pas, répondit Hardré.
  À quelque temps de là , un messager, arrivant de Thiérache, vint annoncer au Roi que les Flamands d'outre-Rhin avaient mis le siège devant Montloon. Pépin n'eut pas la nouvelle pour agréable.
— Sire, dit alors Bégon, nous sommes en âge de porter nos armes; faites quatre chevaliers de mon frère Garin, de Fromont, de Guillaume et de moi. Nous en avons grand désir.
— J'y consens, répondit le Roi. Et demandant aussitôt des armes et de riches vêtements, il commença par adouber Garin, puis Bégon, puis Fromont et Guillaume. Riche fut la distribution de vair et de gris, et grande fut la fête. Après le manger, on sortit du palais, les nouveaux chevaliers montèrent leurs coursiers, prirent les écus et longuement béhourdèrent. Bégon, dont l'écu était enluminé d'or fin, fournit sa course avec la sûreté rapide du faucon empenné. Tous disaient, vieux et jeunes, qu'il était le plus beau des hommes et que s'il vivait il serait grandement preudhomme. Après le behourd, ils revinrent à l'hôtel de Bégon, le vin fut demandé, puis l'on se sépara pour aller dormir.
  L'Empereur fit, le lendemain, sceller ses lettres et mander ses barons. On réunit soixante mille hommes. L'enseigne de saint Denis fut confiée à Garin ; Bégon, comme sénéchal, eut la charge de ranger et distribuer les batailles. Ils arrivent devant Soissons et dressent leurs tentes le long des prés où, de tous côtés, les denrées arrivent. De Soissons, ils atteignent Bruyères où campait l'armée ennemie. Le Roi fait armer ses hommes, on se prépare à combattre. Vingt mille chevaliers s'élancent sous la conduite de Garin, de Bégon, de Fromont et de Guillaume. Le choc est rude, les Flamands ne le peuvent soutenir ; ils lâchent pied de tous côtés, laissant un grand butin aux vainqueurs. Le premier honneur de la journée fut donné à Bégon, qui, au retour, ne voulut pas entrer au partage de l'échec. On avait résolu de passer en Flandres, à la poursuite des vaincus, quand les Flamands vinrent s'humilier devant le Roi. Ayez de nous merci, gentil Roi, criaient-ils, ne portez pas la ruine et le ravage sur nos terres! Le Roi ne voulait rien entendre, mais le duc Bégon :
— Sire, dit-il, laissez-vous fléchir. Qui demande humblement merci doit l'obtenir. Dieu, qui doit nous sauver tous, le commande.
  Le Roi s'apaisa et consentit à la paix, et tous disaient de Bégon : Si celui- là vit, il comptera parmi les héros. Puisse-t-il avoir un jour grand pouvoir!
  Alors Garin s'adressa au Roi : Sire, écoutez ma clameur. Le roi Anséis retient mon héritage; il occupe la terre que j'aurais à garder. Cependant le fief relève de vous et c'est à vous de le garantir envers et contre tous.
— Voici, dit Hardré, ce qu'il convient de faire : ne donnons pas congé à l'ost, conduisons-le devant Metz pour répondre au désir de Garin; quand nous y serons, vous avertirez le roi Anséis d'abandonner le pays; s'il refuse, nous ne reviendrons qu'après avoir abattu la grande tour.
— Soit ainsi que vous proposez ! dit le Roi.
  L'ost est averti de se mettre en chemin vers Châlons; la charge de l'enseigne est donnée à Fromondin. On passe Châlons, on arrive à Verdun, on aperçoit la tour de Metz. Tout aussitôt on environne la ville, on en forme le siège. De son côté, le duc Hardré invite les barons du pays à venir conférer avec lui. Quand ils sont arrivés : Francs chevaliers, leur dit-il, veuillez m'entendre :
— Vous fûtes jadis les hommes du duc Hervis; vous ne devez pas mentir votre foi à l'égard de ses deux fils Garin et Bégon. Remettez la terre et le pays entre leurs mains.
  Les chevaliers, après en avoir conseillé avec le commun de la ville, tombent d'accord de faire la volonté du Boi, et Garin, devenu duc de Metz, montra sur-le-champ sa gentillesse. Il manda les gens du roi Anséis, les fît revêtir de robes neuves, et les renvoya honorablement dans leur pays. Pendant que le roi de Cologne les recueillait avec joie, Garin prenait la féauté de tous les hommes de son père, le bon duc Hervis.
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LIVRE I
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VALPROFONDE ET LAON. LES QUATRE ROIS EN MAURIENNE.
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Ici commencent les récits merveilleux. Les Quatre rois ont passé les ports d'Espagne ; ils se répandent en Quercy, en Auvergne, mettent le siège devant Arles, étendent leurs ravages jusqu'en Maurienne. Le roi Tierri prend le parti d'envoyer ses messagers au roi de France ; c'était le preux Joffroi fils de Gaudin, et deux autres chevaliers. Ils quittent Valprofonde, traversent Lyon et ne s'arrêtent qu'à Cluni pour demander nouvelles de Pépin. On leur dit qu'il tient sa cour à Langres, entouré des deux Loherains, d'Hardré, et de Fromondin et Guillaume, les fils d'Hardré. Arrivés à Langres, ils montent les degrés du palais, comme le Roi se rnettait au manger. Joffroi parla pour être entendu de tous, Angevins, Manceaux, Loherains, Poitevins et Bavarois :
— Le Seigneur qui changea en vin l'eau claire, aux noces de saint Archedeclin, sauve et garde le riche roi et son baronnage qu'il le protège contre les Païens, les Lutis et les Persans ! Droit empereur, le riche roi Tierri nous envoie vers vous : les Quatre rois ont réuni leurs forces et sont entrés sur notre terre. Ils occupent en grande partie la Provence; ils sont arrivés dans la vallée de Maurienne, brûlant les églises, abattant les crucifix, faisant des moutiers l'écurie de leurs chevaux, écorchant les prouvaires tout vifs. Arles, la grande cité de renom, est assiégée. Le roi Tierri avait mandé tous ses hommes pour leur faire barrière; il n'y a pas plus de huit jours qu'il leur livra bataille, mais il y perdit beaucoup plus qu'il ne gagna, et maintenant il est enfermé par eux dans Valprofonde. Secourez-le, droit empereur, il vous le demande au nom du Dieu de vérité ; car vous le tenez pour votre ami.
  Le visage du Roi se rembrunit en écoutant ce discours.
— Que pensez-vous qu'il convienne de faire ? dit-il en regardant Hardré, Fouquier et le comte Amauri.
— Sire, répondit Hardré, nous ne pouvons en conseiller devant les messagers.
  Ils se retirent donc à l'écart, et Hardré, le plus félon qu'on pût trouver en cent royaumes, dit :
— Sire, Charles Martel votre père (Dieu prenne à merci son âme!) eut toute sa vie guerre à soutenir contre Girart de Roussillon. Leur querelle a fait bien des veuves et bien des orphelins. Les pères sont morts, les enfants sont à peine des hommes. Puis arrivèrent les Vandres, si bien que le royaume est pauvre d'argent et de chevaliers. Que l'hiver passe et qu'avril revienne, les champs fourniront l'herbe et le fourrage nécessaires aux chevaux. Avec le beau temps, vous aiderez le roi Tierri, s'il peut jusque-là résister.
— Je m'en tiens, dit Pépin, à votre conseil.
  Ils rentrent dans la grande salle, et le vieux Hardré, au milieu d'un grand silence :
— Entendez-moi, seigneurs messagers. Notre empereur, que vous venez réclamer, n'est pas remis des dernières guerres. Mais l'hiver passera ; quand reviendra le mois d'avril, nous irons vous aider contre l'effort des Quatre rois.
— Au mois d'avril, répondent les messagers, nous n'aurons plus besoin de vous; le roi Tierri aura perdu la vie. Et nous, malheureux que nous sommes, nous ne retrouverons plus nos terres; nous ne reverrons nos femmes, nos filles et nos fils, qu'à la condition de renier Jésus, ce que nous ne ferons jamais, dussent-ils nous écorcher vifs. Le roi de paradis ait pitié de nous!
  Cependant à l'hôtel du loherain Garin étaient réunis Fromont, Guillaume, le comte Jocelin, Joffroi d'Anjou, Bégon de Belin et plus de trente barons. Ils riaient et passaient joyeusement le temps, quand un écuyer demande à parler à Garin :
— D'où viens-tu, bel ami ?
— Sire, de ce palais où j'ai vu trois chevaliers du roi Tierri venant demander secours à l'Empereur contre les Quatre rois. Tant a fait le comte Hardré, le père de monseigneur Fromont que j'aperçois, qu'ils ont été éconduits.
— Par le Dieu vivant! dit Garin, c'est une action vilaine, c'est un péché qu'Hardré a commis. Venez avec moi, compain Fromont ; allons remontrer au Roi qu'il a besoin d'autre conseil, et que le roi Tierri doit compter sur nous. Nous sommes jeunes, il nous faut saisir l'occasion de mieux valoir; et si le Roi refuse, nous irons avec tous nos amis chercher louange en terre étrangère.
— Honni soit qui ne vous suivra ! dit Fromont.
  Tous se lèvent et se rendent au palais. Ils montent les degrés en se tenant deux à deux par la main. Bégon de Belin chantait un son, et son compain Guillaume lui répondait. Sur le seuil de la grande salle ils rencontrent les messagers qui se retiraient le visage baigné de larmes.
— Êtes-vous, leur dit Bégon, des chevaliers?
— Oui, grâce à Dieu; on m'appelle Joffroi, je suis fils du preux Gaudin.
— Vous êtes donc mon cousin? reprit Bégon.
— Ah! sire, nous venions demander secours à votre roi contre les mécréants. Nous avons été éconduits.
— Retournez avec nous, dit Garin ; nous serions honnis si l'on ne vous portait secours.
  Ils revinrent tous ensemble devant Pépin. Garin prit la parole :
— Écoutez-moi, sire Empereur. Nous ne trouvons pas bon ce que vous avez fait. Vous auriez dû prendre l'avis de vos chevaliers, et non celui des vieilles barbes blanches qui ne demandent qu'à reposer le jour, et boire avant le coucher le vin et le claré. Avec de tels conseillers, vous ne monterez jamais en prix.
— Parlez mieux, reprit Hardré. Vous savez que notre terre est appauvrie et le pays ruiné; les guerres de Girart de Roussillon et les dernières invasions des Vandres ont enlevé les meilleurs chevaliers; tel aujourd'hui demande à tout prix la guerre qui, si l'Empereur se trouvait en mauvais point, ne lui donnerait pas un denier monnoyé.
— Vieillard, dit Garin, vous y mentez, car c'est de moi que vous voulez parler, et de mes compagnons. Nous sommes jeunes, et partant devons pourchasser honneur. Le mois ne passera pas sans que j'amène à l'ost du Roi dix mille fervêtus et, dût-il m'en coûter vingt mille marcs pesés d'or, j'irais secourir le roi Tierri.
  Fromont à son tour :
— Père, dit-il, vous auriez pu mieux parler. Votre place n'est plus à la cour du Roi ; vous n'y pouvez plus servir. C'est à nous, vos enfants, à nous jeunes et forts, de supporter les fatigues, à vous de reposer.
— Pourquoi, dit Pépin, mettre toute la charge sur le compte de l'illustre comte Hardré? Il suffit de dire, ainsi que vous le voulez; j'irai en Maurienne.
— Sire Roi, dit Bégon, vous ne pourrez mieux faire. Mais si vous en croyez ces vieilles et blanches barbes, si vous laissez les Sarrasins prendre un pied sur votre terre, vous brasserez la ruine du pays, et vous verrez la Bourgogne entière à la merci de ces mécréants qui ne laisseront rien debout après eux. Mais vous, seigneurs français, angevins, manceaux, bretons et poitevins, vous avez entendu l'Empereur, hâtez-vous de préparer vos armes, et soyez tous à Lyon pour la fête de Pentecôte. Là nous adouberons chevaliers Auberi, Huon, l'allemand Ori, Joffroi d'Anjou et Hernaïs d'Orléans; tous sauront bientôt monter en prix.
  Notre Empereur fit aussitôt semondre les Manceaux, les Berruiers, les Flamans, les Avalois d'au delà et d'en deçà le Rhin. D'Aix-la-Chapelle au Puits-Saint-Vincent, pas un homme ne demeure. Ils arrivèrent en bel arroi à Lyon, où les attendaient ceux de Gascogne et le bon duc Bégon. De superbes pavillons s'étendent autour de la ville. L'Empereur descend au palais que firent jadis les Sarrasins, et avec lui le Sénéchal et les chambellans. La cour fut grande ; après le manger on demanda le vin ; Garin en versa dans la coupe du Roi.   On pourvut à l'adoubement des jouvenceaux Auberi, Ori l'allemand, Huon du Maine, Joffroi de la grande cité d'Angers, Hernaïs qu'Orléans avait vu naître. Ils demandent leurs chevaux, saisissent leurs écus et s'en vont behourder dans la verte prairie. Auberi emporta le prix de la force et de l'adresse. Il était grand, élancé, fait au tour, gros des épaules, grêle des flancs : personne ne lui était comparable en beauté. À le voir tenir fortement son écu richement peinturé, on eût dit qu'il ne l'avait quitté de sa vie. Garin, le montrant à Bégon :
— Frère, lui disait-il, le Bourgoin, si Dieu lui donne vie, sera compté parmi les preudhommes.
  Les autres nouveaux chevaliers avaient également pris grand plaisir au behourd, et le Roi lui-même avait voulu y tenir sa place. Il sortit de la ville sur un cheval de prix, l'écu serré devant sa poitrine ; il courut longtemps, franchissant les haies et les barrières. Or, ce jour-là la chaleur était grande et le sable brûlant. Pépin rentra dans le palais, trempé de sueur. Après le manger il sentit un frisson ; on le mit au lit, et le lendemain il n'eut pas la force de se lever. La maladie se déclara violente, au grand regret de la chevalerie. Pour le vieil Hardré, quand il entra dans la chambre du Roi :
— Je vous l'avais dit, sire, vous ne pourrez supporter les fatigues de la chevauchée. Vous en avez cru follement ces jeunes fous, Garin, Bégon, Bernart et mes deux fils. Ils ont déjà mis en danger votre santé.
— Il est vrai, dit le Roi, et je me sens fort mal.
— Eh bien, sire, il faut maintenant avertir chacun de vos barons de retourner dans ses terres, et le plus tôt possible. Qui pourrait maintenant les retenir?
  L'ordre du Roi, tel que l'avait proposé le comte Hardré, fut publié, et les messagers de Tierri l'entendirent des premiers; ne demandez pas s'ils en furent affligés. Ils accourent à l'hôtel du loherain Garin:
— Ah! sire, nous sommes perdus : le Roi de son lit vient de donner congé aux Manceaux, Angevins, Avalois et Bretons.
—Attendez un peu, fait Garin. Et montant aussitôt au palais, accompagné de Bégon, de Fromont, de Bernart et de Guillaume, il appelle en latin le portier, qui consent à le laisser passer. Il s'approche du lit du Roi, s'assied sur un banc, passe la main sur la poitrine et sur les bras du malade :
— C'est une fièvre d'éruption, dit-il; en quelques jours elle sera passée. Mais que vient-on de nous apprendre? Vous avez donné congé à tous les barons de l'ost? Ah! sire, cela vous couvrirait de honte. Écoutez mieux ce qu'il convient de faire : il faut vous reposer ici jusqu'à complète guérison; près de vous resteront les barbes fleuries, tandis que mon frère et moi, Fromont, Guillaume, Huon, Ori, Hernaïs, Auberi le Bourgoin, nous irons développer en Maurienne l'enseigne Saint-Denis. Ainsi délivrerons-nous le roi Tierri, que vous devez garantir.
— Vous parlez bien, dit le Roi, je vous confie donc l'enseigne Saint-Denis, à vous et à Bégon votre frère. Je désire que Fromont, Guillaume, Aimon, Bouchart, Bernart de Naisil et tous les autres barons, vous suivent et vous portent obéissance. Je les en prie, et je leur ordonne.
— Nous entendons bien, dit Fromont, et nous ferons ce que vous désirez.
  Aussitôt ils firent crier dans le camp, de par le roi Pépin, que nul n'eût à quitter l'ost, et que chacun se tînt prêt à prendre le chemin de la Maurienne, dès le point du jour et sous la conduite du duc Garin, auquel le Roi confiait l'enseigne Saint-Denis.
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II
DÉLIVRANCE DE LA MAURIENNE. — MORT DU SOI THIERRI. PREMIÈRE QUERELLE.
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  Le lendemain, à l'entrée du jour, le loherain Garin revêtit ses armes. Les cors, les olifans, éclatèrent et bondirent; on troussa les sommiers, on chargea les roncins; mille pennons de cendal flottèrent dans les airs, et plus de cinquante mille fervêtus se mirent en marche. Leur premier repos fut sous les murs de Vianne; nos gens se répandirent le long du beau fleuve de Rhône, et le grand marché leur fournit les meilleures denrées. Le guet de la nuit fut confié à Guillaume le marquis, au comte Aimon et aux Bordelais.
  La nuit passée, on replia les pavillons ; l'armée avança par monts et par vaux au milieu des rochers qui hérissent le pays. De l'un à l'autre pic on vit saillir les singes, et sur la lisière des bois s'arrêter les ours qui tombaient frappés de flèches meurtrières. Puis l'ost arrive à Romans, côtoie la rivière d'Yse au courant rapide, et s'arrête sur l'autre bord, en vue de la Roche-Caïn.
  La troisième journée les conduisit à quatre lieues de Val-Profonde, dans une belle et verte vallée bientôt couverte de leurs pavillons. Les bacheliers dressèrent la tente du duc Garin à l'ombre d'un verger, près d'un courant d'eau qui tempérait l'ardeur de l'air. Après avoir dîné, le Loherain tint conseil devant son pavillon : là se trouvèrent Fromont, Guillaume et leur parenté, les hauts chevaliers assis en couronne sur une coute de cendal vermeil, les bacheliers placés derrière eux sur une fraîche jonchée. Les messagers de Tierri s'adressant alors à Garin :
— Gentil homme, dirent-ils, vous saurez que les Sarrasins sont établis à ci quatre lieues d'ici, et qu'ils entourent la forte cité de Val-Profonde. Notre roi, qu'ils tiennent enfermé, apprendrait avec grande joie l'arrivée des barons de France : ce serait le présage de sa délivrance et de la déroute des Païens.
  Garin se tournant vers Fromont :
— Sire compain, maintenant que nous savons où sont les Sarrasins, que devons-nous résoudre, pour satisfaire à ce que nous devons à Dieu et au roi Pépin?
— À vous seul, Garin, lui répond Fromont, de nous conduire et de nous commander.
— Alors, reprit Garin, il me semble bon de charger plusieurs chevaliers éprouvés d'approcher le camp des ennemis, d'examiner leurs dispositions, d'estimer leurs forces et de venir ensuite nous en rendre compte.
— Fort bien! dit Fromont; je propose, du côté de mes amis, Aimon de Bordeaux, le comte Harduin, le preux Bouchart et mon oncle Bernart de Naisil. De notre côté, je choisis mon frère Bégon, Hervis, son frère le Veneur, et Tierri des Monts d'Aussay.
  Les barons désignés montent à cheval, laissent leurs écus et ne prennent que leurs lances. Guidés par les paysans, ils arrivent devant des roches aux flancs brunis, du haut desquelles la vue peut s'étendre sur la grande vallée. Puis, à l'autre pied de ces montagnes rocheuses, ils voient commencer le camp des Sarrasins qui paraît remplir un espace de plus de huit lieues. Les hommes sont couverts de fortes armures, leurs chevaux sont ardents et vigoureux. Que ne croient-ils en Jésus-Christ, ils seraient les premiers guerriers du monde. Bégon, s'adressant alors à Bernart de Naisil :
— Dites-moi, que vous en semble?
— Vous allez le savoir : nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de nous en revenir chez nous. Ils sont pour le moins dix contre un; il y aurait folie de s'attaquer à eux.
 — Voici merveilleuses paroles, répond le duc Bégon ; ne voyez-vous pas que c'est une lâche multitude ramassée ça et là , ne croyant à Jésus ni à Saint-Esprit! Plût à Dieu que tous les païens du monde fussent ici réunis! Il n'en échapperait pas un; moi seul j'en tuerais bien mille.
  Cela dit, ils retournent à leurs chevaux, au bas de la montagne, et reviennent aux Français. Les hauts barons les attendaient devant le pavillon de Garin ; mais Bernart ayant pris quelques pas d'avance :
— Qu'avez-vous vu, oncle? lui demanda Fromont.
— Que l'ost des Sarrasins occupe plus de sept lieues de terrain : Aimon, Bouchart et Harduin les ont vus comme moi.
— Il dit vrai, reprend le comte Aimon, et le mieux que nous ayions à faire, c'est de ne pas les attendre, bien loin de songer à les aller chercher ; il n'y a rien à espérer contre de pareilles multitudes.
— Vous mentez répliqua le duc Bégon, jamais langue de preudhomme ne prononça telles paroles. Vos pieds trembleraient-ils déjà de couardise? A mon avis il faut attaquer : je réponds qu'en nous voyant les Sarrasins prendront la fuite et que tout l'or du monde ne les arrêterait pas. Nous sommes du même sentiment, Hervis, son frère le Veneur et Tierri.
— Oui, disent les trois barons, nous croyons aussi qu'ils n'oseront nous attendre.
— Moi, répond Fromont, je soutiens que vos paroles sont merveilleuses, et que vous voulez conduire à la mort tout l'ost du roi Pépin. Je peux bien en croire le récit de mon frère et de mes oncles ; je ne serai pas accusé de la perte des miens; je n'avancerai pas.
— C'est mal parler, dit Garin ; vous êtes mon compain, vous avez promis au Roi de m'obéir comme votre chef : je vous somme de tenir votre parole et de me suivre.
— Je ne suis pas fou, je ne marcherai pas ; je ne veux pas être blâmé d'avoir déshonoré l'enseigne Saint-Denis.
— Et moi, dit Garin, j'ai regret de vous entendre; les Païens nous en redouteront moins. Mais écoutez-moi : si Dieu nous accorde la journée contre les Sarrasins, vous devrez renoncer au partage de la proie.
— C'est entendu, dit Fromont.
  Et le duc Bégon aussitôt :
—Ne demandez rien de plus, frère Garin ; nous sommes ici mille chevaliers du même sang, nous n'avons pas besoin des autres. Â
  Alors on vit l'ost des Francs former deux grandes batailles. Les vassaux bordelais, au nombre de deux mille, se placèrent à gauche, du côté de Fromont; tous les autres suivirent l'enseigne Saint-Denis : d'abord le bourgoin Auberi, puis Ori de Cologne, le comte Gerart de Liège et Gautier l'orphelin son frère, Hernaïs d'Orléans, Joffroi d'Anjou, Hoel de Nantes, Salomon de Bretagne, Huon de Troyes qui n'avait pas encore revêtu ses armes, et enfin Bégon, le chevalier remembré. Garin, s'adressant alors aux messagers du roi Tierri :
— Seigneurs, vous savez comment on peut entrer dans la ville; allez retrouver Tierri, saluez-le de par moi, dites-lui qu'un grand secours lui arrive et que les Français vont fondre sur les Sarrasins. Il faut qu'il rassemble ses gens et tente une sortie du côté de leur camp : ils ne pourront soutenir notre double attaque.
  Les messagers brochent les chevaux de leurs éperons d'or, et gagnent entre deux roches un ancien souterrain qui pénétrait sous les murs de la ville. Arrivés avant la chute du jour, ils sont entourés de leurs parents et de leurs amis, mais ils ne veulent parler qu'au Roi.
— Sire, lui disent-ils, vous aurez grand secours ; Garin le duc, son frère Bégon, le bourgoin Auberi vous l'amènent de par le roi Pépin. Le duc Garin vous fait dire de sortir avec tous vos hommes et d'attaquer le camp ennemi, pendant que les Français avanceront dans la campagne. Ainsi pourrons-nous déconfire les Païens.
  Le graile retentit aussitôt; les chevaliers accourent à l'appel du Roi, ils vêtent les hauberts et lacent les heaumes brunis. Tierri à leur tête fait ouvrir les portes, monté sur un coursier de prix dont les flancs, la tête et le poitrail sont couverts d'un paile sarrasinois. Quatre mille fervêtus fondent à l'improviste au milieu des pavillons ennemis, tandis qu'on entend le bruit des Royaux, accourant de l'autre côté, l'enseigne Saint-Denis en tête. C'est le preux Hervis qui la porte, et près de lui chevauchent Bégon, Garin, l'allemand Ori, Gerart de Liège, Gautier de Hainaut, Huon de Cambrai, Auberi de Dijon, Hernaïs d'Orléans, Salomon de Bretagne, Hoel de Nantes, Joffroi d'Anjou, Huon du Maine, Garnier de Paris et le preux Jocelin. Ils formaient treize batailles auxquelles se joignit encore, avant qu'on en vînt aux mains, celle du comte Bauduin de Flandres.  Surpris de tous côtés, les Sarrasins reprennent à la hâte leurs armes; ils font bondir dans la vallée les timbres et les olifans. Bégon le premier s'élance dans leurs rangs au cri de Montjoie! l'enseigne Saint-Denis. Alors on put voir à ses côtés saint Denis lui-même, saint Maurice et saint Georges faire chemin libre de Sarrasins. Nul ne les attendait, jusqu'à ce que ralliés par les Quatre rois, ils tentent d'arrêter et de repousser l'effort des Chrétiens. Bégon reconnut un des rois; il broche son cheval, frappe le païen sur l'écu d'azur, fait tourner son haubert, lui enfonce le glaive dans le cœur et le jette étendu mort à terre. Montjoie! répète-t-il, frappez, la journée est à nous! Le deuxième roi est immolé par Garin ; les deux autres, longtemps poursuivis, sont enfin désarmés et confiés aux soins des deux frères Hervis et Do :
— Gardez-les bien, chers amis, leur dit Bégon, nous les présenterons au roi Pépin, dussent en enrager Fromont et Bernart de Naisil.
 Par malheur, au premier retour des Quatre rois, Tierri avait été frappé d'un carreau ; le cercle d'or de son heaume avait été brisé, le fer avait pénétré dans la tête. Le bon roi, tombé sans mouvement, fut entouré, relevé; mais on voulut en vain le remonter. Il demanda faibloment à être ramené dans Valprofonde : combien de sanglots et de cris, quand on le vit ainsi revenir sanglant !
 Cependant Fromont et Bernart de Naisil suivaient des yeux les Français et les Loherains chassant comme troupeaux les multitudes païennes. Oncle, dit Fromont, je puis vous reprocher notre honte; je ne devais pas vous croire. Jamais je n'aurai d'honneurs parmi les Français!
— Ne te mets pas en peine, beau neveu ; mais sans perdre de temps suis-moi. Mettons-nous parmi ces mécréants fuyards, achevons de les chasser pêle-mêle.
  Les Bordelais suivent le conseil et l'exemple de Bernart; puis quand Bégon, revenu de la poursuite des Sarrasins, délaçait son heaume, il voit avancer une nouvelle bataille de fervêtus. C'était Fromont, le comte Alori, Aimon de Bordeaux et les autres.
— En vérité, frère Garin, dit-il, les Païens reviennent a la charge : voyez-vous briller ces heaumes? Mais Garin reconnaissant les Bordelais :
— Eh! sire compain Fromont, dit-il, depuis quand êtes-vous armé?
— Garin, répond Fromont, le cœur ne peut mentir : pour rien au monde je ne vous aurais fait défaut.
 Le camp des Sarrasins est devenu le camp des Français, et Dieu sait combien ils y trouvèrent de charges de pain, de tonnes de vin; qui pourrait estimer les richesses qui leur furent abandonnées! Écoutez ce que fit le duc Garin : en présence des Bordelais, il partagea l'or et l'argent, les palefrois, les mules et les roncins, sans retenir pour lui la valeur d'une maille poitevine. Fromont s'avançant d'un air mécontent :
— Et ma part, Garin, et celle de Bernart de Naisil, où sont-elles?
— Que venez-vous demander, sire compain? ne voyez-vous pas que je n'ai plus rien à donner? J'ai tout réparti entre les mieux faisants, ceux qui avaient à regretter un père, un fils, des oncles, des frères ou des cousins germains.
— Il suffit, dit Bernarl de Naisil, nous ne réclamons rien ici, mais nous pourrons en parler ailleurs.
  Cela dit, l'eau fut demandée; et tous prirent place au manger.
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III
FIANÇAILLES DE GARIN LE LOHERAIN ET DE BLANCHEFLEUR DE MAURIENNE.
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  Cependant le roi Tierri, prévoyant sa fin prochaine, s'était grandement repenti de ses péchés et les avait confessés aux moines bénis. Cela fait, on avait apporté devant lui sur un riche drap le bras de saint Étienne martyr, et les barons du pays réunis à l'entour avaient engagé leur féauté à la jeune Blanchefleur. Hélas! dit le Roi, mon âme partirait plus volontiers, si ma fillette avait un mari qui pût tenir la terre et la défendre des Sarrasins.
— Sire, dit alors Joffroi, le fis de Gaudin, vous pouvez vous arrêter sur vingt chevaliers membrés. Vous avez Bégon du château de Belin, incomparable en prouesse; vous avez son frère Garin, le puissant duc de Metz; vous avez Auberi, Gautier de Hainaut, l'allemand Ori, Geoffroi d'Anjou, Hernaïs d'Orléans. Tous les preux du monde seraient ici rassemblés que vous ne trouveriez pas mieux à choisir. Mais avant tout, vous devez penser à Bégon le marquis et à Garin le duc; car le duc Garin a décidé le départ de l'armée qui vous a secouru; sans son frère et sans lui, personne ne serait venu. Mandez donc le duc Garin : il n'est pas de plus beau chevalier, et le pays a besoin d'un baron de haute prouesse.
  Le Roi donna l'ordre de faire avertir Garin :
— Hâtez-vous, car je me sens mourir.
  Geoffroi et quatorze chevaliers demandent leurs chevaux, sortent de la ville et gagnent à force d'étriers la tente de Garin. Le Duc était assis au manger.Â
— Sire gentil homme, lui dit Geoffroi, le Roi désire vous voir et sans aucun retard, car il se sent mourir.
— Je vous suis, beau cousin, répondit le Duc ; frère Bégon, vous resterez pendant que je vais me rendre auprès du roi Tierri; vous, mes neveux, le Bourgoin et Ori, vous viendrez avec moi.
  Arrivés dans Valprofonde, ils descendirent devant les degrés du palais, et la presse fut grande à qui tiendrait leurs chevaux. Quand ils entrèrent dans la salle, tous se levèrent, grands et petits; le Duc se baissa pour saluer le Roi :Â
— Franc et noble damoiseau, lui dit Tierri, je ne saurais trop vous aimer, car vous m'avez conservé cette terre. Avant de mourir, je veux m'acquitter envers vous : voici ma fillette, Blanchefleur au clair visage, je vous la donne.
  La demoiselle n’avait que huit ans et demi; elle était déjà la plus belle qu'on eût pu rencontrer en cent pays.
— Prenez-la, sire Garin, et avec elle, l'honneur de ma terre.
— Sire, répondit Garin, je la prends, à la condition que l'empereur Pépin ne s'opposera pas. Et s'il ne le trouve pas bon, soyez au moins assuré que personne ne fera tort à votre fille sans que je ne prenne sur moi la défense de son droit.
— Grand merci ! dit le Roi.
  Hélas ! la pucelle vint au monde dans une heure mauvaise; personne ne comptera jamais le nombre des preudhommes qui devaient mourir à son occasion. Le roi Tierri fit approcher les reliques : le duc Garin reçut et donna la promesse qui le fiançait à Blanchefleur. Maintenant, dit le Roi, ôtez de ma tête le carreau qui me fait mourir. On obéit; l'âme aussitôt prit de lui congé. Les cris, les regrets commencèrent ; on veilla le corps toute la nuit, on l'ensevelit le lendemain. Garin, après le service célébré, sortit de Valprofonde, retourna vers les siens, rendit compte à son frère et à ses amis de ce qui s'était passé; et comment le roi Tierri, avant de mourir, l'avait fiancé à la demoiselle de Maurienne. Bégon s'en réjouit et rendit avec lui grâces au Seigneur Dieu.
  Il fallait songer au retour; mais auparavant, Garin eut soin de garnir les marches, de munir les châteaux, de laisser dans le pays bon nombre des siens pour aider à le défendre. L'ost reprit le chemin de Lyon où le roi Pépin n'était plus; dès qu'il s'était relevé de maladie, il avait désiré retourner en France et revoir sa chère ville de Laon. Garin eut à regretter de ne pas le trouver à Lyon; il eût obtenu là ce qu'on devait lui refuser plus tard, et bien des terres n'auraient pas été ravagées, bien des preudhommes n'eussent pas été tués, bien des preudes femmes n'auraient pas été veuves.
  Ce fut à Cluni que les barons prirent congé les uns des autres. Le duc Bégon s'en alla vers Belin, Aimon à Bordeaux avec son frère Bouchart et le comte Harduin, le marquis Guillaume à Blancafort; Aleaume tira vers Avignon, Fouquerès vers Pierrelate, Alart et Bancelin vers Nevers, l'allemand Ori vers Cologne. Pour Garin et Fromont, ils suivirent le chemin de France, également désireux de voir le Roi et de le rendre juge de leurs démêlés. Durant le voyage, il n'y eut pas entre eux une seule parole de ressentiment ou de dédain. Ils s'arrêtèrent à Langres, entrèrent en Champagne, et tant exploitèrent qu'ils aperçurent les tours de Laon. Le Roi y séjournait, assez mal entouré; à ses côtés étaient cependant Hardré au poil fleuri, Landri et Joceran.
   Pépin fut averti que le duc Garin arrivait, après avoir vaincu les Sarrasins, tué ou pris les Quatre rois.
— J'en aurai, dit-il, plus de renom et de puissance.
  Le Loherain cependant prenait hôtel dans la ville ; soixante chevaliers formèrent sa maison, et chacun se pressait autour d'eux pour apprendre nouvelles d'un fils, d'un frère, d'un parent ou d'un ami. Il y eut des larmes versées pour les morts, de joyeux transports pour les vivants. Le Loherain quitta sa vieille robe, en revêtit une nouvelle ; puis il monta les degrés du palais du Roi.
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IV
MEURTRE D'HARDRÉ.
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  Dès que le Roi vit Garin arriver des degrés sur le pavement, il vint à lui, le prit entre ses bras et lui demanda comment il se trouvait.
— Bien, sire, grâce à Dieu ! Nous avons fait votre commandement, moi et mon frère au vaillant courage. Les Quatre rois sont vaincus ; deux sont morts, le premier de la main de Bégon, le second de la mienne. Les deux autres ne tarderont pas à vous être remis, vous en ferez votre volonté. Tant avons-nous travaillé des tranchantes épées que tous les Païens sont exterminés. Mais nous devons regretter le roi Tierri de Maurienne, au fier courage ; il est mort. Avant de quitter le siècle, il me fit appeler et me donna sa fille ; avec elle, l'honneur de sa terre. J'ai reçu le don, sire empereur, à la condition que vous l'auriez pour agréable.
— Je l'accorde volontiers, répondit le Roi. Les honneurs vous croîtront sans que j'en aie jamais regret; car vous m'avez loyalement servi, vous, votre frère et votre parenté.
— Grands mercis! répond Garin, j'ai bien fait de vous servir, et je suis prêt à le faire encore.
   Cependant Fromont, suivi de la foule de ses parents, avait monté les degrés. À ces dernières paroles, il s'avance vivement, la fureur dans les yeux :
— Moi, je défends le don. Sire, vous chassiez un jour devers Senlis, dans la forêt de Montmelian ; il vous plut alors de donner au frère du Loherain le duché de Gascogne la grande. En même temps, vous avez promis de m'accorder la première terre vacante que je demanderais. Il y avait là plus de cent témoins. La Maurienne est à ma convenance, et je la réclame.
— Vous méprenez, répondit le Roi ; ce qu'un père à l'heure de la mort donne à son enfant, du consentement de ceux de la terre, personne n'a droit de le reprendre. Qu'un autre honneur me revienne, si grand qu'il soit, je vous en revêtirai.
— Non, dit Fromont; l'honneur de Maurienne vous est revenu, je le demande et je l'aurai.
  Garin reprit la parole d'un ton doux et modéré :
— Écoutez-moi, sire Fromont de Bordeaux la grande : nous avons été longtemps compagnons d'armes. Je vous ai loyalement aimé, et vous m'avez longtemps montré la même bonne volonté. Puis, dans ce dernier combat où j'ai fait de mon mieux, vous et votre parenté m'avez abandonné. Je n'en garde pourtant aucun ressentiment; et si vous m'aviez dit ce matin, quand, seul à seul, nous traversions les bois de Val Dormans, que la demoiselle de Maurienne vous venait à gré, j'en jure par le Dieu vivant, je vous l'aurais cédée, elle et l'honneur de sa terre. Mais, je le vois trop, c'est l'orgueil, la haine et la félonie qui vous font parler, n'attendez plus que je vous cède la valeur d'un besant. Ces paroles firent monter le rouge au visage de Fromont, et d'une voix haute et fière :
— Oui, je suis né des Bordelais, et j'ai dans ce pays mes meilleurs parents; mais vous travaillez à nous en déshériter. Bégon a reçu l'honneur de Gascogne qui nous devait revenir, vous pourchassez aujourd'hui celui de Maurienne. Par l'apôtre que les pénitents vont implorer! Par la foi que je dois à ma riche parenté! Six mois ne passeront pas que je serai devant Metz, votre meilleure cité, avec plus de chevaliers que vous n'en pourrez assembler. Et tout l'or de Bénévent ne vous fera pas sortir des murailles.
  Garin à son tour frémit de colère, et s'avançant à portée de Fromont, d'une voix que la rage rendait plus éclatante :
— Ah ! fils de putain ! ah ! traître issu de néant ! Garlain votre aïeul n'en avait pas tant dit, quand mon père Hervis, a qui tenait la Loheraine, lui donna de son poing parmi les dents !
  En même temps il haussa le bras ; mais le roi Pépin le saisit par le manteau et le fit reculer de deux pas.
  C'est ici que commence le grand orage qui devait tomber sur tant de vaillants hommes, détruire tant de châteaux, embraser tant de villes, déshériter tant d'orphelins. Écoutez! Ecoutez ! Jamais meilleure ni plus haute chanson ne vous sera contée.
  Le comte Fromont avait avec lui plus d'amis que n'en avait amenés Garin. Le Roi était encore fort jeune ; ses ordres n'avaient pas de portée, et on n'attachait pas la moindre valeur à ses paroles.
— Sire Fromont, continua Garin, refroidi de son emportement, j'aurais tort de me plaindre ; vous m'avez traité en ami, et ce n'est pas vous blâmer, assurément, de parler de vos trahisons. Vous ne voudriez pas dégénérer de votre oncle Garlain, quand il tua son parrain dans une église, quand il coupa le cou à son lige-seigneur, quand il fit jeter dans un sac et noyer le cousin germain dont vous tenez aujourd'hui contre droit le grand héritage. C'est par vous que Raimont-Bérangier fut dépouillé de Soissons qui lui appartenait; mais Bérangier était mon cousin, je réclame son héritage, et je veux en prendre possession. Si je vous y trouve, tout For du monde, j'en jure Dieu, ne m'empêchera pas de vous trancher la tête, comme on doit faire à qui trahit son droit seigneur.
  Fromont, que la fureur rendait muet, courut alors sur Garin : celui-ci le prévint en lui assénant sur la tête un grand coup de poing qui l'étourdit et le fit tomber étendu sur le pavé. Les Bordelais quittent alors leurs sièges et viennent soutenir leur seigneur. Ce fut une mêlée générale : tous étant sans armes, on se prit aux cheveux, aux grenons ; on lutta des pieds, des poings et des dents ; le tout à la vue du Roi, que personne ne voulait entendre.
  Mais durant la plus forte mêlée, le comte Hardré sortit, descendit les degrés et courut à son hôtel. Il avait au chevet de son lit une forte lame d'acier : il la prend, revient au palais, en fait fermer toutes les issues et reparait devant les Loherains qu'il glace d'effroi. Quatorze chevaliers tombent mortellement frappés; les autres s'écartent, et cherchent les moyens de fuir : ils trouvent toutes les portes verrouillées et barrées. Pour Garin, retiré dans un angle de la grande salle, il avait heureusement rencontré sous sa main un échiquier avec lequel il se défendit longtemps contre le vieux Hardré, impatient de lui arracher la vie. Le Loherain résistait, parait les coups et se réclamait de Jésus ; car bien est défendu celui que Dieu protège.
  Tout à coup, on entendit un grand bruit aux abords du palais. C'était Hernaïs d'Orléans, le neveu de Garin, le frère du bon évêque, le fils de la belle Heluis, celle qui, de concert avec l'Évêque, éleva la grande tour de Peviers ; il venait tranquillement par devers le roi de France pour relever son fief. Il n'arrivait pas seul, comme un pauvre berger, mais en baron puissant et fier, dans la compagnie de sept vingts chevaliers montés sur coursiers rapides, et couverts de bonnes armes. Il entend un grand tumulte, et voit sortir un écuyer couvert du sang qui ruisselait d'une large blessure:
— Dieu te guérisse! lui dit Hernaïs; mais dis-moi : pourquoi ce bruit, ce mouvement dans le palais ?
— Ah ! sire, répond l'écuyer, Hardré, Fromont et leurs amis assomment, égorgent les Loherains ; quatorze chevaliers sont morts, le duc Garin se défend encore, mais à grand peine. Malheur à nous tous si nous le perdons!
  Hernaïs ne peut entendre ces mots sans pâlir.
— À pied mes chevaliers ! s'écrie-t-il, il n'y a pas un instant à perdre. Je verrai qui fera le mieux ; on veut égorger mon oncle Garin, il faut lui porter secours.
  Tous descendent des chevaux qu'ils donnent à garder aux écuyers ; tous montent les degrés du palais, arrivent aux portes qu'ils trouvent défendues par la barre et les verroux. Une grande pièce de bois était devant eux, ils la lèvent et la poussent de grande force contre la porte; la barre cède, les gonds se brisent et les voilà dans le palais, l'épée au poing, et les Bordelais devant eux.
  Hardré fut aisément reconnu : Chastel ! crie Hernaïs, et frappant aussitôt Hardré sur le haut de la tête, il met la cervelle à jour et l'étend mort sur la place. Ce fut alors une vraie boucherie. Les chevaliers à l'envi tombent sur les Bordelais, bientôt percés, mutilés, découpés. Les blessés se cachent sous les tables, dans l'espoir d'échapper : effort inutile, on les suit, on les tire de leurs retraites, on les achève. Ah! grand merci, beau neveu, dit alors le duc Garin, vous m'avez ôté de grand péril : sans votre arrivée c'en était fait de moi.
  Qu'était cependant devenu Fromont ? D'abord il eût voulu tenir le branc acéré de son père ; puis, quand arrivèrent les hommes d'Hernaïs, et qu'il vit tomber ses compagnons, ses amis, il eut peur, et pour échapper au même sort, il ouvrit une fenêtre, et se glissa dans un verger d'où, sans être vu, il put regagner son hôtel.
— Mon cheval! mon cheval! cria-t-il.
  On lui amène, il saute rapidement en selle, et, suivi seulement de quatorze chevaliers, il descend le tertre de Laon, rend grâces à Dieu de vivre encore et chevauche non pas vers sa ville de Soissons, le lieu ne lui paraissait pas sûr, mais vers Saint-Quentin.
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